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Le hors-livre d’Al Dante
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Pour célébrer les 30 ans des éditions Al Dante, le CIPM présente une exposition consacrée à cette singulière aventure éditoriale, poétique et politique, conduite par Laurent Cauwet. Al Dante : le raout rassemble l’intégralité des quelque 500 titres publiés par l’éditeur depuis sa création, enrichie de documents originaux et tirages de tête. Magnifique occasion de se remémorer et de découvrir cette bande de fous qui a placé la poésie au centre de la vie, une poésie fulgurante aux formes les plus inattendues. Jusqu’au 9 mars, à Marseille.
Aimez-vous les pâtes cuites ou al dente ? La question pourrait être incongrue dans un journal artistique consacré à tout autre chose qu’à la réussite culinaire, pourtant nous relatons aujourd’hui dans AHM que sont nées dans les années 1990, les « éditions » Al Dante. Ce nom plein de fantaisie fut choisi au cours d’un repas, et ceci expliquant cela, l’allusion était patente à celle d’une cuisson parfaite mais surtout à celle du grand poète italien Dante Alighieri. Al Dante, incluant les acteurs qui composaient cette maison, est à comprendre au sens des syndics tels qu’évoqués par Rembrandt dans sa peinture Le syndic des guildes des drapiers. Car si l’on s’en tenait à un seul contenu éditorial, nous nous empêcherions d’aborder les contenus multiples des manifestations qui lui sont associées. Dès le commencement donc, cette double identité sonore renvoie à des domaines différents impliquant d’une part le corps, via l’expérience du mâchage et d’autre part, le littéraire via le registre poétique de cet auteur désigné internationalement par son simple prénom. Dès son apparition donc, Al Dante est soumis à la prononciation qui discriminera soit une évaluation, soit une référence, une origine, et par conséquent, une identité. Adopté par tous, ce terme Al Dante montrait l’enthousiasme qui présidait à la décision de créer une telle approche de l’art. Il s’agit en réalité d’une édition qui n’est pas seulement celle de livres mais constitue une matrice de manifestations impliquant les mots, les formes, les couleurs, l’engagement politique et la contestation des académismes, dont l’ambition était de mettre en avant la matérialité du langage, lalangue au sens lacanien, et la corporéité d’une prosodie, d’une musique d’intonations. Une « maison » consacrée à la poésie augmentée, ni trop cuite ni pas assez, celle surgie du visuel, de l’écrit et du parler. Il n’en fallut pas plus pour que d’un coup de fourchette à un trait de plume, le meilleur de l’avant-garde poétique annonce la couleur. Al Dante fête aujourd’hui ses 30 ans, en précisant que le RAOUT (raout : de l’anglais « rout », désordre, et de l’ancien français route, compagnie) annoncé par affiche, se passe au Centre international de Poésie de Marseille (CIPM). Célébration et consécration absolue pour cette bande de fous qui a placé jadis la poésie au centre de la vie, comme axe de conduite exigeant qui a pris les formes les plus inattendues.
« Créées à Marseille au milieu des années 1990, les éditions Al Dante ont développé un espace spécifique dans le champ éditorial. D’une part en fabriquant des livres à partir de textes qui n’étaient pas destinés à la publication, d’autre part en suscitant des déclinaisons hors livre, à travers des expositions, performances ou événements Manifesten ».
C’est à Stéphane Nowak Papantoniou poète, éditeur, et co-commissaire de cette exposition, que nous devons cette réflexion, lui qui a établi le catalogue des écrits, interventions, manifestations poétiques de toutes sortes y compris des actions poético-poétiques. La généalogie de ce Raout démarre donc il y a 40 ans à l’initiative de Laurent Cauwet. Un mouvement que de nombreux effets de surprise n’ont pas manqué d’ossifier. En effet, il s’agit plus d’un mouvement poético-plastique, d’une posture face à la dualité texte/image, que d’une édition au sens habituel du terme. Cette dualité prenant des formes multiples jusqu’à la performance.
