vendredi 1er juin 2018

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La nuit de la chenille arpenteuse — Han Ha Un

traduit du coréen par Kza Han

, Kza Han 한경자

Kza Han nous présente ici un recueil épuisé de poèmes du grand poète coréen Han Ha Un, né le dix mars 1919 selon le calendrier lunaire. Elle nous offre aussi sa traduction de ce recueil intitulé La nuit de la chenille arpenteuse accompagnée d’illustrations de John Cristoforou.

Cours de la vie

Han Ha Un est né le dix mars 1919 selon le calendrier lunaire, dans un village solitaire du nord de la Corée où se perpétuaient ses ancêtres lettrés, l’année même de la proclamation d’indépendance qui mit à feu et à sang toute la péninsule coréenne alors sous domination japonaise.

En 1926, sa famille s’installe à Hamhùng, ville aux innombrables vestiges de la dynastie Yi, dotée de ressources agricoles, maritimes et industrielles, un important nœud de communications. Au printemps 1933, à l’âge de quatorze ans, il sent une première fois tout son corps s’engourdir, il aperçoit dans le miroir son visage bouffi. Au bout d’un mois de séjour dans une station thermale du mont du Diamant, rétabli, il entreprend le premier grand voyage de sa vie dans le sud de la Corée pour se consacrer aux études d’agriculture et de sylviculture.

Au printemps 1935, des vagues de douleur névralgique traversent ses bras et ses jambes, son corps est parsemé de pustules qui finissent par éclater. Le docteur Kidamura palpe les nerfs et pique la peau avec une aiguille. Il le prend à part dans une chambre silencieuse et lui dit : « Vous avez la lèpre. N’ayez pas peur ! C’est une maladie qu’on peut guérir. Il faut que vous partiez sur le champ à l’île Sorok. » La lèpre, ce châtiment du ciel ! L’île Sorok, ce lieu de rassemblement des lépreux !

Avec tous les médicaments susceptibles de guérir la lèpre, au lieu de prendre le chemin de l’île Sorok, il se réfugie à nouveau dans le cœur du mont du Diamant aux eaux pures. Au bout d’un mois, rétabli, il accueille son amie de cœur à qui il confie son secret.

En 1939, il s’embarque pour le Japon où il obtient son baccalauréat. Au printemps 1941, il sent une nouvelle fois tout son corps s’engourdir, il aperçoit dans le miroir son visage bouffi. Au lieu de se donner la mort comme il l’avait projeté tant de fois, il prend le chemin de son village natal, se réfugie à nouveau dans le cœur du mont du Diamant aux eaux pures avant de s’embarquer pour la Chine.

Au printemps 1943, des vagues de douleur névralgiques retraversent ses bras et ses jambes, son corps est à nouveau parsemé de pustules qui finissent par éclater. Il achève pourtant ses études à l’université de Pékin, consacrant son doctorat à l’« Histoire de l’élevage au pays de la fraîcheur matinale » avant de reprendre le chemin de son village natal.

Sa mère a beau invoquer le Maître du Ciel et l’Esprit de la Montagne, faire appel aux chamans et aux géomanciens, prier devant le Bouddha et les Boddhisattvas en faveur de son fils frappé de lèpre, son état ne cesse de s’aggraver. Alors, il prend le chemin des Hauts Plateaux où survivent les nomades, défrichant la terre par le feu, cultivant la pomme de terre et l’avoine, se nourrissant de racines et d’écorces pour résister au long hiver.

Ses cils et ses sourcils tombent, il n’arrive plus à reconnaître dans le miroir son propre visage. Le seul endroit où il peut aller se cacher, c’est la maison familiale de Hamhùng. En dehors de sept personnes : ses parents et lui-même, ses frères et sœurs, la servante et son amie de cœur, nul ne sait qu’il a la lèpre. À chaque visite des parents proches ou lointains, il doit se cacher dans le placard, parfois pendant des jours. Pour chasser l’odeur nauséabonde, on brûle l’encens comme dans une maison en deuil.

