jeudi 21 février 2013

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Le grand phantasme de l’interdit de l’image

, Jean-Louis Poitevin

Les deux vecteurs les plus importants de notre croyance sont aujourd’hui encore l’image et le texte. Nous avons en quelque sorte mis entre parenthèse le rôle que jouent les voix, la voix, dans notre perception du monde et de nous-mêmes. Nous avons occulté leur fonction dans le mécanisme de la croyance qui est sans doute le mécanisme ou le fait psychique qui nous caractérise encore et toujours le plus, si l’on accepte de regarder comment, en effet nous fonctionnons.

I - Dans des temps fort lointains

1 - Quelque chose en nous

Il y a quelque chose en nous, qui est le fruit d’un long apprentissage, c’est-à-dire d’un long dressage, et qui est plus ancien que notre mémoire individuelle ou collective, du moins de celle qui participe au fonctionnement de notre conscience.

Cette chose est une force ou un ensemble de forces se manifestant à nous et en nous à travers des messages délivrés par une ou des voix. On peut imaginer qu’il y eût des temps où ces voix étaient à peu près audibles et efficaces et qu’elles permettaient, entre autre, de s’orienter dans l’existence.

S’il est vain de vouloir déterminer un ordre dans l’apparition de nos fonctions cognitives, de fantasmer ce qui serait premier de l’ouïe, du toucher, de la vision, tant nous sommes constitués de et par toutes ces fonctions plus quelques autres qui échappent pour l’essentiel à notre perception et pourtant la constituent, comme notre relation à l’espace en tant que nous sommes soumis à la gravité, nous disposons par contre d’éléments nous indiquant combien à travers notre histoire, ces différentes fonctions ont fait l’objet de débats et de combats.

Malraux, je crois, disait que tout homme est une guerre civile. Cette guerre pour la prééminence, cette guerre pour la domination d’une fonction sur les autres est une guerre qui se joue en nous entre différentes forces, entre différents vecteurs, entre différentes fonctions. Mais cette guerre est surtout un jeu dont nous sommes les acteurs et les cibles plus encore que les victimes, car c’est la forme que nous donnons à un moment donné à notre croyance qui est en jeu.

Les deux vecteurs les plus importants de notre croyance sont aujourd’hui encore l’image et le texte. Nous avons en quelque sorte mis entre parenthèse le rôle que jouent les voix, la voix, dans notre perception du monde et de nous-mêmes. Nous avons occulté leur fonction dans le mécanisme de la croyance qui est sans doute le mécanisme ou le fait psychique qui nous caractérise encore et toujours le plus, si l’on accepte de regarder comment, en effet nous fonctionnons.

« Les anciens grecs entendaient des voix. Les épopées homériques sont pleines d’exemples de gens guidés dans leurs pensées et actions par des voix intérieures auxquelles ils répondent automatiquement…/… De nos jours, nous sommes méfiants envers les personnes qui présentent ce type de comportement ; nous oublions que le terme entendre se réfère à une sorte d’obédience (les racines latines du mot sont ob et audire, c’est-à-dire entendre quelqu’un à qui l’on fait face). L’autonomie de l’esprit est un concept si profondément enraciné en nous que nous répartissons ceux qui entendent des voix en diverses catégories : a) ceux qui sont légèrement amusants b) ceux qui sont des poètes, c) ceux qu’il faudrait enfermer dans un institut psychiatrique. Une quatrième catégorie pourrait être ceux qui regardent la télévision…/… S’il y a un espace réel ou virtuel de la pensée, alors il doit y avoir aussi du son à l’intérieur, car tout son cherche à s’exprimer comme vibration dans un milieu spatial. » (Bill Viola, Le son d’une ligne de balayage, Chimère 11, printemps 1991)

Outre les images et les textes, les voix agissent donc encore en nous. Le fait qu’elles semblent venir pour l’essentiel de l’extérieur nous conforterait dans l’idée qu’elles ont perdu de leur importance. Le fait que nous avons associé et associons encore la conscience à une voix qui se manifesterait en nous comme étant à la fois nous-même, ou si l’on veut l’expression de la part la plus profonde et la plus vraie de nous-même, et en même temps comme étant la voix d’un autre, sinon de l’autre, tendrait pourtant à accréditer le fait que nous n’avons pas perdu le lien avec ça, la voix, les voix.

