vendredi 27 décembre 2024

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Le labyrinthe de la passion

, Denis Schmite

Denis Schmite questionne le processus créatif, ses tenants et ses aboutissants à partir du travail d’un couple d’artistes plasticiens et arlésiens, Julie Conan et de Gabriel Pollet dits Kiki-Tonnerre.

Un jour, il n’y a vraiment pas très longtemps, Julie a installé au Palais de Luppé, une ancienne usine de torréfaction de chicorée à laquelle ses propriétaires, pas industriels du tout, donnèrent par la suite des allures de villa médicéenne, un labyrinthe vraiment particulier car constitué de trois parties, un triptyque, qu’elle appela « Étapes » et qui étaient la représentation du cycle métempsycosiste bien connu « naissance, vie et mort, renaissance » auquel, de ce fait, moi, je donne le titre de « Samsara de Julie », c’est-à-dire sa version à elle, Julie, de la transmigration hindouiste, puis bouddhiste, et de leurs déclinaisons, des âmes d’une vie à une autre, quelles que soient ces vies.
La première étape c’est la Naissance, bien sûr. Il s’agit d’un vortex fait de l’emboîtement de neuf carrés blancs classés par tailles décroissantes avec à l’intérieur un arrangement savant d’autres carrés rouges beaucoup plus légers, au nombre de neuf aussi. Ce vortex est un aspirateur de matière, comme tous les vortex, mais à son autre extrémité il va cracher cette matière, organisée, dans la Vie, c’est un tunnel qui se rétrécit, une « fontaine blanche », le chemin à parcourir à l’intérieur de l’utérus avant de jaillir dans le Monde.

La seconde étape c’est la Vie qui se développe comme une spirale mais une spirale entropique, c’est-à-dire que très large au départ elle se rétrécit progressivement pour aboutir en un seul point en bout de parcours, à l’équilibre thermodynamique, la Mort. En ce point il y a une petite boule rouge, qui a suivi auparavant un chemin rouge et carré bien que spiralé, l’être ou déjà plus que son âme, mais l’âme ne saurait être réduite à un résidu de l’être. C’est sa quintessence, ce qui voyage au fil des naissances avec le livre de comptabilité qui lui est propre, son Karma.

La troisième étape est celle que je nommerai « les limbes », non pas ce lieu concentrationnaire du catholicisme où sont retenues les âmes des enfants morts avant d’avoir reçu le baptême, mais une antichambre pour les âmes des défunts en attente de renaissance. Les limbes se présentent comme une boîte dotée d’une large fenêtre où les boules rouges des âmes, au nombre de neuf, sont perchées telles des oiseaux au repos sur le rebord de la fenêtre, ou bien sur un fil d’étendage qu’on aurait installé à ses encoignures.
Il me plait d’imaginer les âmes de tricotine rouge quitter leur perchoir des limbes en survolant les plâtres, les marbres et les bronzes de Gaston de Luppé, un sculpteur très académique imbibé de mythes grecques et de sombres histoires bibliques, avant d’être aspirées une nouvelle fois par le vortex originel et d’habiter la matière des réincarnations.

Pour Julie, on l’aura compris, le point de départ de toute cette construction est double : le carré et le chiffre 9.
Le carré, « l’enfant royal » de Kazimir Malevitch, est la forme qui peut contenir toutes les autres formes, leur matrice, c’est ce qu’affirme Julie. Déjà chez Malevitch, à partir du carré on pouvait forger toutes les lettres de l’alphabet suprématiste, par rotation très rapide sur lui-même, le cercle, par étirement dans tous les sens, la croix et les parallélépipèdes, par élongations et torsions, les « évolutions sphériques du plan », et puis construire des villes sidérales, les « architectones » et « planites ». Julie elle aussi a construit des villes du futur ou d’un ailleurs cosmique à partir de chutes de papier qu’elle a roulées très serrées et qu’elle a collées sur des ronds de carton noir en les organisant, sorte de Jérusalem céleste, qu’elle mettra plus tard sous globe de verre ou de plastique.