La deuxième guerre mondiale fait rage. Pas de médicaments ! Pas de pansements ! Tout son corps recouvert de baumes de plantes sauvages, il regarde passer les nuages à travers la fenêtre, il lit les trois mille livres de sa bibliothèque. Un jour, son amie de cœur réapparaît devant lui avec des médicaments modernes qu’elle est allée chercher jusqu’à l’île Sorok et lui dit qu’une fois passé le stade initial, la lèpre n’est pas contagieuse.

Le quinze août 1945, il se mêle aux vivats de la foule qui célèbre la libération de la Corée dont le nord est aussitôt occupé par l’U.R.S.S. et le sud par les États-Unis. Sa famille ayant été expropriée, il ouvre avec son frère une librairie d’occasion pour survivre. Arrêté le treize mars 1946 lors du soulèvement des étudiants de Hamhùng contre le gouvernement militaire soviétique, puis relâché, il ne peut même pas assister à l’enterrement de sa mère, à cause de sa lèpre. Réincarcéré à la suite d’une tentative de putsch fomentée par son frère, il s’évade en été 1947, traverse à pied la ligne de démarcation et se dirige vers le sud de la Corée, à la recherche des médicaments. En hiver 1947, il retraverse à pied la ligne de démarcation, à la recherche de ses frères et sœurs, de son amie de cœur, tous arrêtés et portés disparus. En 1948, il se réfugie définitivement en Corée du Sud.

Exclu du destin collectif, Han Ha Un est condamné à survivre de mendicité et d’errance. Célèbre pour avoir vendu ses poèmes à la criée dans les rues de Myòng-dong au centre de Séoul, il est longtemps maintenu à l’écart des mouvements littéraires ; tout aussi célèbre pour avoir voulu réaliser son rêve d’une « Utopie des Lépreux », « Res Publica Incognita », il est accusé d’être poète « communiste », « fantôme ». Le gouvernement ordonne alors la fermeture du Centre d’Art des Lépreux dont il est le fondateur et le directeur. Pour montrer son vrai visage, Han Ha Un apparaît un jour devant le rédacteur en chef d’un journal de Séoul, prend la plume et compose sur le champ « Flûte d’orge ».

Surgi au printemps 1949 sur la scène littéraire avec ses treize poèmes d’errance, Han Ha Un, qui jouait à la perfection de l’alternance périlleuse des mnémographes chinois et des lettres de l’alphabet syllabique coréen, a laissé des recueils de poésie sous les titres de Chemin de lœss, Flûte d’orge… ainsi qu’une autobiographie, Histoire de la triste moitié de ma vie, avant de s’éteindre le 28 février 1975, à l’âge de cinquante-six ans, dans sa maison d’Inchon.

Vie d’un nom


À la naissance du premier fils de son fils aîné, qui doit perpétuer la lignée de sa famille, préparer à chaque fête la table d’offrande aux ancêtres, le grand-père en habit de cérémonie calligraphie sur un rouleau de papier le prénom qu’il a conçu pour la venue au monde de son petit fils : Tae Yòng, c’est le 11e hexagramme du I Ging, Livre des Mutations, l’union du ciel et de la terre, le règne de la paix ; c’est l’éternité, la perpétuité, l’immortalité.

Au bout de ses errances à travers le Mont du Diamant en quête d’eau pure, à travers les Hauts Plateaux en quête d’air pur pour soigner sa lèpre, Tae Yòng rentre à la maison pour mettre à l’abri des regards son corps décomposé. Dans cette maison semblable à une maison en deuil où l’on brûle de l’encens pour chasser l’odeur de sa chair putréfiée, il calligraphie sur un rouleau de papier son prénom jadis conçu par son grand-père et le brûle pour renaître en « Qu’est le nuage ? », son nom de plume, Han Ha Un, compagnon fidèle de son chemin de lœss, Dao, la Voie, chemin de mendicité. Plus tard, sous inspiration taoïste – « Il n’y a pas lieu de s’interroger » – il fondera une maison d’édition, lui qui voulait réaliser « Res Publica Incognita », son rêve d’une « Utopie des lépreux », au nom de ce mal inguérissable parce qu’on n’en connaît pas le nom.

