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La révolte festive
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Un être enjoué, parfaitement sociable. Les veines irriguées par le flux impétueux d’un espoir incoercible. De ses yeux verts jaillissait une lueur infinie, emplie de bienveillance, où la jalousie n’avait pas droit de cité. Et contrairement à ce qui était conté dans quelque pièce shakespearienne, ceux-ci n’appartenaient en aucun cas à un monstre égocentrique.
La vingtaine à peine entamée, elle redoutait déjà l’approche imminente de la trentaine – étape insignifiante, avant les prochaines (plus décisives), néanmoins annonciatrice de l’inéluctable poursuite du processus de sa propre déchéance. Dans l’avalanche des secondes observées jusque-là, anticipant la suite, elle s’imaginait que toutes ses illusions se gâteraient à la même allure que se craquèlerait le velours halé de sa peau juvénile. Elle le craignait. Même si au fond ça n’avait pas d’importance.
Pour l’instant toute son essence était d’une fraicheur pure et inégalée. Là, était l’essentiel. Et il fallait agir tout de suite. C’était sa certitude.
Abhorrant l’injustice, elle croyait en un monde meilleur ; persuadée que le monde changerait grâce à son action désintéressée, aussi petite fût-elle. Alors guidée par cet appétit, elle rejoignait tous les combats, prenant part à chaque défilé, chaque rassemblement : pour le climat, contre le racisme, pour l’égalité des sexes, contre les sévices causés par le patriarcat, pour une société plus écologique et plus sociale, etc. Participer à ces diverses luttes sociales réjouissait profondément son cœur. Dès lors, le battement de son pouls s’intensifiait. Et c’était la seule preuve tangible lui permettant de réaliser qu’elle était encore en vie.
Consciente de n’être que le maillon d’une vulgaire chaine, elle ne dédaignait pas pour autant son rôle, comme lorsqu’elle incitait son entourage à aller voter. « Chacun de nous doit voter, disait-elle, sinon c’est foutu. Chaque voix compte ! ». Elle n’en doutait pas.
Il fallait une énergie incommensurable pour se mouvoir de manifestation en manifestation avec autant de ferveur, et se fondre dans la foule en avançant du même pas déterminé, tout en scandant à voix haute des revendications, inlassablement réitérées, pancarte en main ou poing brandi.
Elle aimait cette impression de symbiose totale avec ses contemporains : la déambulation coordonnée vers un but commun ; les chants entonnés d’une même voix ; les frôlements plus ou moins appuyés des corps animés par un même désir ; tous ces individus – et leur souffle et leur sueur – ne formant plus qu’un seul. Le mégaphone. La musique. L’ampleur des décibels. Et les hurlements. Et les rires aussi.
Elle avait la révolte festive.
Les manifestants, toujours pleins d’allant, évoluaient dans une atmosphère conviviale, quand leurs contempteurs, eux, focalisant paresseusement leur regard sur quelques gestuelles hasardeuses, et ne captant de leur ouïe que certaines vociférations vindicatives, n’y voyaient que caprice délétère de masse et potentielle terreur à venir, que le système devait nécessairement réprimer.
Au sein de chacun des cortèges, dans la clameur commune, là était sa place. C’était tout ce qu’elle savait. Puis plus tard, en fin de journée, elle n’avait plus, ni jambes, ni voix. Mais son âme pétillait encore pour l’humanité. Au moins pouvait-elle sauver la société, pensait-elle. Elle y croyait fermement ; faisant fi des casseurs, des violences policières et du long labeur qu’il resterait à accomplir pour régénérer le pays.
Elle avait foi.
Les rassemblements se dispersaient ensuite et chacun, chacune, regagnait aussitôt son individualité. Sur le trajet la conduisant à sa piaule, c’était ça : abandonnée, dorénavant esseulée, plus elle s’éloignait du lieu où avait convergé tout ce monde, plus elle reprenait ses esprits, sa routine et le fardeau de ses problèmes existentiels mis, un bref instant, sur pause.
Sans vraiment la remarquer, une vague langueur rodait désormais alentour et depuis, demeurait là, toujours vivace. Comme spectrale.
Et là, pour la première fois, elle se mit à douter. De sa foi.
Puis l’autre jour, devant ses coreligionnaires, elle osa nuancer un propos. Quelle erreur ! Subitement, un ponte – qu’elle révérait pourtant – la prit à partie, lui signifiant que la doctrine n’était pas à la carte. Il fallait consentir à tout ou bien changer de camp fissa ! C’était tout noir ou tout blanc. Pour le bien de la société paraîtrait.
Dès cet instant, tout se troubla dans son esprit. Et soudainement recouvert par un voile translucide, le vert vif de son regard se changea en vert d’eau. On pouvait alors y déceler la douleur qui l’affectait à présent.
Désormais rongée par les doutes. Prise pour une transfuge. La nuit, elle ne dormait plus. Ça refluait. « Se révolter ou se suicider ». Elle avait lu ça quelque part. C’était autrefois son mantra. Hélas, elle ne savait plus quoi faire maintenant.
Alors, elle se dégota un calmant.
Et à la nuit tombée, ses espoirs, pris en étau, se faisaient lacérer à travers les ronds de fumée qu’elle exhalait dans le néant de la nuit bleutée.

