lundi 29 juillet 2024

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Lautréamont ce chaman

, François-Xavier Leblanc

Isidore Ducasse est un poète franco-uruguayen de la seconde partie du 19e siècle. Sa mort prématurée, le mystère qui entoure sa vie, l’immense impact de ses œuvres — Les Chants de Maldoror et ses Poésies I & II — sur plusieurs générations d’artistes, à commencer par les écrivains surréalistes, et la violence de ses écrits, font de lui ce que certains appellent un « poète maudit ».

Il est des personnes qui marquent à jamais la mémoire d’un individu et qui agissent inexorablement sur lui. Isidore Ducasse fait partie de ces rares individualités qui m’ont forgé et m’accompagnent cérébralement, encore à ce jour.

J’ai rencontré Isidore Ducasse par inadvertance (je dirais même par chance !) au cours de mon existence juvénile. J’éprouve pour ce poète d’un autre siècle une admiration sans borne mêlée d’un profond respect — moi qui ne révère pas grand-chose. J’aime à me dire que son existence passée sur terre n’est finalement pas si lointaine de la mienne et, en outre, que nous avons ce monde en commun. Et si sa carcasse n’est plus, néanmoins, sa présence demeure. Spectrale. Cette idée me suffit. Elle réjouit amplement mon cœur.

Rétrospectivement, je peux parfois me demander que serais-je devenu si je n’avais eu l’opportunité, jadis, de tomber sur Les Chants de Maldoror. Aucune réponse ne m’est jamais réellement venue. J’ose croire que mon esprit serait demeuré vacant à tout jamais voire au mieux, inachevé. Ou bien disposerais-je alors d’un ersatz d’esprit ? Ce sont les seules hypothèses que j’en tire et, par conséquent, celles qui me convainquent le plus.

Une rencontre brutale et miraculeuse

Jamais un auteur ne s’était adressé à moi comme il l’avait fait — aussi abruptement. Aucun auteur ne m’avait directement interpelé comme il eut la hardiesse de le faire, me recommandant, immédiatement, de me détourner de l’ouvrage à peine ouvert — ayant a priori l’amabilité de s’inquiéter de ce qu’il adviendrait de ma santé mentale. Manifestement, il ne souhaitait pas troubler la quiétude ambiante censée m’habiter — ou me méprisait-il délibérément, conscient que je ne faisais pas le poids. Je commençai à comprendre que ce monsieur Ducasse n’écrivait pas pour les autres, cela lui importait peu. Il écrivait essentiellement pour lui, donnant ainsi au lecteur l’impression qu’il se fichait éperdument du sort réservé à son livre, et donc des lignes qu’il écrivait. Serait-il lu ? Ne le serait-il pas ? Brulerait-on son livre ? Qu’importe. À l’évidence, répondre à ces conjectures n’était pas son affaire.

Dès les prémices de mon entreprise, je réalisai que cet objet littéraire n’avait rien de banal. Ma curiosité fut brutalement éveillée et, haletante, le demeurerait jusqu’à la fin des six chants — et même bien au-delà.

Sous l’emprise de Maldoror

La lecture d’Isidore Ducasse m’a fait pénétrer dans un univers nouveau, impensé — façonné à l’image de ce Maldoror —, où, subitement déboussolé, je venais de perdre chacun de mes repères, les uns après les autres, vacillant interminablement, puis ne sachant plus où poser ma main pour m’appuyer afin de reprendre et mon équilibre et mon souffle. Faire une pause quoi. Un instant en route — C’est ce qu’il me fallait—. Lui aussi le disait, s’adressant à lui-même, comprenant qu’il était trop fort, trop puissant pour son époque et fatalement, pour les siècles postérieurs ; que son imagination déferlait si allègrement, vague après vague, flots de terreur susceptibles — s’ils n’étaient pas contenus — d’ensevelir notre monde, tristement hanté par le vide sidéral. Puis, après avoir vacillé pendant un laps de temps, presque indéfini, une fois l’élixir venimeux instillé en moi, il m’a enfin été loisible de me repaître de chacune des précieuses saillies qui fusent de l’ouvrage ducassien, sensiblement maléfique.

À moitié hypnotisé, j’acceptai donc de partir à l’aventure avec Maldoror pour un voyage initiatique, véritablement intense, dont je ne pouvais mesurer la portée. Comme un petit frère ou un élève, impressionné par son ainé, j’étais incapable de formuler quoi que ce soit ; admirant et redoutant cette trombe anthropomorphe qui se mouvait d’un endroit à un autre, envers et contre tout, faisant fi de la loi — des hommes et de la Divinité —, des mœurs ainsi que des gens. C’est demeurer interdit. Bouche bée. Être finalement ce genre de complice. Et par moments, au contact de ce rôdeur terriblement magnifique, comme envahi d’une assurance particulière, je me prenais pour un chien errant avide de sentiments. Il m’arrivait parfois de m’interroger à propos de ma nature nouvelle : Serais-je son bouledogue, ou bien l’un de ces chiens fous échappés des campagnes ?