La remarque de Bill Viola doit attirer notre attention sur le fait que la voix se manifeste en nous à travers les mots comme à travers les images. Nous ne les séparons que parce que nous espérons découvrir comment ça marche, même si nous savons que ces fonctions n’existent que dans leur interrelation.

Mais les voix, la voix, l’autre voix, celles qui se font entendre en nous et qui n’est pas la voix de la conscience, sont devenues le plus souvent inaudibles ou difficilement compréhensibles, car notre conscience tend à les masquer, les occulter, les repousser, les nier.

Le message que cette « autre » voix émet peut par contre être tout à fait perceptible et même parfois perçue de manière très claire par notre corps-pensée. En effet, ce corps-pensée est capable de l’entendre, en tout cas de la capter quelles que soient les formes qu’elle prend, puisqu’il en est à la fois l’émetteur et le récepteur. Ce qui ne signifie pas qu’il est capable de l’interpréter avec justesse et précision.

2 - Quel lien entre les images ou l’image et la voix ou les voix ?

Vivant dans une civilisation marquée par la domination des images techniques et mobiles, nous croyons bizarrement encore appartenir à cet autre moment de notre civilisation pendant laquelle l’image était ((re)devenue) presque muette, et lorsqu’elle parlait, c’était essentiellement métaphoriquement à travers le seul texte écrit.

Nous avons occulté le fait que les images sont indéfectiblement liées à des messages, voire même porteuses de messages venant d’ailleurs que de la seule dimension du visible, et c’est l’une des raisons majeures pour lesquelles nous restons sinon sourds, du moins incapables de faire face à cette présence active des voix en nous.

C’est aussi dans cette relation problématique entre voix et visible que se situe l’enjeu de ce que l’on a appelé, suivant en cela des préceptes mal digérés provenant de textes sacrés, l’interdit des images.

3 - Mais de quelle image, de quelles images parlons-nous ?

Pour l’instant, tenons-nous en aux images matérielles sans trop nous préoccuper de la question du support, en acceptant donc d’entendre dans le mot image, sans pour cela faire un cours d’étymologie comparée, aussi bien une surface peinte qu’une sculpture, c’est-à-dire qu’un objet figurant un corps, plutôt humain mais pas seulement.

D’un tel objet, il faut dire, comme pour les autres types d’image, qu’il vaut pour un autre. L’image relève d’une certaine manière du registré élargi de la métaphore.

On sait que l’image, dans les premières cités vers – 9000, prenait pour l’essentiel la forme d’une tête ou d’une petite sculpture anthropomorphe. Elle se trouvait souvent dans la maison où elle jouait un rôle que l’on appréhende aujourd’hui avec assez de précision.

Cette tête jouait le rôle de porte-parole des défunts. En effet, à travers ces « images », les morts pouvaient continuer à s’adresser aux vivants et en particulier continuer à les conseiller, à les aider, à s’orienter dans l’existence, à prendre des décisions, à accomplir les choses nécessaires.

Cela avait une valeur particulière lorsqu’il s’agissait des chefs, mais au fond il y avait, à Jéricho ou à Çatal Höyük par exemple, où l’on a retrouvé des têtes enterrées sous le foyer de la maison, un chef par maison et c’est lui que l’on désirait entendre encore.

4 - Désirait ?

En fait, on peut considérer à l’époque que le lien avec les morts n’était pas aussi rationalisé qu’aujourd’hui et l’on considérait comme normal parce que vécu souvent sans difficulté grâce à des facultés hallucinatoires encore très actives, que ces morts se manifestent auprès des vivants.

