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La licéité de la représentation de la Vierge enceinte dans le catholicisme
Lucienne Cordier, théologienne et historienne
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Le livre de Marc Lenot aux éditions Cinabre, La micro-aventure de la Vierge enceinte, à propos du devenir de la fresque La Madonna del Parto de Piero della Francesca (vers 1420-1492), montre bien toute l’ambiguïté de l’Église envers la représentation corporelle de la Madone enceinte. Ce texte a pour but d’éclairer cette ambiguïté d’un point de vue à la fois historique et théologique.
Au moins depuis l’an mil, la Vierge Marie est la femme la plus vénérée au monde, la plus célébrée. Elle est celle qu’on salue, qu’on implore, celle qui intercède, celle pour laquelle on chante des psaumes et on récite des litanies de prières. Celle dont des millions de femmes portent le nom. Celle que les artistes ont tant de fois représentée. Certaines de ces images sont resplendissantes de beauté et d’autres sont de médiocres bondieuseries. Ses représentations sont souvent des symboles, des dogmes : Marie des Sept Douleurs (Mater Dolorosa), Marie écrasant le serpent, Marie Reine du monde, Reine des cieux, en majesté, la Madone de l’humilité, la Vierge consolatrice, médiatrice, de compassion, l’Immaculée Conception, et la Madone de la Miséricorde. Et la plus fréquente, la Vierge à l’Enfant, que ce soit une scène familiale intime, de jeu ou d’allaitement, ou que ce soit une représentation plus majestueuse avec saints, anges ou donateurs. Mais jamais, au grand jamais, la Vierge enceinte, image rarissime dans l’iconographie chrétienne, qui a été constamment occultée par l’Église.
Or, en tant que femme et théologienne, je veux affirmer haut et fort que Marie n’est pas un pur esprit, un mythe désincarné, mais qu’elle est une femme, une femme avec un corps de femme : des seins, des fesses, des organes sexuels. Comme moi. Comme nous toutes, Marie a menstrué tous les mois, et parfois c’était douloureux. Elle a été une jeune fille comme toutes les jeunes filles. Belle, brune, les cheveux bouclés ; Palestinienne, donc sans doute plus basanée que ses représentations habituelles. Pauvre, digne, d’une famille ordinaire. Sans doute plus instruite que ses amies, grâce aux leçons de son père Joachim et de sa mère Anne, sachant lire et écrire, et connaissant la Torah. Elle a été une adolescente comme toutes les adolescentes, avec des émois incompréhensibles et des peurs irraisonnées, des doutes et des espérances. Comme ses amies, elle aimait les fêtes, la danse et le chant, elle goûtait les compliments quand elle étrennait une nouvelle robe, et le regard des garçons sur elle. Un jour, l’un d’eux, un charpentier nommé Joseph, lui a dit : « Marie, je t’aime » et, frissonnante, elle lui a répondu : « Moi aussi ». Ils ont fait des plans, ils en ont parlé à leurs parents, et ils se sont fiancés. Et ils se sont peut-être même embrassés chastement, en attendant.
Mais l’archange Gabriel est arrivé. Peut-être ne l’a-t-elle pas cru tout de suite, mais elle a appris à sa stupeur qu’elle était choisie. À quinze ans à peine, elle est tombée enceinte sans savoir comment, alors que, bien sûr, elle n’ignorait pas le lien entre copulation et grossesse. Certains (dont les auteurs du Talmud et des Toledot Yeshu [1]) ont prétendu qu’elle avait été violée par un légionnaire romain du nom de Pantera. D’autres [2] ont raconté que ses parents avaient voulu la faire avorter, pour préserver l’honneur de la famille ; elle aurait refusé, elle se serait débattue, elle aurait crié, son père aurait renoncé. C’est en tout cas ce que l’on raconte dans des évangiles que l’Église qualifie d’apocryphes. Une grossesse embarrassante. Il fallut cacher sa grossesse sous des vêtements amples et des mensonges. Comme on l’a cachée ensuite en peinture, ne la représentant presque jamais enceinte. C’est l’un des seuls moments de la « vie » de Jésus qui n’a presque pas été peint.
La Visitation a été au contraire souvent montrée. C’est, dans toute la Bible, la seule conversation ayant lieu entre deux femmes, et, avec l’Annonciation, ce sont les deux seules scènes bibliques montrées du seul point de vue d’une femme, sans mari et sans fils. Marie est donc partie trois mois chez sa cousine Élisabeth, elle aussi enceinte malgré son grand âge. Leurs ventres tressaillaient et elles s’étreignaient, émerveillées devant le mystère de la naissance : c’était pour Marie le noviciat d’une grossesse qui la dépassait. Quand elle est revenue à Nazareth, Joseph était inquiet, il doutait. Le doute de Joseph est une scène que l’on représente peu, très peu de peintres ont abordé ce thème. Or il existe au musée de Cluny à Paris un petit ivoire du XIVᵉ siècle, carré de deux pouces de côté : Joseph appuie de biais sa main droite sur le ventre enceint de Marie, alors que Dieu le Père tend deux doigts protecteurs vers elle, pour dissiper les doutes de Joseph. Comme dans la fresque de Piero della Francesca, la robe de Marie semble fendue pour libérer son ventre trop gros, et la main de Joseph se pose sur cette entaille.