Alors, Julie le Malevitch de notre siècle ? Ben pas tout à fait, seulement en partie, parce qu’il y a aussi du Malevitch, et même beaucoup, chez Gabriel dans ses dessins et dans ses peintures. Par exemple, Gabriel a fait sécher pendant des jours, sur le toit-terrasse au-dessus de l’atelier qu’ils occupent, de la peinture acrylique de différentes couleurs dans des moules pour pâtisserie de manière à obtenir une matière épaisse et solide. Après cela il a découpé cette matière colorée en forme géométriques et il a composé des tableaux avec en fixant les géométries de couleurs au moyen de petites pointes d’acier. Ainsi, il y en a un que j’appelle « Aspiration », parce que comme dans les « Supremus » de Malevitch, les couleurs formées, paraissent être attirées par une force indéterminée, électromagnétique ou gravitationnelle, émanant du centre du tableau.

Pour en revenir à Julie, le « 9 » est un chiffre magique, une boucle, et si on en accole plein les uns aux autres des 9 ça pourrait faire une tresse sans fin. Le « six » qui est un 9 renversé permettrait la même chose mais 6 c’est un chiffre ambigu, l’Apocalypse et tout ça. « 9 », selon Julie, est le nombre de portes d’un « mandala » qui ouvriraient sur le chemin de l’Éveil. Le mandala favorise la méditation et Julie médite beaucoup. La répétition du geste artistique, dit-elle, conduit à quitter l’enveloppe corporelle pour atteindre l’esprit des choses et ainsi accroître considérablement la connaissance qu’on en a. Moi, je parlerais d’un processus d’autohypnose. Dans le système décimale 9 marque la fin d’une série tout en en annonçant une nouvelle. Le cycle ! Donc, des « 9 » il y en a partout pour construire le labyrinthe. 9 carrés de bois, 9 brins de tissus ou de laine de 900 mètres de long chacun pour fabriquer la tricotine, 9 boules rouges... Mais le labyrinthe de Julie n’a pas d’issue, il condamne au recommencement éternel, donc à la souffrance éternelle, sauf si l’on a atteint l’Éveil bien sûr, mais ce n’est pas donné à tout le monde ça.

Gabriel, lui aussi, a réalisé des labyrinthes, de manière beaucoup plus ludique, surtout dans ses dessins. Le plus souvent c’est tout en sinuosité, le propre du labyrinthe bien sûr, avec plusieurs entrées et plusieurs sorties, des petites plages de couleurs pour égarer, mais aussi des boucles qui sont des impasses totales et définitives, tel « Piscine super » (voir tout en haut).

Concernant le geste, Gabriel dit qu’il faut le répéter, le répéter encore, le répéter toujours pour atteindre la maîtrise de la main. La répétition du geste construit la main et Gabriel, artiste du mouvement, lance régulièrement des défis à ses mains. Le meilleur exemple en est « Main gauche/main droite » dont le point de départ serait la vision, quand il était enfant, d’une télé en panne et de la pixellisation de l’écran qui s’en suivait.

Il s’agit comme le nom de l’œuvre l’indique de peindre de la main gauche puis de la main droite des rectangles et des pseudo-carrés, et de recommencer, recommencer, le tout selon un protocole très strict concernant la taille des pinceaux, la largeur des brosses, l’alternance de blanc et de noir, avec quatre couches de peinture pour le blanc et deux couches pour le noir. Il s’agit d’un travail ligne par ligne, en partant des quatre bords, qui nécessite un parfait équilibre des deux mains et une très grande concentration.

Le ligne par ligne donne un rythme et le tableau devient une partition musicale. C’est aussi une conversation avec la toile, avec l’outil, avec la main qui trace les lignes, et un combat pour lequel il s’agit de mesurer parfaitement ses limites.
Les dimensions du premier tableau étaient de 111 cm sur 95 cm et ça a demandé des mois et des mois pour en venir à bout. Plus on se rapproche du centre plus c’est difficile. Gabriel s’est une nouvelle fois lancé dans cette aventure mais là avec une toile de 240 cm sur 200 cm. Il faudra des années pour aboutir, donc une bataille qui dors et déjà s’inscrit dans le temps long.
Mains et musique !