Si l’on en croit le commentaire de Stéphane Nowak Papantoniou, qui en se promenant en boustrophedon parmi les vitrines, commentait avec émotion le jour de l’inauguration, chacune des étapes de sa croissance, Al Dante s’est construite autour de la solidarité, d’un amour pour les mots, d’une capacité à inventer de nouvelles formes, de nouveaux modes de transmission poétique, autres que ceux versifiés ou positionnés dans la page, selon les mises en espace dédiées, les blancs, la ponctuation, etc. Il faut ajouter que dès le début, il ne s’agissait pas d’un marathon consistant à atteindre la formulation la plus touchante, la plus criante ou la plus audacieuse, il s’agissait d’une re-création, ré-création permanente avec les mots pour matière, la matière beaucoup plus que le sens, et la spatialisation de formes autant que du texte. Avec les lettres libérées de leur vocation initiale, celle de « s’emboucler » les unes aux autres pour faire sens, les lettres libérées de leurs iambes et de leurs jambes, les mots, tous ont commencé à danser. La page est devenue surface, le blanc est devenu espace, les lettres ont pris la place de graphismes. On peut en ce sens imaginer une correspondance des sens lorsqu’on sait que dans le domaine musical, à la même époque, il existait déjà les partitions musico-picturales comme celles d’Ivo Malec où des dessins stationnaient en didascalies sur la partition et en dictaient l’interprétation et la teneur sonore. A l’instar des arts plastiques, la remise en cause du cadre, du support, du sujet, avec le mouvement pictural Supports/Surfaces, avait semé la nécessité en matière littéraire d’ouvrir les mots, d’étendre leurs supports de la page à la voix, de brutaliser le sens, si pauvre à ausculter la langue. Parmi les premiers auteurs publiés, on ne s’attend pas à trouver Gilbert Lascault, il est pourtant le premier à prendre position dans un champ hors de toutes conventions, pour l’étendre à l’écriture qui tient lieu de dessin dans l’espace. Cette pratique n’exclut pas des formes d’intelligibilité plus courantes mais c’est ce qui qualifie chaque fois les apports de l’édition. Laurent Cauwet, créateur, fondateur, avoue qu’il ne s’est jamais senti éditeur, ce que l’on a peine à croire quand on est au nombre de 516 livres et revues ! Mais peut-être ne prend-il pas assez en compte le poids des premiers soutiens indéfectibles qu’il a obtenus de son épouse, de sa famille, dont l’importance fut poursuivie et entretenue par des mécènes et amis, puis par l’indispensable Leo Scheer qui prit fait et cause pour Al Dante, ou par l’architecte Rudi Ricciotti qui ouvrit un volet nouveau consacré à la poésie et à l’architecture. Bien que les nommant, Cauwet a bénéficié de ces soutiens avec une certaine insouciance, caractéristique d’une revendication révolutionnaire, afin de ne pas appartenir au système du salariat, à la structuration d’une rémunération des auteurs, aux profits possibles qu’aurait pu engendrer un tel projet. Il s’est voulu Hors de. C’est ce qui définit le mieux peut-être le maintien de cette expérience depuis si longtemps, hors de tout modèle et de toute contrainte « corporatiste ». Alors… en revenant sur l’histoire d’Al Dante, cette collaboration avec les Presses du Réel, depuis 2018, a permis de renforcer la diffusion de leurs œuvres, tout en créant une nouvelle collection toujours dirigée par Laurent Cauwet. Leur visibilité s’en trouve accrue et témoigne avec vigueur de la porosité entre poésie, politique et actions artistiques, explorée indéfiniment par les artistes. Al Dante continue d’y publier des œuvres marquantes, telles qu’Effracte de Julien Ladegaillerie (2023) ou Bye bye Babel de Patrícia Lavelle (2023). Par ailleurs, la revue Attaques, lancée en 2019, offrit une plateforme de ces interventions décalées, savantes, qui reflètent l’esprit engagé des éditions Al Dante. Chaque tournant profilait de nouvelles actions, effets ou autres dès les premières années. En 1992, le lieu Manifesten est créé, espace culturel autonome, essentiel pour l’indépendance du concepteur. Puis de 1994 à 1997, un air nouveau souffle à Marseille, les orientations poético-artistiques et politiques, qui les a portées pendant quelques années aux côtés de la Fédération Léo Scheer, redeviennent indépendantes et se stoppent en 2006. Pour un temps seulement, car dès 2007, Al Dante mute en New Al Dante, dont l’offre d’agitateur exigeant se décline en soirées poétiques, en soirées Manifesten. Parmi celles-ci, le numéro 5 de la revue Attaques s’est distingué par des contributions de figures intellectuelles comme celle de Jacques Rancière, ainsi que par une micro-anthologie de jeunes poètes haïtiens, témoignant de l’ouverture internationale de la revue. Entre autres interventions, La langue du garçon de Vincent Broqua y a proposé une exploration multidisciplinaire du désir, de l’amour et de la masculinité à travers des textes, dessins et photographies.
