jeudi 29 juillet 2021

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Le Louvre : incarnation de la psyché

sur des photographies de Jean-Francis Fernandès et Jean-Christophe Ballot

, Jean-Christophe Ballot , Jean-Francis Fernandès et Jean-Louis Poitevin

Ils se connaissent, se respectent, s’estiment savent reconnaître les qualités du travail de l’autre. Jean-Francis Fernandès et Jean-Christophe Ballot ont accepté que l’on croise leurs images autour d’un « sujet » qu’ils ont photographié chacun à des périodes et sous des angles différents. Ce sujet n’est autre que le Louvre.

J-F Fernandès 1984

L’un a eu l’opportunité de suivre sa métamorphose en plus grand musée du monde. Nous sommes alors au dehors et suivons les grands travaux qui durant plusieurs années ont transformé ce jardin triste hanté par des spectres divers en un endroit qui allait accueillir les visiteurs du monde entier en leur faisant subir l’un des rites initiatiques les plus anciens, celui de se glisser sous une pyramide.

L’autre n’a cessé d’aller et venir dans les salles du musée, dans les couloirs à des moments où tel ou tel secteur se refaisait une beauté. Il a ainsi pu entretenir une relation d’intimité avec des œuvres, célèbres ou pas, et seul dans les couloirs, les escaliers, les salles, il a pu les surprendre et les voir comme elles sont lorsque le public n’est plus là pour les observer. C’est ici que se réalise presque le rêve de voir sans être vu, d’approcher le paradoxe de faire exister par l’image un regard sur le mode d’existence des choses lorsqu’elles ne se savent pas être observées.

Louvre 2002, Jean Christophe BALLOT

L’un met en scène le mouvement du désir lorsqu’il procède à l’ajustement grandiose du rêve dont il est porteur avec une réalité qui le dépasse.

L’autre accomplit le phantasme qui est au cœur de la machinerie amoureuse et que Stendhal a su glorifier, celui de voir sans être vu.

J-F Fernandès 1984

Jean-Francis Fernandès et Jean-Christophe Ballot ont, par leurs images croisées, fait du Louvre, pour nous, plus que la métaphore, l’incarnation de la complexité de notre psyché sans cesse tiraillée entre un dehors qu’il lui faut connecter à un dedans et un dedans qui ne cesse de renvoyer à des moments, choses, événements, qui relèvent tous d’un aspect ou l’autre de ce qui a lieu dehors.

Louvre 2002, Jean Christophe BALLOT

Ainsi allant de l’un à l’autre voit-on se faire l’idée si puissante de deux mondes distincts, séparés antagonistes presque, mais à peine tient-on confirmation de ce partage séculaire, qu’on voit se produire un renversement de ce point de vue, de cette certitude. La porosité n’est pas claire. De nombreuses failles laissent passer sans cesse des éléments, ou plutôt des effluves, provenant d’un côté ou de l’autre de ce mur à la fois matériel, c’est celui du bâtiment, et invisible, c’est celui que dressent pour mieux le trouer, nos pensées insatiables.

Au point que, laissant non seulement notre regard mais nos pensées, flotter, osciller, tanguer, aller de l’une à l’autre de ces images, de l’une qui montre tel ou tel aspect de ce grand chantier que fut la rénovation-transformation-mutation du Louvre, à une autre qui dévoile pour nous telle ou telle œuvre, connue ou non, prise dans la solitude absolue d’un moment sans public, il nous semble, comme en un rêve, voir se dissoudre les frontières entre dehors et dedans.

J-F Fernandès 1984

Ici une image qui montre comment c’était avant. Là une image qui fait d’une ombre un être de chair envoûtant.

Louvre 2006, Jean-Christophe BALLOT

Ici une statue de dos qui semble regarder la fin d’un monde. Là une vue partielle des Noces de Cana de Véronèse qui de plus indique par le banc vide la place de l’absent. Car absents nous sommes et présents voyeurs, mais extérieurs à l’image nous agissons en regardant presque comme si c’était par le trou de la serrure.

J-F Fernandès 1984

Ici un élément majeur de l’enceinte de Philippe Auguste qui, ainsi excavé fait resurgir le passé dans l’aujourd’hui un instant avant de le renvoyer à l’état d’élément du grand dedans dans lequel tout cela va à nouveau être pris. Là, La Nymphe de Fontainebleau de Benvenuto Cellini et au mur les traces d’arrachement de la cheminée du château de Villeroy de Mathieu Jacquet ; à l’arrière plan l’ancienne salle de la première Renaissance française avec une Vierge à l’Enfant provenant d’Écouan.