Gabriel dit qu’il entend des sons dans pratiquement tout ce qu’il fait mais qu’il regarde toute chose, la mer, le ciel, dans un complet silence. Il ajoute que c’est nécessaire d’entendre des sons en travaillant. Le son est une vibration intérieure induite par l’acte de création, mais c’est seulement à la fin qu’une mélodie est construite, à condition toutefois que l’œuvre soit parfaitement aboutie. C’est la musique qui valide l’œuvre.

Julie précise que les outils et les matières ont un son propre et qu’il y a pour elle une musique liée à l’action, une mélodie qui donne corps aux gestes, que ce soit quand elle brode des madrépores sur le papier ou qu’elle martèle des tranches d’acier pour ses variations sur les anneaux de Saturne. Et cette musique est une propriété de l’artiste, un privilège qui lui est accordé quand il fait acte de création.
Pour les deux, revoir une œuvre, la revisiter, c’est réécouter sa musique.

Julie est une artiste de la verticalité, ce qui est le propre de la Sculpture, mais on m’objectera que son labyrinthe des « Étapes » aurait tendance à prouver le contraire, qu’il est nécessairement linéaire parce qu’on le parcourt, bien que tortueux. Je répondrai que le temps des « Étapes » est un temps absolument cyclique et qu’une fois le labyrinthe parcouru on revient au point de départ pour recommencer, éternellement. C’est là le tragique du vivant. La fausse horizontalité, donc une verticalité camouflée, introduit « l’uchronie », le non-temps. Il ne peut y avoir réel mouvement dans la répétition éternelle donc il n’y a pas temps. Il n’y a pas temps dans la verticalité.

Gabriel est un artiste de l’horizontalité. Tout est mouvement chez lui, tout a un début et tout à une fin, écriture ou musique, et on ne revient jamais en arrière. Il y a une flèche du temps pour chaque être et pour chaque chose, flèche du temps qui n’est qu’un point ou un infime vecteur, dans le cours d’un temps cosmique, absolu.
Mais il y a des travaux où verticalité et horizontalité se rejoignent dans des compositions à quatre mains, souvent à consonnance fortement musicale, des abstractions purement géométriques pourtant, qui me renvoient inévitablement aux « játékok » et aux « Bach-transcriptions » pour piano à quatre mains que György Kurtág interprétait avec Márta.

« Partition II » est l’une de ces compositions. Il s’agit d’une peinture sur sangles de jute, le jute, « la fibre d’or », étant une matière/surface privilégiée pour Gabriel. Au départ, et comme pratiquement toujours, il y a rédaction d’un protocole très strict concernant la forme géométrique à explorer, ici des rectangles, leurs dimensions et leur espacement sur chaque sangle, les couleurs retenues etc. etc. Puis chacun travaille de son côté en peignant les sangles à l’horizontale. Enfin, il y a rapprochement des travaux et réflexion approfondie sur la composition de l’œuvre, l’ordonnancement des bandes de jute, verticalement.

Le résultat c’est l’écriture d’une véritable partition musicale qui peut être lue et interprétée en commençant par n’importe quel côté, ce qui me renvoie, personnellement, à André Boucourechliev et à ses « Archipels » qui laissait toute latitude aux instrumentistes, à condition d’une écoute réciproque, dans leur interprétation et leur virtuosité. Les musiciens pouvaient entrer dans les « Archipels » par n’importe quel bord.
Musique et géométrie ! Passion !

Pour Gabriel ce qui prélude à la création c’est le concept qui peut se développer à l’infini, l’idée qui va tourner à l’obsession. Il en va ainsi de l’eau, ses états physiques et chromatiques et leur imaginaire, du miel, élément nourricier et imputrescible, des postures humaines, les expressions, face à telle ou telle situation, ou tel ou tel évènement. Il y a aussi des opportunités de matière, tels des morceaux d’olivier qu’il ramasse abondamment sur sa route lorsqu’un propriétaire peu scrupuleux a opéré un tronçonnage indiscriminé de ses arbres, ou bien des chutes de jute qu’une amie ou un ami lui a données ne sachant plus trop quoi en faire. Il y a encore ce qu’il appelle « la Révélation », c’est-à-dire une idée qui lui tombe dessus sans crier gare. Mais les trois, idée obsédante, opportunité de matière, et révélation, peuvent coexister et même se combiner.

