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La septième vague
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Dans la partie basse de certaines vallées alpines, il est fréquent de recueillir des bois flottés arrachés en amont par des flots souvent torrentueux. Ils se déposent en des endroits où le courant perd de sa puissance : dans une boucle de la rivière, au front d’un îlot. Après de fortes crues, ils peuvent rester suspendus dans les feuillages d’arbres riverains. En général, leurs formes sont adoucies et leurs couleurs délavées.
Dans une de ces vallées, la découverte au début de l’automne de bois flottés très particuliers fit grand bruit. Elle fut même relatée dans une chronique locale. La raison en était la nature des objets venus se déposer aux endroits où d’ordinaire seules des branches ou des planches usées encombrent le passage de l’eau. Leurs formes étaient diverses mais toutes géométriques, associant polyèdres complexes, cônes, sphères ou cylindres. Les arêtes étaient vives, les arrondis parfaits. Aucune érosion n’avait entamé le savant travail de découpe du bois, si bien qu’on avait d’abord pensé que les objets avaient été déposés (par qui ? pourquoi ?) à l’endroit même des trouvailles. Cette hypothèse fut vite abandonnée quand des promeneurs racontèrent avoir vu des formes similaires flotter à peu de distance des berges de la rivière.
Lors du premier arrivage, les objets recueillis étaient de bois brut ou partiellement recouverts d’une peinture qui semblait fraîchement posée. D’abord le blanc domina, puis la gamme colorée s’élargit aux teintes de terres naturelles. Le troisième arrivage s’enrichit des tons purs d’orangés, de violets ou de verts. Les rouges, les bleus et les jaunes suivirent ensuite par vagues successives. L’engouement pour ces objets peints, que certains commencèrent à recueillir et à collectionner, prit un tour nouveau quand l’or fit son apparition. D’abord sur l’une des faces des polyèdres, puis en couvrant des surfaces de plus en plus larges. Finalement des bois entièrement recouverts de feuilles d’or formèrent des tas lumineux au bord de la rivière.
Dès lors, il s’agissait de se bousculer aux endroits habituels des dépôts pour emporter une part du butin ; d’y venir tôt le matin. Les sociétés de pêche engrangèrent les cotisations de nouveaux adhérents qui purent alors traîner au fil de l’eau leur ligne et surtout leur regard. On a vu, en pleine nuit, des ombres humaines munies d’épuisettes courir sur les berges vers l’amont de la rivière, espérant prélever avant tous les autres les trésors descendant le cours d’eau. D’autres tendirent des filets dans d’étroits passages entre berges et îles, mais durent rapidement abandonner ce mode de capture assimilé à un acte de pêche et donc déclaré illicite.
Avec l’hiver, les pluies torrentielles s’espacèrent. Les dépôts se faisant plus rares, laissèrent aux braconniers un temps pour la réflexion. Ils devaient bien venir de quelque part ces bois peints et dorés, et de pas très loin, accumulés peut-être sous une mince couche de terre ! Les averses orageuses devaient les extraire de leur gangue pour les entraîner vers un torrent, puis vers la rivière. Ceux qui se mirent en quête de cet endroit le firent discrètement. Étrangement, la randonnée pédestre convertit de plus en plus d’adeptes dans la région : des familles entières parcoururent les chemins longeant les plus étroits cours d’eau. Jamais intérêt pour les ripisylves ne fut aussi grand. Rien. Les propriétaires de parcelles riveraines examinèrent soigneusement leurs berges sous prétexte d’entretien, pensant que les objets pouvaient se trouver enfouis simplement à faible profondeur et que l’eau les entraînait en érodant les rives naturellement. Ils entreprirent donc de les entamer mécaniquement, au mépris de toute réglementation, jetant à l’eau la terre stérile avec tant de frénésie que la stabilité des sols en souffrit, provoquant des effondrements et des glissements de terrain qui firent disparaître des prairies entières, des vergers et même de petites constructions proches des eaux.
Aucun gisement d’objets de bois doré ne fut trouvé. Les grands froids de janvier limitèrent les explorations, mais pas les suspicions. Les relations de voisinage en souffrirent beaucoup. Chacun pensait que l’autre pouvait avoir trouvé le merveilleux endroit, gardant secrète sa découverte pour ne pas déclencher une ruée qui n’aurait pas manqué d’être meurtrière. Tous attendaient la fonte des neiges, les crues de printemps et les pêches miraculeuses.
Quand je suis arrivé dans la vallée pour enquêter sur ce phénomène de bois flottés, les habitants des communes riveraines évitaient d’en parler, en dehors de petits cercles familiaux ou amicaux. La règle était de garder pour soi les perspectives d’un avenir qui se promettait d’être riche. Je me suis donc tourné vers le passé industrieux de la vallée.
La forêt pourvoyeuse de bois, l’énergie hydraulique et la main-d’œuvre locale s’y trouvant réunies avaient conduit à l’installation de diverses manufactures dont la plupart des bâtiments sont aujourd’hui abandonnés. J’ai rencontré un ancien ouvrier chargé autrefois de sculpter des modèles en bois destinés au moulage en sable de pièces métalliques. Il m’a parlé de la précision nécessaire dans la taille de ces objets et de son souci, au moment de la fermeture de l’usine, de préserver les plus remarquables de la mise à la décharge. Profitant de sa retraite, il s’est consacré à leur donner de nouvelles couleurs. Ayant eu l’occasion d’apprendre la technique traditionnelle de la dorure à la feuille d’or, il lui est arrivé de l’appliquer aux anciens modèles en bois pour leur donner une lumière particulière, capable de vibrer même dans la pénombre et la nuit étoilée. La sculpture de bois polychrome retrouvait une nouvelle vie loin des chapelles baroques de la région.
Ses objets peints puis dorés s’entassèrent lourdement et devenaient encombrants. Ne méritaient-ils pas d’être mis en lumière et en mouvement ? Il a donc pris l’habitude d’en confier certains, par vagues successives, aux flots de la rivière et découvrit rapidement le plaisir d’observer leurs reflets dans l’eau et leurs manières diverses de s’éloigner avant de disparaître.
Il fut d’abord amusé d’avoir déclenché un engouement pour ses formes colorées, lumineuses et flottantes, mais devant les dégâts causés par des recherches cupides, il a décidé, à l’occasion de discrètes cérémonies artistiques, de jeter ses œuvres directement à la mer.