Jadis, on nomma la lèpre « mal puni par le ciel », on condamna le lépreux au supplice du feu, brûlant cette « chair-sur-l’os » tombée en putréfaction, non pas pour recueillir os et cendre dans un vase rituel, mais pour les disperser dans un champ d’armoise. À l’époque des semailles, les paysans aimaient à dire : « Si la chair de terre est dure, il est ardu de semer. » La chair ne serait ni matière ni substance, mais élément comme l’eau, l’air, le feu, « ‘élément’ de l’Être » parmi les êtres de la nature, tubercules, nodules, pustules…

« Lépreux, chut, lépreux !
En ce monde tête de chair
s’est levée la lune. »
Kza Han



Flûte d’orge

Sur la colline du printemps,
rêvant du village natal,
jouant de la flûte d’orge,
pi ––– li ––– li –––

Sur le Mont Vert recouvert de fleurs,
rêvant de l’enfance,
jouant de la flûte d’orge,
pi ––– li ––– li –––

Dans les rues du monde d’ici-bas,
rêvant des faits et gestes de l’homme,
jouant de la flûte d’orge,
pi ––– li ––– li –––
Sur la colline des pleurs,
rêvant des monts et rivières de mon errance,
jouant de la flûte d’orge,
pi ––– li ––– li –––



Retour
par le chemin des fleurs



La fleur du cerisier fleurit,
la fleur du cerisier se fane,
comme de gros flocons de neige voltige et s’éparpille sur le sol.

Dans les fleurs
sur le chemin des fleurs
je foule les fleurs et je m’en retourne.

La fleur sommeille au clair de lune,
la lune de printemps sommeille dans la fleur,
comme en rêves
l’étoile avec la fleur
coule parmi les fleurs, à mille li de la voie lactée périlleuse.

Les pétales voltigent,
se heurtent au lépreux,
comme une jeune mariée, gaiement,
s’abritent dans son sein.

La fleur se fane,
la fleur se fane,
séparation de quel amour ?
Cette nuit, à l’insu de tous, s’en va ?

La nuit où la fleur se fane
foulant les fleurs
remontant le passé,

par le chemin des fleurs
foulant les fleurs
je m’en retourne.



Autoportrait



Pas une fois je n’ai ri.
Pas une fois je n’ai pleuré.

Cette tristesse qui n’est ni rire ni pleur.
Dans cette tristesse mon visage est pétrifié.

Qu’est-ce donc que ce rire, cette faim
qui passe si légèrement ?

Qu’est-ce donc que ce pleur, ce trop-plein
qui passe si moqueur ?

Un certain temps, sous mon front vert
au bord de mes sourcils noirs, la vie fugitive amarrée, l’arrimant

au commencement de ce chemin où aujourd’hui nul ne m’attend,
me voilà debout, clopinant, avec ma taille haute de cinq pieds.

Comme mon ombre que ma taille traîne
couvre d’un air absent toute cette terre !

À chaque coin de rue où je passe, à chaque vitrine de grand magasin,
vite, vite, mon propre visage où je ne peux pas me reconnaître.



Go, stop !



Une ampoule rouge s’allume,
une ampoule verte s’allume.

Voitures, tramways, hommes,
tous debout, attendent le signal.

Moi aussi, comme quelqu’un de digne,
serré entre hommes et hommes
je traverse ce carrefour.

Ah ! pourtant
les hommes sains entre eux
se bousculant disparaissent avant moi.

Encore une fois, une ampoule rouge s’allume.
Encore une fois, une ampoule verte s’allume.

Encore une fois, voitures, tramways, hommes,
tous debout, attendent le signal.

Encore une fois, moi aussi, comme quelqu’un de digne,
serré entre hommes et hommes
je traverse ce carrefour.

Ah ! pourtant
encore une fois les hommes sains entre eux
se bousculant disparaissent avant moi.

Encore une fois, chemin, par où dois-je aller ?
Encore une fois, signal, par où dois-je aller ?



Chemin de Jòlla-do
– chemin qui mène à l’île Sorok



À chaque pas, rien que chemin de lœss rubescent,
chaleur étouffante.

À la rencontre d’un ami au visage inconnu
nous les lépreux, nous nous réjouissons entre nous.