Toutes les histoires concernant la mémoire et les souvenirs sont sensiblement plus tardives car elles sont le fruit d’élaborations continues tendant à combler l’effacement progressif des voix des morts dans la tête des vivants.

L’un des rôles de la philosophie a été de formaliser cette évolution du psychisme et de tenter de la rendre acceptable. Il a donc existé un temps où il était vital de parler avec les morts car ils disposaient d’informations nécessaires à la survie, la mémoire au sens où nous en parlons n’étant pas encore constituée sous cette forme.

La mémoire était une faculté vive et puissante, celle des aèdes en témoigne encore, vive au sens où elle n’existait que lorsqu’elle était active ou activée et puissante parce qu’elle pouvait aussi convoquer les morts. Car il fallait trouver un moyen de faire en sorte que le lien avec les morts ne soit pas rompu puisque eux seuls avaient cette puissance de maintenir le lien avec des messages qui sinon risquaient de devenir lettre morte.

Si ce lien venait à rompre, on était en effet sinon totalement perdu, du moins vide ou vidé car sans connexion avec les voix, c’est-à-dire avec la possibilité de recommencer ou de poursuivre une action. Quelque chose comme un « moi » n’existait pas encore.

Les voix des morts devaient se manifester au moins jusqu’à ce que, parmi les vivants, l’un ou l’autre d’entre eux soit apte à prendre la suite et à s’imposer comme le porteur de la voix décisive, de la voix qui conseille, qui dirige, qui oriente, qui permet de vivre sans que soit perdu le fil, sans que soit rendue impossible un certaine continuité des actions. Cette continuité était la clé pour qu’une vie stabilisée dans un espace urbain puisse se poursuivre sans trop de troubles, sans ruptures.

5 - Idoles et autres émetteurs récepteurs

Julian Jaynes pense qu’il a existé un homme bicaméral, c’est-à-dire un état du psychisme antérieur à la formation de la conscience. Cet homme était foncièrement oublieux et sa volonté était, au sens strict, inexistante sans le secours des voix parce qu’il n’avait pas de « moi ». Sa volonté était donc en tout égale aux voix, à « la » voix qu’il pouvait entendre de manière intermittente mais qui se manifestait en gros à peu près à chaque fois qu’il était « perdu » et donc stressé, afin de lui apporter non pas une réponse à une question métaphysique ou existentielle, mais bien un moyen de sortir du « blanc » de la situation incompréhensible ou ingérable ou dont il avait pu entre temps oublier ce qu’elle était, et dans laquelle pourtant il pouvait se trouver.

Il suffit à ce sujet de relire l’Iliade.

Jaynes date de - 9000 l’apparition des tombes « intra-utérine » ou plus précisément des enterrements des chefs à l’intérieur des premières maisons.

La relecture des pages 166 à 168 de son livre, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, reste sur ce point essentielle.
Dans la Bible, ce qui est nommé image n’est pas un tableau ou un dessin, mais une statue, ou si l’on préfère une idole, souvent animale ou mixte de traits humains et animaux, c’est-à-dire une statue hallucinogène. Car ce que nous raconte la Bible, au-delà de l’histoire du peuple hébreux, c’est l’histoire de la fin de la puissance effective de ces statues comme aide majeure permettant de s’orienter dans le monde comme dans l’existence.
En effet, nous entendons parler d’homme bicaméraux et surtout nous les entendons encore parler, directement parfois, tout au long de la Bible. Mais lorsque l’on parvient aux textes les plus récents, on s’aperçoit que ces porteurs de la parole divine, ces prophètes, étaient devenus indésirables, traqués, parce qu’ils contrevenaient à ce que l’esprit, devenu subjectif, c’est-à-dire autonome en ce qui concerne les décisions qu’il prenait, pouvait attendre d’eux ou accepter qu’il leur impose.

Les gens dont parle la Bible dans ses livres tardifs sont donc de moins en moins nombreux à entendre les voix, à en avoir besoin et c’est pourquoi, lentement mais irréversiblement, les voix en général, cessent d’être entendues.