Être l’acolyte de Maldoror, le temps de ses pérégrinations, c’est aussi disposer du privilège inouï de l’accompagner en des lieux où l’être humain lambda n’a hélas pas les facultés de grimper, et où, même s’il le pouvait — incapable de se revigorer de l’air impur cher à cet affreux spécimen —, il craindrait l’agonie. Je peux en témoigner. Au sommet d’une falaise, d’un immense roc, le plus majestueux et le plus sordide, Maldoror est là, tranquille et alerte. Il voit l’Éden, l’Érèbe, la terre, les océans indomptables, et tout ce qui s’y trame. Tout ce qui semble sourdre. Tout ce qui se met en place. Et soudain, tandis que je l’observais, je m’étonnai presque de me savoir à ses côtés : moi, heureux spectateur, silencieux, déférent, mais un peu effrayé tout de même face à cette présence aussi spectaculaire qu’implacable, face à tout ce qui pouvait se profiler devant moi, à mon insu. Et le soleil lui aussi préférait se faire discret, songeant à se faire la malle, en douce. Alors dans ce décor de fin du monde — ou d’avant monde —, tapis dans l’ombre, une multitude d’astres s’apprêtaient à paraître pour destituer notre soleil familier, et irradier le monde de leurs rayons maladifs. Je les voyais cheminer au loin.

L’expérience chamanique

Maldoror est le démiurge des songes indicibles. Merci à Lautréamont pour les avoir retranscrits et pour les avoir rapportés à l’humanité, cette drôle d’engeance. Lautréamont ce prophète.

Maldoror est également le briseur de rêves, ce briseur de chaînes — de cerveaux robotisés — l’annihilateur de toute quiétude — de toute routine. Débusquant au passage les cagots qu’il croise, il interfère dans l’ordinaire des situations afin de semer derrière lui ce qui lui importe le plus, à savoir, chaos et désordre. Maldoror est la pierre angulaire d’un monde nouveau. Maldoror n’est que la vision grandiose de Lautréamont. Bienheureux sont ceux qui l’ont suivi à travers ces paysages inviolés où l’homme craintif n’osa jamais pénétrer avant lui, me disais-je alors, étrangement transporté par l’atmosphère mystique qui surplombe ces parages mystérieux, saturés d’odeurs primitives, dédaignées par la société. C’est comme emprunter un sentier secret menant à l’inconnu ; vaste champ des possibles, toujours inattendu. Infini fulgurant.

J’en ai acquis la certitude : il ne faut pas redouter de saisir cet ouvrage volcanique entre nos doigts déjà tremblants pour l’exposer devant nos yeux bientôt rougis — et susceptibles de se révulser à tout instant.

Mais Lautréamont n’était pas qu’un simple prophète. Peut-être ne l’était-il pas finalement. Car qu’aurait-il bien pu faire d’une cohorte de fidèles ? À part faire en sorte que Maldoror les pousse, tour à tour, au fond d’un précipice, et éclater d’un rire sardonique ininterrompu… je ne vois rien d’autre.

En fait, je pense à lui comme à un chaman. Le chaman d’une nouvelle ère. Celui de l’époque contemporaine. Un chaman continuellement en prière, implorant, à sa manière le cosmos, par des imprécations d’une rare splendeur — pas de simples psaumes ni de simples incantations.

Selon moi, il était clairement malheureux de ne pas être un dieu. Et je ressentais parfaitement sa douleur.

Un legs salutaire

Enfin, quel ne fut pas mon effroi lorsque le jour de mes vingt-cinq ans, je réalisai avoir dépassé sa durée de vie. Son image s’imposa à moi. Sa gueule émaciée de jeune loup errant, son regard morne mais halluciné, son corps frémissant...

J’avais songé à sa mort prématurée quatre mois et demi avant de parvenir à ce quart de siècle, me faisant la réflexion qu’il n’était plus (oui, à l’évidence, il n’était déjà plus). Et bien que me sentant si proche de lui, j’étais inévitablement à mille lieues d’appréhender sa maturité poétique si précoce ; je pouvais seulement savourer la beauté de son œuvre, continuer d’aiguiser mes sens à cette dernière, puis me contenter de l’apprécier pour le restant de ma vie. Il était mort dans la solitude et dans l’anonymat le plus total. Souffreteux. Des lueurs dans les yeux. Mais, c’était comme s’il avait pressenti sa fin s’élancer frénétiquement vers lui. Alors, dans l’urgence, il s’empressa d’élaborer une œuvre fondamentale capable de subjuguer l’humanité, et de la ranimer le moment venu.

Mais peu importe. Je veux simplement me remémorer le message légué par Isidore Ducasse, aka le comte de Lautréamont. Et savourer, encore et encore, son offrande délicieuse (en relisant mon exemplaire de l’édition de Jean-Luc Steinmetz parue en 2001).

À voir aussi :
Détestable par François-Xavier Leblanc
ISBN : 978-2-9588425-0-5