Une fois traversé le carrefour de Chònan
le soleil tel un luffa persiste sur le mont d’ouest,

à chaque pas, rien que chemin de lœss rubescent,
dans la chaleur étouffante, clopinant
chemin que l’on prend.

Enlevées les chaussures
sous le saule pleureur enlevées les chaussures de fantassin,
il me manque un orteil.

Jusqu’à ce que tombent les deux orteils qui me restent pour demain,
à chaque pas, rien que chemin de mille li, chemin de Jòlla-do.



Mariage du lépreux, persistance d’un chagrin



Il y a la terre. Le nuage du ciel et l’horizon
sont immenses,
mais il n’y a pas de cadastre où le lépreux puisse vivre,

qu’un homme abandonné et une femme abandonnée
marient une chaussure usée à une autre,

est-ce là un jour de fête poignante préparée par le ciel
qui peut-être va pleurer, pleurer ?

La mariée
rien que pour aujourd’hui dessine ses sourcils avec une allumette,
n’entend pas sous son voile de rayonne la marche nuptiale,

des confettis de cinq couleurs, confettis de neige tombent en averse,
gracieusement, gracieusement avance.

Pénétré à vrai dire d’un sentiment humain
qui passe seulement entre lui et elle, seulement entre bêtes,

telle une petite citrouille, sous son beau visage irrégulier
la mariée avec son vermillon, ô toi, Mona Lisa !

Dans une zone où il est interdit d’exister
on permet l’amour dans lequel éclate la vie primordiale,

tant pis si le ciel rit
d’emblée ne redoutant pas les pleurs de l’arbre généalogique,

aujourd’hui venu dans ce monde et
demain reparti dans l’autre monde, dit-on,

ô le mariage du lépreux !

Cache avec les plis de ton jupon rose la porte de la chambre nuptiale !
Vite, vite, devant le soleil à nouveau avance !



Manifestation
chant dédié au mouvement des
étudiants de Hamhùng (13.3.1946)



M’élancer,
je veux m’élancer.

Plouf dans l’eau de ce fleuve
avec le cri des vagues dans les méandres
je veux m’écouler avec les vivats.

Tous des hommes sains, rien qu’entre eux,
cris de la foule, cris de la mer.

Ah ! je veux me briser avec le cri de la mer,
je veux mourir, je veux mourir,
le lépreux debout pleure, la manifestation s’en va,

Ah ! le lépreux, il veut mourir.



La vie



De ce qui est passé
tout était beau.

Ce qui est ici, ce qui reste,
est injure, châtiment, lépreux.

Jadis debout,
le ciel vers lequel je levais les yeux
est certes encore vert,

ah ! entre la vie semblable à une fleur
et la vie qui ne peut être fleur,
dans l’entre-chemin du dissentiment me voilà debout, clopinant.

Un instant sous l’auvent
de cette maison inconnue, pleurer debout
est injure, châtiment, lépreux.



Châtiment



Le nom de mon crime est lépreux,
c’est vraiment un châtiment absurde.

Lui qui n’est prévu dans aucun texte de loi,
pour mon crime nul ne peut plaider.

Depuis très longtemps
le crime commis par l’homme
fut châtié par l’homme.

Mais moi, maintenu debout
en dehors de ce ciel inhabité,

Le nom de mon crime est lépreux,
c’est vraiment un châtiment absurde.



Une phalange de mon doigt



La nuit dernière, gelée
une phalange de mon doigt
grattant ma tête, tombe à terre.
Une phalange de cet os, une parcelle de cette chair,
déchirant le revers de mon vêtement,
je l’enveloppe précieusement.
Je l’enveloppe encore une fois d’un pansement blanc,
je la garde dans ma poche.

Si le temps s’adoucit,
je choisirai un endroit ensoleillé du Mont du Sud,
je creuserai profondément la terre, profondément
je l’enterrerai.



Qu’est le nuage ?



Seul, désemparé, je me presse,
avec la montagne, la colline, la branche d’arbre.

Ici, le monde qui flotte,
dans la mort où il n’y a ni maître ni assentiment
ainsi désemparé se presse-t-il ?

Même dans cette mer sans cesse déployée
plouf si je disparais, réapparais,
l’espoir d’innombrables poissons débordera.