À leur place, au cœur des mécanismes psychiques et ratioïdes, on trouve une pensée de type subjectif subjective, celle des sages. Les hommes continuaient à avoir des visions et entendaient probablement des discours pessimistes. Mais Ecclésiaste et Ezra par exemple recherchent déjà la sagesse, non un dieu. Ils étudient la loi, ils n’errent pas dans le désert « demandant où se trouve Yahvé ». En 400 avant J-C, la prophétie bicamérale est morte. » dit Jaynes (op cit, p355).

6 - L’interdit des idoles

La Bible est donc un ensemble de textes dans lequel on peut voir à l’oeuvre une mutation profonde du psychisme. La question de l’image est centrale dans le dispositif qui se met en place pour tenter quelque chose de singulier, maintenir la possibilité de l’audition des voix en shuntant le vecteur traditionnel qui en permettait la réception psychique.

Mais le terme d’image, on le sait, pose question, pour les raisons bien connues liées à la traduction de l’hébreu ou de l’araméen en grec et plus tard en latin.

Revenons un instant à quelques citations qui malgré la traduction laissent percevoir où se situe l’enjeu. Ce dont il est question dans les premiers livres de la Bible, c’est d’idoles, et encore ce mot traduit, nous dit Alain Besançon, plus d’une quarantaine de mots différents. Les idoles sont sculptures qui ont toutes en commun de n’avoir aucune nature divine et d’être comme le dit Isaïe « des ouvrages de main d’homme, du bois et de la pierre. » (Isaïe XXXVII, 19)

L’enjeu avec les idoles est en fait un enjeu de transmission et de réception des informations en provenance de la voix divine. Une idole et une statue à figure humaine ou plus souvent animale ou un mixte des deux, une statue qui représente un dieu en général local, au moyen de laquelle les populations entrent en contact avec lui. C’est une radio, un émetteur et un récepteur, un émetteur-récepteur donc, car il est censé fonctionner dans les deux sens.

Ce qui caractérise les croyances païennes, c’est que les gens peuvent ou croient pouvoir ou espèrent réussir à mobilier leur dieu et à le faire agir pour eux, pour leur propre compte, pour leur propre intérêt. C’est-à-dire qu’ils espèrent pouvoir lui ordonner de répondre à leur demande, à leur attente, de faire en quelque sorte « leur » volonté.

C’est contre cette dérive que s’énonce l’interdit, mais en fait ce n’est pas comme un interdit mais comme une malédiction, comme une tentative de s’opposer par la crainte des actions en retour du dieu contre les contrevenants que l’on peut lire dans Deutéronome XXVII, 15 : « Maudit soit l’homme qui fait une image taillée ou une image en métal fondu, abomination de l’éternel, œuvre des mains d’un artisan, et qui la place dans un lieu secret ! »

Or, si l’on s’accorde avec la thèse de Jaynes, les voix bicamérales dont le dieu des hébreux est la plus connue aujourd’hui des manifestations historiques, ces voix « sont » la volonté. Cette volonté n’est pas la prérogative d’un individu mais celle de la voix, la voix du dieu en l’homme. Et pour se manifester, elle ne doit être soumise à aucun verrouillage. Elle doit pouvoir toucher directement l’esprit « sans médiation ». En fait, il s’agit déjà d’un signe sinon de la perte de puissance de l’émetteur, du moins d’un écart avec la situation antérieure qui associait un lieu, une tête, une voix, un chef, un dieu.

Ou si l’on veut on pourrait aussi considérer que la voix se manifestant à travers son réceptacle abstrait, la shekinah, a constitué un moyen de garder un contact avec un émetteur quel que soit le lieu, de délocaliser de désenraciner la voix de son inscription locale pour pouvoir continuer à la capter quelle que soit la situation ou le lieu.

