jeudi 29 octobre 2026

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La méchanceté d’Antonin Artaud

, Jean-Paul Gavard-Perret

Dans ce grand texte redécouvert, Artaud fait plus que « de » langue : du souffle et du rythme. Il cherche le ton le plus méchant et teigneux possible et dont la valeur est inhérente à sa scansion. Le dernier langage d’Artaud n’est donc pas un délire : c’est au pire la folie du sage, mais une folie qui ne tient en rien du fantasme, si ce n’est celui d’être encore en vie, plus par le corps que par l’esprit, dans une forme d’où ne sort plus seulement une voix rongée mais cette fixation bucco-verbale qui dit le conscient et l’inconscient non plus « envoutés » mais soudain libres d’oser dire ce qu’il nomme « l’abjection humaine » pour affirmer sa « vérité horrible »..

Face à ce constat final, la seule porte ouverte est celle du cri acerbe. Sa méchanceté devient un moyen d’aller rechercher — comme il le fit au Mexique — les bases vivantes d’une culture dont la notion s’effrite en Europe. C’est lorsque la langue redevient une lave volcanique, vibrante dans le sang, qu’elle rallume le feu intérieur fait d’ire et permet paradoxalementn et sans doute fantasmatiquement, comme il l’écrit en effet à Barrault : de « rétablir l’équilibre et briser la malchance, malchance intérieure (…) qui vient de moi ».
 
Artaud tente une posture où la méchanceté envers l’esprit est de mise. En particulier contre tous ceux qui représentent le pouvoir. Plus que de quitter la langue il s’agit d’imaginer « plein de langues de feu parlantes ». Et c’est parce que, comme il l’écrit à Paulhan, il s’est rendu compte que « les mots étaient incapables de dire tout ce que je voulais leur faire dire » qu’il a voulu inventer une diatribe parfaite.

Ici, l’exaspération et l’horreur sont l’apogée des vrombissements du jouir d’Artaud. Des esprits, sa coupe est pleine, ils la remplissent encore. Mais c’est là un contresens parfait à ce qu’Artaud demandait dans une affirmation essentielle. Face à sa langue qui pénétra « en fureur au couteau dans les plâtras d’insectes spermateurs, les corps fluidiques des provocateurs en montagnes coloriées, l’apaisement du coiffeur, le docteur Thévenin, le dieu détaché de jamais rien », dans ce brulot de 1947, c’est (encore) une métamorphose du langage et de logos.
 
Dans ces pages incandescentes, les lanières de feu d’Artaud, tissées en torsades de langues dans le miroitement de la terre, ouvrent un ventre mou, « mais le feu bâille par-dessus », précise Artaud. Il copule « par le derrière » toutes idées d’idées et les tarit. Eloigné d’une langue poétique fleuron de ses contempteurs, il trouve là l’énonciation de bègues face aux modèles de la pensée et leurs souverains poncifs. La parole soufflée de leurs « comment dire » n’est en rien le contraire d’un « comment ne pas dire », si bien que leur « comment-taire » retourne au silence. C’est ce qu’Artaud illustre.
 
Pour lui, l’esprit est une imbécillité, une idiotie car « nous venons de là où c’est mou / c’est pourquoi ça dort, / ça poutoune ». Il faut donc toute la méchanceté du monde pour quitter le faux esprit et atteindre le vrai corps. La langue d’Artaud, dans sa couleur intense, ne singe pas, elle transfigure à coup d’anathèmes et de violence. Elle retrouve, par le saccage, un souffle par lequel l’auteur se rêve libre, immense et dense.
 
Tout ici est conçu pour tenter de remédier à ce qu’untel poète perçoit au sein de la langue standard comme un déficit d’être et une perte de pensée. Face à l’impuissance linguistique Artaud tente donc de trouver autre chose que les moyens discursifs et conceptuels ambiants. Il veut ainsi faire sortir « une masse d’esprit enfouie quelque part » grâce à l’accouplement agressif de la pensée avec la matière phonique afin que, pour reprendre une image biblique, l’esprit puisse flotter sur des eaux nouvelles sous une forme hargneuse, démoniaque, monstrueuse.
 

La méchanceté d’Antonin Artaud
Antonin Artaud, Chiote à l’esprit, suivi de Je n’admets pas », illustré de gravures de José Guadalupe Posada, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2026, 48 p., 9 €