Autour du corps décomposé
ayant tressé tes infirmités, microbes, tristesses, chagrins, amours
comme un radeau je veux flotter dans le ciel.

Ah ! je veux devenir nuage,
je veux devenir vent,

dans ce ciel démesuré
je veux devenir île.



La nuit de la chenille arpenteuse



De mon amont
est-ce là cette nuit descendue de si loin ?

Sur ce rivage où poussé par les vagues
mon petit bateau est lâché au vent, sur les flots,
pas un petit chien n’aboie…

Ah ! ici,
quel nom dois-je appeler ?

Homme fatigué de l’est, de l’ouest, du sud, du nord
qu’il ne peut distinguer, flottant comme une bouée
dans une obscurité qui se dresse !

Je l’ai appelée en vain,
c’était une nuit sans réponse.



Je ne suis pas lépreux



Mon père est lépreux,
ma mère est lépreux,
je suis le petit du lépreux,
mais à vrai dire, je ne suis pas lépreux.

Entre ciel et terre
l’amour, fleur et papillon trompant
soleil et étoile, devenu souffle de vie.

Le monde regrettant ce souffle de vie
m’appelle lépreux, moi qui suis un homme.

Sans état civil
remâchant, remâchant, ne sachant pas,
essayant d’être un homme sain, mais ne pouvant l’être,
je suis un homme absurde.

Je ne suis pas lépreux.
Je suis, à vrai dire, un homme sain
Qui n’est pas lépreux



Ressentiment d’une nuit d’automne
au temps jadis de ma mère…



Veillant toute la nuit, grillons, filons des pleurs à voix basse.
Au bruissement du rouet entraînant le fil sur la chaîne,
la nuit s’enfonce dans la solitude,
soupirant tristement, de déchirante nostalgie elle brouille mes yeux.
Quoique les pleurs soient trop humains, fil par fil,
filons de tristes paroles.
Le papier dans les fentes pleure-t-il vainement au vent ?
Quel vain travail, implacable nuit d’automne !



Flûte en os d’homme

Tongosa

Parvenu jusqu’à l’extrême nord
de la Mongolie, jusqu’à Tongosa où
subsistent encore quelques monastères,
Han Ha Un entend la flûte en os d’homme
(gangdong) et se souvient de la religion lamaïque
telle que les Mongols se l’étaient appropriée,
à des fins politiques et guerrières,
avec ses démons, ses orgies, et ses sacrifices.



De très loin, de très loin, depuis un temps incalculable
est-ce le son qui pleurait, le son de la flûte en os d’homme ?

La vie morte sans avoir pu vivre pleure.
Ah ! le pleur du regret éternel pleure.

Mongolie ! Extrémité du ciel, nord solitaire de l’Asie.
Dans la nuit de mort de Tongosa où l’insondable mélancolie
et le désert se font face,
cette nuit encore, le moine Lama dans le mausolée royal d’or jaune
pour s’approcher de Dieu, jouant de la flûte en os d’homme,
murmure avec son visage gris patiné par le temps, le démon,
le Livre Sacré de l’incantation à l’écriture hiéroglyphique.

Lama est le Dieu de la Mongolie.
Sur le ciel et sous le ciel l’Empereur des Empereurs, l’Unique
ce monarque absolu,
le droit de donner la vie ou de la supprimer,
même la première vente de la nuit nuptiale de la vierge,
ô autorité !
devant l’absolutisme de l’autorité religieuse
tu n’existes ni sur la terre ni au ciel.

La sainteté, la grâce et le salut de Dieu
sans le pleur de la flûte en os d’homme ne pouvant être parfaits,

la vie pure des fidèles
pour offrande, ayant tué les vivants encore en vie
pour matériau de la flûte ayant choisi des os odorants rose pêche,
ayant taillé, taillé et percé les trous, il joue de la flûte.

Gangdong ! Flûte en os d’homme
autorité de la Mongolie !