« Tu ne te prosterneras pas devant leurs dieux et tu ne les serviras point ; tu n’imiteras point ces peuples dans leur conduite, mais tu les détruiras et briseras leurs statues » est-il écrit dans Exode XXIII,24 et dans Exode XXXIV, 12-14, on peut lire : « Garde-toi de faire alliance avec les habitants du pays où tu dois entrer, de peur qu’ils ne soit un piège pour toi. Au contraire vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs statues et vous abattrez leurs idoles… car l’éternel porte le nom de jaloux, il est un dieu jaloux. »

Le pari anti-idole consiste à maintenir vivantes la jonction et la connexion directe avec la voix sans passer par des médiations figurales dont l’effet est précisément de faire écran au message, d’en brouiller la réception et surtout de laisser croire qu’une réversibilité des attentes et des demandes soir possible, en d’autres termes que le dieu invoqué puisse aider directement l’homme ou le groupe, et agir selon sa volonté « individuelle ».
Le chef-roi devenu dieu est déjà pris dans un processus d’abstraction.
Mais ce qui est conservé à travers Yahvé, c’est un vestige bicaméral dans un monde en train de voir émerger la volonté individuelle. Cette volonté individuelle instaure une sorte de rationalité fondée sur le narcissisme qui devient le ferment de la découverte déstabilisante de l’illusion dans laquelle l’homme était de croire pouvoir agir en retour sur cette volonté divine qui était en même temps la sienne, mais qui comme il le découvre lentement, ou plutôt comme il le fabrique lentement venait, à l’évidence, d’en dehors de lui, d’ailleurs, du passé, du roi mort, de l’autre.

Cette voix va à la fois faire l’objet de tentatives « hystériques » multiples d’assimilation et d’appropriation, et en même temps lentement être divisée en deux voix :

- l’une venant bien de l’extérieur, du dehors et représentant alors la volonté de l’autre, autre agissant dans un moi en train de se constituer,

- l’autre se trouvant bien au dedans, mais étant désormais un aspect de la voix, sa dimension autrefois littéralement intérieure persistant mais en prenant une forme et une existences nouvelles, en tant que voix intérieure mais voix intérieure du « moi » en train de se former.

Dans le même moment s’opère la construction de cette intériorité, sur la base de la reconnaissance de la dimension d’aide positive à l’orientation dans le monde de ce que l’on nommera la sagesse, c’est-à-dire une articulation raisonnée entre ordres provenant de sources différentes mais tous coordonnés par le va-et-vient entre un moi et un autre en moi qui est un autre moi en moi, ou si l’on veut entre je et moi.

L’interdit des idoles traduit en fait un moment singulier, celui d’une association singulière entre le maintien d’une tradition archaïque, celle de la voix dans la transmission des ordres positifs, des ordres salvateurs, et l’opposition virulente, tout aussi archaïque, aux idoles ou aux images en tant qu’obstacle à cette voix en train de s’abstraire des lieux, devant s’abstraire de tout lieu, afin de devenir « unique ».

Ce refus de la médiation figurale au prétexte que toute médiation est humaine et ne saurait se prévaloir d’un contrôle sur le divin, conduit à révéler sous un autre jour ce qui se met en place dans le psychisme humain, à savoir la croyance que toute médiation offre à la volonté individuelle la possibilité d’une rétroaction sur son dieu.

C’est ce que l’on nomme globalement la magie, ou l’idolâtrie, pratique qui suppose ou implique que le dieu est susceptible de répondre directement aux ordres que lui donnerait l’homme, point évoqué par Julian Jaynes, page 346 de son livre.

Le fantasme de l’interdit de l’image va se trouver couplé à un autre fantasme qui est, lui, au fondement de l’autorisation du recours à l’image comme médiation entre dieu et homme, le fantasme d’une médiation qui ne serait pas faite de main d’homme.

II - Si près de nous

7 - Toutes sortes d’images

L’idole est donc l’image d’une divinité « fausse » par rapport à la divinité vraie qu’est Yahvé. Relativement aux images, ce nœud gordien de notre rapport au monde, il en va autrement. Mais de quelles images parle-t-on maintenant ?