Gabriel se qualifie d’explorateur de la forme et de la matière, la forme issue ou non de la matière. La forme, dit-il, est acculturée. Elle est pure bien que liée à l’humain. La culture vient toujours après, pour interpréter le travail qui a été fait, œuvre ou non. Ce qu’il construit et consigne dans ses carnets c’est ce qu’il appelle un « Atlas du quotidien » ou plutôt atlas d’un quotidien personnel, « raisonné » précise-t-il, c’est-à-dire une compilation des phénomènes du Monde tels qu’il les perçoit ou désirerait qu’ils soient. Cet ouvrage à caractère franchement « humaniste » est en fait le but véritable de sa démarche artistique, déclare-t-il.

Julie, elle, affirme qu’elle n’a pas d’idée, que c’est uniquement la forme qui la conduit, et quand l’Ange de la Création lui rend visite, l’annonce faite à Julie, après son envol à lui l’Ange, elle se rue dans les rayons de « bibliothèques de formes ». Elle se dit traversée par plein de dualités, plein/vide, ombre/lumière, mat/brillant, net/flou, apparition/disparition. Quand elle était enfant, elle adorait visser son œil à un microscope et feuilleter des atlas d’astronomie. C’est là une autre dualité que l’on retrouve dans son travail, microscopique/macroscopique, une oscillation constante entre les molécules et les paysages cosmiques tirés de ses rêveries.

Et puis ce qui est vraiment important c’est la lumière qu’elle essaye d’emprisonner dans ses papiers découpés ou ses microarchitectures. Dans l’architecture et dans la sculpture, il y a l’objet et son ombre, l’ombre fille de la lumière. C’est toujours l’objet et son ombre qui font œuvre, pas l’objet seul.

Pour Gabriel, la lumière c’est uniquement la couleur.
Julie, dit aussi, que l’atelier est un ventre, un lieu protecteur, fait de douceur et de tendresse, le lieu où tout nait, en quelque sorte l’utérus de la Création.
La résidence d’installation in-situ, dans laquelle elle est appelée à travailler régulièrement, la replonge dans le Monde et ses problématiques, la surconsommation, le gaspillage, la pollution, les déchets. La résidence est un lieu où la révolte éclate et s’exprime avec rage et brutalité dans des installations sans concession aucune. L’engagement physique est total dans un combat qu’elle sait perdu d’avance, comme dans « Extraction », un gigantesque et superbe carottage, interrogation sur l’état du sous-sol de la planète, un patchwork renvoyant aux « poteaux de couleurs » auxquels Rimbaud avait cloué les haleurs de son bateau avant qu’il ne soit ivre, avec suspendue derrière une boule noire, la Terre morte, ou bien encore, « Marée noire » qui, à mes yeux se présente comme une scène de crime, un éventrement. Colère !

En ce point, je n’ai pas parcouru le « Labyrinthe de la Passion » en son entier car il est grand temps que je fasse demi-tour... si ceci est encore possible. Labyrinthe aussi pour le retour. Pas facile !
J’aurais encore pu évoquer les « Glyphes » de Gabriel, un alphabet, une écriture « incognita » inspirée des inscriptions narratives figurant sur les temples-pyramides mayas, ou ses « Chorégraphies », enchainements de formes, de signes et de mouvements...
Ah oui ! Dans l’esprit de Gabriel, Kiki Tonnerre est le nom d’un bateau de rêve, moi je dirais LE BATEAU DU RÊVE. Kiki c’est la tendresse, une tendresse presque enfantine, et Tonnerre c’est la fulgurance et l’embrasement, préalables de la Création. Tendresse, Fulgurance et Embrasement ! La passion !

Juillet 2024

Julie et Gabriel, artistes plasticiens, vivent et travaillent à Arles où ils ont un atelier-galerie au n° 26 de la rue Raspail.
https://kiki-tonnerre.com/

Image d’ouverture : œuvres de Gabriel Pollet (à gauche) et de Julie Conan (à droite), dits Kiki-Tonnerre.