Par ailleurs, le poème engagé Alep – Quinze heures du matin de Claude Favre a rendu hommage à la ville syrienne d’Alep, abordant des questions humanitaires et contemporaines. Enfin, Le motier de Julien Blaine [1] (2023) a incarné l’esprit expérimental d’Al Dante avec une poésie spatialisée où les mots deviennent des objets vibrants et performatifs.Les éditions Al Dante sont ainsi spécialisées dans la littérature contemporaine et, surtout, la poésie expérimentale, aussi bien quant à sa constitution historique, avec la publication d’inédits de Bernard Heidsieck ou d’Isidore Isou, qu’au niveau des nouvelles générations avec parmi les trublions de la « langue physique » : Stéphane Bérard, Anne-James Chaton, Sylvain Courtoux, Jean-Michel Espitallier, Christophe Fiat, Daniel Foucard, Manuel Joseph, Christophe Hanna, Franck Leibovici, Vannina Maestri, Jacques-Henri Michot, Charles Pennequin, Olivier Quintyn, Christophe Tarkos, Jacques Sivan… C’est parce que la revue Al Dante s’est imposée comme un acteur majeur de la poésie contemporaine et des littératures expérimentales en France qu’il me faut expliquer l’utilisation de deux termes, poésie physique et poésie expérimentale. Physique car elle engage le corps, autant par la voix qui porte les mots, que les formes qu’ils prennent dans leur incorporation en dessins, en actions, en déambulations… Expérimentale, le terme est un pléonasme : la poésie n’est plus dans la gangue éditoriale de mots couchés, les mots sont hérissés, révoltés, hurlés ou répétés en mantras, déformés, illogiques, esquintés, retroussés, mixés avec leurs icônes, avec leurs tautologies. De la poésie dadaïste, en passant par Jiri Kolar, Jean-François Bory ou encore Adriano Spatola pour n’évoquer que des plus grands, cette forme d’expression se démultiplie en petites spécialités, en précisions typologiques, typographiques, calligraphique, corporelle, comportementales, etc., cela, comme l’affirme encore Spatola, pour tendre vers une « poésie totale ». L’engagement d’Al Dante en faveur de formes littéraires innovantes et une volonté de bousculer les conventions établies se reflètent certes dans les publications, mais rien ne peut se substituer à cette forme physico-physique qui fusionne le texte et la forme, le sens et l’image, comme l’exerce, parmi tous ces artistes, Julien Blaine qui spatialise la poésie d’une façon exceptionnelle. Plasticien et poète, il hurle, chuchote, scénographie les mots, les fait vivre en vibrations, en écho dessinés ou inscrits, il caresse des formes et les fait surgir du papier, parfois en les maltraitant, parfois en les sublimant mais la neutralité n’est pas de mise, comme pour tous ces créateurs qui se réclament de la poésie visuelle. La référence à Dante évoque, enfin, qu’à l’instar de son De Monarchia la critique du système en produit un autre, tout aussi itératif mais qui a pour lui la force, l’énergie, la dissidence attachée à l’intemporalité de la création. Comme le rapporte Liliane Giraudon, elle-même, actrice de cette poésie, il s’agit d’un « récit collectif », en mouvement, laissé à la bonne digestion des lecteurs-spectateurs. Giraudon insiste sur cette forme-là qui, bien que détachée de toutes les normes et règles, raconte cependant l’histoire des hommes, des humains et leur relation au langage ou à ce qu’ils désirent faire entendre du langage. Ainsi, depuis 1997, les éditions Al Dante ont joué un rôle crucial dans la promotion de la poésie contemporaine en France, en publiant des auteurs innovants et en maintenant un engagement constant envers les écritures expérimentales et politiques. C’est ce qu’il faut découvrir au CIPM avant le 8 mars ! Tout un genre !
Notes
[1] Fondateur de Doc(k)s et d’autres périodiques, auteur de 13427 poëmes métaphysiques et d’une ribambelle de livres et catalogues, organisateur de du sorcier de V. au magicien de M. et d’autres expositions. Il a présenté Un Tri, en mai 2009, une importante exposition au [mac] Musée d’Art Contemporain de Marseille et, en 2020, il a réalisé à la Friche de la Belle-de-Mai (Marseille) une ultime exposition : Le grand dépotoir = Bon débarras ! Organisateur des Rencontres Internationales de Poésie de Tarascon et de multiples manifestations, il est le fondateur, avec Laurent Cauwet, du Centre International de Poésie de Marseille (CIPM) et d’autres espaces culturels.