En effet, l’interdit biblique n’a non seulement jamais empêché la production d’images comme en témoigne la synagogue de Doura-Europos et quelques autres lieux, mais aussi certaines descriptions dans la bible, comme celle du char d’Ézéchiel par exemple.

Nous avons laissé ici de côté la question du maintien de la vivacité vivante de la voix dans le texte, pour nous concentrer sur le statut des images qui, elles, ne sont pas a priori des idoles et ne peuvent être interdites, car qui pourrait prétendre empêcher les gens de voir, de regarder, de s’inventer un monde à partir des textes qu’ils lisent ou qu’on leur lit et surtout de rêver ? Qui pourrait de plus prétendre les gouverner sans que ces images jouent un rôle dans cette gouvernance ?

C’est cette question qui va occuper le christianisme pendant de longs siècles ? Mais encore une fois de quelles images parle-t-on ?

Il y a deux sortes d’images, les images matérielles et les images mentales. Les images matérielles, on l’a vu, sont toujours faites à partir de matériaux non nobles et grâce au travail humain. Elles sont, par rapport à n’importe quelle idée de la divinité ou du divin, alourdies de l’impureté de la matière, et tout l’enjeu de leur habilitation comme médiation entre humain et divin va se jouer autour de cette nouvelle exigence de prouver leur légitimité d’objets qui tout en étant pris dans la matière pourraient servir de réceptacle au divin et donc n’être plus considérées comme des idoles, mais comme des médiations légitimes.

Pour parvenir à cette reconnaissance, il va falloir prendre en compte ce que d’une certaine manière la Bible ne laisse passer que dans le texte, les images mentales. Les images mentales sont de trois sortes ou de trois niveaux. Selon Jean-Pierre Changeux, il n’y aurait au sens strict pas d’images mais seulement des objets mentaux et si l’on peut s’accorder néanmoins sur leur existence, pour lui ce serait comme objets mentaux de type 2. Il distingue les objets mentaux liés à la perception directe, les objets mentaux liés à la mémoire plus ou moins ancienne d’événements ayant été vécus et enfin des objets mentaux que le cerveau est capable de produire seul sans passer par la case perception de la réalité ou souvenir liés à cette perception. S’il y a pour lui des images, il les classe dans la deuxième catégorie.

Selon Simondon, il y a quatre types d’images mentales : le faisceau de tendances motrices, le système d’accueil de signaux, l’intégration de l’expérience affectivo-motrice dans le symbole et enfin l’univers de symboles qui, organisés, peuvent donner lieu à l’invention.

Mais précise-t-il, « ce qui caractérise l’image, c’est qu’elle est une activité locale, endogène, mais cette activité existe aussi bien en présence de l’objet (dans la perception) qu’avant l’expérience, comme anticipation, ou après, comme symbole souvenir. Parmi les souvenirs tous ne sont pas des images. » (Gilbert Simondon, Imagination et invention, p.3 et 4)

Ce qui nous importe ici, c’est le fait que l’image mentale correspond à un ensemble de phénomènes à l’œuvre à différents niveaux de la perception. L’image est donc partout présente et en cela il est impossible de penser empêcher que cela fonctionne en nous.

Mais ce qui nous importe maintenant, c’est de tenter de présenter le fantasme qui va prendre la relève du fantasme de l’interdit de l’image. Il va se constituer comme son pendant, son double, à la fois dans le jeu des autorisations et des interdictions et dans le fonctionnement de la mécanique psychique. Mais il va le faire dans un monde où l’image va avoir droit de cité. Ou plus exactement il va, comme nouveau fantasme, rendre possible la reconnaissance des images comme vecteur du divin, comme structure de remplacement de celle qui permettait aux voix d’être entendues.
La religion chrétienne va ouvrir le champ de la réflexion à l’acceptation et à la légitimation des images, non sans prendre en charge le fantasme biblique, qui devient de ce fait un fantasme « originel ».