Louvre 1993, Jean-Christophe BALLOT

Et ce corps allongé si ce n’est alangui en appelle d’autres. Ici celui d’un ministre jeune émergeant, chair mortelle, entre des statues de bronze, à la chair immortelle. Là, des dieux en goguette, prenant une des pauses que les hommes ont inventées pour eux afin de les rendre visibles, un Apollon et Daphné, dit Les coureurs de Marly et, de dos, un Alexandre combattant.
Ici une pyramide émergeant des profondeurs de la terre. Là, les salons Napoléon III en chantier, révélant à nos yeux incrédules, non plus une proximité de hasard entre dehors et dedans, mais une similitude d’état, une parenté d’existence.

J-F Fernandès 1990

Ici une vue des toits rappelant qu’au-delà du chantier et de la pyramide nouvelle, le monde existe encore. Là des statues si bien tenues dans des bandelettes transparentes qu’on dirait des momies d’un genre neuf, capables de faire tenir dans le même silence le souffle à venir de la vie et l’oubli programmé.

Louvre 1993, Jean-Christophe BALLOT

Ici, une fois n’est pas coutume, un saut dans un moment de rêve réalisé, quand un salon explose de ses couleurs criardes et faisant comprendre que la chair est le dedans qui rêve le dehors. Là, une tête coupée qui nous laisse deviner que le rêve de la chair s’épuise lorsque les mots viennent à manquer, surtout quand ce que l’on voit est la Tête de saint Jean-Baptiste in disco.

J-F Fernandès 1984
Louvre 2002, Jean-Christophe BALLOT

Ici une statue qu’on va couvrir et enlever au moyen d’une grande grue faisant comme un gibet en attente et emporter et renvoyer au grand dehors où tout s’efface. Là un détail d’une Marie-Madeleine en prière qui fut l’écrin vivant de la levée du doute relatif à la promesse puisqu’elle sut la reconnaître avant même qu’elle fut dite, la promesse bien sûr de la vie éternelle.

J-F Fernandès 1984
Louvre 2006, Jean-Christophe BALLOT

Ici, des arbres qu’on soulève et déplace comme on le fait des machines et des œuvres d’art. Là, méconnaissable sous son voile de plastique, La Vierge de Douleur de Germain Pilon, qui attend et attend encore, que sur ses genoux vienne s’appesantir un corps dont l’absence suggère qu’il est plus présent encore que s’il était là. Présent en image, présent mais invisible, présent dans l’esprit qui loge au dedans d’un corps et pense ce qui au-delà de lui l’enveloppe et le concerne.

J_F Fernandès 1984
Louvre 1993, Jean Christophe BALLOT

Ici les plis de la terre, les anfractuosités des excavations. Là les plis d’un drapé d’une robe de déesse ou les plis voluptueux d’un Hermaphrodite endormi.

Voilà. Nous y sommes. Ici des couloirs d’époques lointaines à ciel ouvert. Là des couloirs intérieurs si vides qu’il semble qu’ils sont déjà entrés dans le temps d’après le temps de l’oubli, le temps de l’indifférence.

J-F Fernandès 06 07 1984
Louvre 1993, Jean-Christophe BALLOT

Et nous prenons alors lentement conscience, dans ce va-et-vient entre dehors et dedans, que ni l’un ni l’autre n’existe en tant que tel. Dehors et dedans ne sont que des moments, des moments dont la structure dépend moins du temps, dont on comprend qu’au fond il ne passe pas, que de moments à la durée plus ou moins puissante, durées au terme desquelles revient ce qui était et s’efface ce qui reviendra.

Nous entrevoyons en fixant par le souvenir ce que nous venons de voir dans ce balancement pourtant si évident qu’il n’y a du dehors au dedans qu’un long ruban qui se tord et se détord, s’étire et se plisse, se courbe et se renferme sur lui-même, un ruban qui ne laisse jamais rien de ce qui fut ne plus être et jamais rien de ce qui est, durer si longtemps qu’il pourrait être toujours.

L’un n’est pas tant l’envers de l’autre que son prolongement mais dans une autre dimension.

Et l’autre n’est pas non plus l’envers de l’un mais son étirement retourné qui nous permet d’accéder, instant miraculeux comme peut l’être la confrontation entre deux images l’une de Jean-Francis Fernandès, l’autre de Jean-Christophe Ballot, à la révélation qui nous faisait signe à chaque clignotement, que rien n’existe et que tout est vrai, que rien n’est vrai et que tout a lieu, mais ni dehors ni dedans. Car ce qui a lieu se produit dans l’interstice où se logent les rêves et où germent les visions.

Et là, il suffit de recommencer à aller et venir, mais en sachant, pour vivre intensément la révélation du mystère. Seul n’a existé et n’existera toujours que le nuage d’une pensée rêveuse en constante transformation éclaboussant le ciel sous forme d’images volatiles et instables de ses idées qui n’étaient et ne seront, elles aussi, que de volatiles nuages.

Louvre 1993, Jean-Christophe BALLOT
J-F Fernandès 1984