Le son de la flûte en os d’homme
jour et nuit offert à l’insondable mélancolie du tambour du Nord et
aux ténèbres ignorantes,
devant l’absolutisme opiniâtre et stupide de la politique et
de l’autorité religieuse
ignorant la vie et la joie,
l’âme morte des éléments d’amour éparpillés dans le cosmos,
renversés pour toujours,
l’âme morte dispersée en cendres par le vent de pluie du désert,
errant dans le désert, plainte tragique sans repos,

mise en lambeaux par ce mauvais vent meurtrier du lac Baïkal l’âme morte, la plainte mortuaire qui déchire le cœur, l’incommensurable plainte,

un son se déposant sur la flûte en os d’homme,

la supplication qui pleure en pleurs de regret éternel, sanglote.

L’arbitraire et les exactions de l’autorité religieuse qui répand son poison,
ce cercle vicieux
dévaste la terre fertile, transforme la Grande Plaine mongole
en désert de Gobi.

Le Grand Empire du monde qu’avait conquis Gengis Khân
par ténèbres
par maladies vénériennes
totalement tombé en ruine.

Dieu, créateur du ciel et de la terre
à une fleur
à un oiseau
à un cours d’eau
ayant révélé la grâce de la paix et du bonheur,

Les méfaits du lama qui a acheté dans sa vie antérieure Dieu par sortilège,
ont fatalement attiré la colère de Dieu, créateur du ciel et de la terre.

Même la montagne et la rivière, le placenta des éléments éparpillés
dans le cosmos, il les a transformés en désert,
sans une branche où une fleur peut fleurir,
sans une forêt où un oiseau peut se reposer,
sans une fontaine où une étoile peut faire halte,
il a dévasté le ciel solitaire, la terre solitaire, la plaine de sable
de dix mille li et
violant même la dignité d’homme
il a ruiné et dévoré le pays,
il a ruiné et dévoré le peuple.

Le moine Lama
à cet instant atomique où un avion de chasse vole en piqué
jouant de la flûte en os d’homme d’amour,
murmurant le Livre Sacré du démon,
encore
au nom de l’autorité religieuse, l’absolu sur cette terre,
a le pouvoir de donner la vie ou la supprimer.

Même la première vente de la nuit nuptiale de la vierge,
ô autorité !

La flûte en os d’homme en sanglots
la vie des fidèles qui sont morts sans avoir pu vivre,

à la recherche d’une fleur,
d’un oiseau,
d’un cours d’eau pleure.

La flûte en os d’homme
dans la région solitaire, le désert de dix mille li où cesse toute trace de fumée,
en sanglots
en pleurs de regret éternel pleure.

*
Parcours éditorial de la Nuit de la chenille arpenteuse  


– Han Ha Un, La nuit de la chenille arpenteuse, choix de poèmes traduits du coréen par Kza Han, L’île d’Yeu : éditions du Nadir, 1987.
– Han Ha Un, La nuit de la chenille arpenteuse, édition bilingue coréen-français, introduction et traduction remaniées, Séoul : éditions Song San, 1988, cinq illustrations en noir et blanc de John Cristoforou, avec la généreuse autorisation de l’artiste.
– Pour la présente édition, l’introduction a été augmentée.

Kza Han, biobibliographie

Née en 1942 à Zung Up, en Corée, Kza Han, boursière du gouvernement français, arrive en France en 1964, après ses études supérieures à l’Université Hankuk des Etudes Etrangères (1960-64). À la Sorbonne, elle prépare le professorat de français, se passionne pour la littérature française contemporaine. Maîtrise de Lettres Modernes sur Samuel Beckett à l’Université de Nantes. De 1998 à 2008, elle anime les rubriques littéraires européennes de plusieurs revues de Corée. Collaboration avec O.G. Thomas sur France Culture, séjour en Corée d’où naîtra « Corée cour Corée jardin » (1987). Elle a publié Traces erratiques (éd. trilingue, 2007), traduit Han Ha Un et Houang Djin I… Douze corps célestes avec Ekkehart Rautenstrauch, ensemble pictural et poétique, fut publié par la revue en ligne TK-21. Avec Herbert Holl, elle traduit, commente Alexander Kluge, auquel elle consacre poèmes et proèmes. Elle a participé avec lui à la traduction du livre I de La chronique des sentiments (P.O.L. 2016). À paraître le livre II, L’inquiétance du temps (automne 2018, P.O.L.)