Le christianisme, au cours des huit ou neuf premiers siècles de son histoire, va tenter de montrer les limites de cet impossible interdit, et de le renverser au profit d’un autre, dont la fonction est d’articuler le champ du sacré traditionnel avec la reconnaissance de l’existence, comme réalité et comme question, des images mentales, celles dont les textes sont porteurs mais qu’ils permettent de faire exister dans l’intériorité de chacun, par le biais des mots.

Au lieu de tenter d’exclure les images au nom et au profit du texte, en procédant à leur effacement supposé possible, le christianisme va déployer un questionnement et inventer un nouveau statut des images, c’est-à-dire va reconnaître la possibilité, l’existence et l’utilité, la légitimité d’une médiation imageante et imagée entre Dieu et les hommes.

Le texte, il faut le rappeler, quel qu’il soit, sacré ou non, est truffé de métaphores et il ne vit que d’elles, que par elles, les métaphores étant les images fondamentales dont le langage est porteur.

L’enjeu théologique pour le christianisme va être, à partir de la double articulation néo-judaïque, d’un messie réellement venu parmi les hommes comme étant le fils de Dieu, et d’un dieu donc, réellement devenu homme, de légitimer la médiation visible sensible que fut le corps du Christ.
Il n’est utile ici de revenir sur les débats qui se sont succédés pendant des siècles autour de la double nature du Christ de la relation imageante entre Dieu et l’homme, déjà inscrite dans la Bible, ni sur les querelles sur la double nature possible des images matérielles et spirituelles selon la manière que l’on avait de les appréhender.

Il importe simplement d’évoquer à travers une histoire particulièrement édifiante la manière dont un fantasme se met en place qui va traverser l’histoire occidentale des images jusqu’à la photographie, le fantasme des images dites acheiropoïètes, entendez des d’images non faites de main d’homme.

8 - L’autre image

Il existe une tradition tout à fait singulière et qui apparaît comme fondatrice de l’icône, au sens des images encore en action dans l’église chrétienne orthodoxe, encore qu’elle ait eu des antécédents grecs avec l’Artémis d’Éphèse dit-on, celle de l’image acheiropoïète, l’image non faite de main d’homme. Elle a été conçue, inventée, par une série de déplacements de sens, mais surtout par l’interposition, entre images mentales incontrôlable et images matérielles faites de main d’homme, de cette image dont le statut est unique, l’image originelle du Christ, en fait l’impression que son visage aurait laissé sur un linge avec lequel il se serait essuyé.

« Il s’agit dune légende attestée par Eusèbe de Césarée. D’après lui la première représentation du visage du Christ fut laissée sur un linge destiné au roi d’Édesse, Abgar. Malade ce roi avait demandé que Jésus vienne pour le guérir. Il avait envoyé son intendant pour l’inviter Ananias qui avait pour consigne en cas de refus de réaliser un portrait du sauveur. Jésus montant à Jérusalem pour sa passion ne pouvait se rendre à Édesse et Ananias tenta de faire son image mais il ne le put, ébloui par le rayonnement intense qui se dégageait de sa face. Alors le Sauveur prenant un linge imprima ses traits, constituant ainsi l’image non faite de main d’homme qui fut conservée jusqu’au sac de Constantinople par les Croisés en 1204. Caché un moment le linge avait été posé sur une tuile Keramyon qui se trouva impressionnée constituant ainsi la première réplique et en même temps l’affirmation implicite de l’utilisabilité iconique (répétitivité de cette trace) Mandylion (image sur le linge) et Keramyon sont le fondement de la « ressemblance » chrétienne dans l’image et donc de toute icône ». (Philippe Sers, Icônes et saintes images, p. 48)

Cette légende est d’une importance majeure puisqu’elle constitue le fondement de la réflexion chrétienne sur l’image. D’une certaine manière on retrouve presque les mêmes termes que ceux utilisés lors de la présentation de l’invention de la photographie qui sera qualifiée d’image a-technique ou magique, d’écriture directe des choses par la lumière, sans intervention de l’homme, tout le monde choisissant alors d’oublier l’ensemble des dispositifs techniques nécessaires pour sa réalisation, tous ces éléments ayant été inventés et construits par l’homme.

Un unique rappel ici, ce que dit Talbot l’autre inventeur, anglais lui, de la photographie. Dans son mémoire de 1839 il note ceci : « Le phénomène photographique que je viens de décrire brièvement me semble participer du caractère du merveilleux, presque autant qu’aucun autre fait que l’investigation physique ait porté à notre connaissance. La plus transitoire des choses, une ombre, l’emblème proverbial de tout ce qui est évanescent et momentané, peut-être enchaîné par les sorts de notre magie naturelle, et peut être fixée pour toujours dans la position qu’elle semblait ne devoir occuper qu’un instant. » (Some account, in Newhall, Essays and images, p. 25 in François brunet, La naissance de l’idée de photographie, p. 134)

Un peu plus loin dans le même texte, il écrira : « Cet appareil, (la chambre noire) armé de papier sensible, fut sorti par un après-midi d’été et placé à environ cent pieds d’un bâtiment favorablement éclairé par le soleil. Une heure ou deux plus tard j’ouvris la boîte, et je trouvai, dépeinte sur le papier, une représentation très distincte du bâtiment…/… Pendant l’été 1835 je fis un grand nombre de représentations de ma maison à la campagne, qui est bien adaptée à ce projet à cause de son architecture ancienne et remarquable. Et je crois que ce bâtiment est le premier qui ait jamais été connu pour avoir dessiné sa propre image. » (op. cit., p. 136)

L’interdit ne tient plus dès lors que l’homme au-delà de ses oublis, dispose d’un appareil qui, depuis, est devenu une sorte de prolongement de son corps comme de sa mémoire, qu’il utilise tous les jours et qui lui sert non seulement à engranger des traces de son vécu mais à produire des images de lui-même qui relèveraient au moins dans leur fonction narcissique première du premier niveau des objets mentaux, comme si les images techniques infiniment reproductibles et multipliables à l’infini aujourd’hui permettaient moins de constituer des images pour les regarder ensuite, que d’assurer la perception et la saisie immédiate de soi et du monde, de soi comme faisant parti du monde et inversement.

Comme si les images techniques, ou certaines d’entre elles, étaient en train de prendre la place des images mentales de niveau 1 dans le classement de J. P. Changeux, celles qui sont liées à une perception directe des choses tout en étant des images de niveaux trois puisqu’elles sont le résultat de calculs savants, c’est-à-dire d’abstractions produites par le cerveau en dehors de toute référence à une perception.

On voit que la fonction médiatrice des images est en train de changer, que la médiation change de fonction. Il y a là un chantier immense, peuplé de choses difficiles à penser parce qu’il faudrait dans le même temps les prendre pour ce qu’elles sont, un prolongement des fantasmes originaires et leur remplacement par de nouvelles structures psychiques, et les accepter pour ce qu’elles ne sont pas, c’est-à-dire accepter de reconnaître l’existence de ces phénomènes.

L’enjeu et donc de les penser en fonction des diverses reconnexions nécessaires avec les différents mode de manifestation de la magie comme avec d’éventuelles résurgences de l’esprit bicaméral. Ces résurgences sont engendrées par un des effets les plus massifs des images sur notre psychisme, à savoir qu’en nous mettant à distance de nous-même et en s’interposant entre le monde et nous, elles se glissent aussi entre nous et nous, instaurant une forme de schize là où l’on croit encore qu’elle ne sont que des instruments narcissiques ?

Cette schize est en train de devenir notre nouveau « cadre » mental, perceptuel, affectif et intellectuel. Ce n’est qu’en acceptant de reconnaître que le sujet lui-même est en train de changer de forme et de statut et que ce changement est opéré par l’infinité des images techniques qui nous affectent que l’on pourra peut-être dessiner la carte de nos passions futures.