Marie a épousé Joseph, confiant et rassuré ; heureux près d’elle, il s’efforçait de satisfaire ses envies, de calmer ses angoisses, de soulager ses fatigues. Sentant les petits coups de poing ou de pied du fœtus dans son ventre, elle disait : « Regarde, Joseph, il bouge », et il posait sa grosse main sur elle et était ravi. Enceinte, elle a eu des nausées et des cernes sous les yeux ; les derniers mois, elle a été fatiguée. Elle a accouché dans la douleur avec l’aide des sage-femmes.
Certes, les clercs prétendent qu’elle n’a pas souffert et ont même voulu interdire toute représentation de cette souffrance [3]. Que savent-ils du corps des femmes ? Elle a souffert, comme moi, comme toutes les femmes [4]. Souvenez-vous de son double dans l’Apocalypse de Jean, qui « était enceinte et criait, étant en travail d’enfant, souffrant les grandes douleurs de l’enfantement ». Elle a dû rester quelques jours au lit, elle aussi, et son corps a mis du temps avant de reprendre une forme plus svelte, même si Brigitte de Suède dit avoir eu la révélation qu’il avait repris sa forme originelle juste après l’accouchement (autre révélation de Brigitte : la Vierge garda le cordon ombilical et l’offrit plus tard à Marie-Madeleine). Son Fils est né, sale de son sang, visqueux de ses mucosités, et criant. Comme mon fils. Comme tous les bébés.
De retour chez eux à Nazareth, ils ont vécu modestement, simplement, dans une maison de briques de boue, basse et sans confort : ils étaient un couple comme tous les couples. Elle savait filer, tisser, coudre, cuire le pain ; ses mains ont vite été abimées par le travail, ses ongles cassés. Parfois elle se reposait en lisant pendant que Joseph s’occupait du bébé (ci-dessus) ou lavait et séchait ses langes (ci-dessous). Comme toutes les femmes du peuple, elle a eu des soucis de santé et d’argent, elle a été préoccupée quand les clients de Joseph se faisaient rares, les habits qu’elle cousait et vendait rapportaient peu d’argent en complément. Comme toutes les épouses, elle a eu des disputes avec son mari trop taciturne que, parfois, elle ne comprenait plus.
Comme toutes les mères, elle a aimé son Fils. Par moments la tentation était si forte qu’elle oubliait qu’il était Dieu. Elle le serrait dans ses bras et lui disait : « Mon petit ». Aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule, un Dieu tout petit que l’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui rit [5]. Et comme toutes les mères, elle a tenté de l’éduquer au mieux, et peut-être même lui a-t-elle parfois donné une fessée [6], car il était un enfant comme tous les autres, faisant des bêtises ordinaires, dérobant une friandise ou lançant des pierres sur un chien de passage. Et elle a surveillé, inquiète et pleine d’espoir, les tumultes de son adolescence. Jusqu’au jour où il est parti.
L’Église catholique n’aime guère ce genre de discours, elle n’apprécie pas que l’on évoque l’humanité, la féminité de Marie, et encore moins qu’on la célèbre. Elle a réduit la Vierge au silence, en a fait une figure d’abnégation et de passivité, une femme soumise, effacée, qui ne pouvait exister que par son Fils. Marie est un des caractères les moins connus de la Bible, celui sur qui presque rien n’est dit [7]. Elle est, avec Sara, la seule femme dont la Bible ne donne pas la généalogie. Saint Paul ne la nomme même pas dans ses Épitres (« son Fils, né d’une femme » est sa seule mention d’elle). Dans tout le Nouveau Testament, son nom n’est cité qu’une vingtaine de fois [8]. Dans l’Évangile, non seulement elle n’apparait jamais seule, mais ils ne la laissent parler que quatre fois : lors de l’Annonciation quand elle ose questionner Gabriel (« Comment cela se fera-t-il puisque je n’ai pas eu de relations conjugales ? »), chantant le Magnificat devant Élisabeth, quand Jésus va seul au Temple à douze ans (« Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Vois, ton père et moi, nous te cherchions tout angoissés »), et aux Noces de Cana quand elle prend l’initiative et incite Jésus à agir et, en agissant, à se révéler (« Fils, ils n’ont pas de vin »). Et, lors de ces deux derniers échanges, son Fils la rabroue et l’appelle « femme » et non « mère ». Comme Lui, ils ont fait taire sa voix. Serait-ce que les paroles du Magnificat les faisaient trembler : « Le Seigneur a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés et il a renvoyé les riches les mains vides ». Est-ce cette voix-là qu’ils ont voulu nier ? Ou simplement la voix d’une femme, la voix de toutes les femmes ?
Pratiquement tous les peintres ont représenté Marie avec un mépris certain du corps des femmes, sans aucun attribut féminin, ni hanches, ni fesses. La mamelle allaitante qu’ils ont peinte dans les Vierges du Lait ressemble plus souvent à une gourde ou à un goître plutôt qu’à un sein, à de rares exceptions comme chez Jean Fouquet. Les peintres ne montrent que son visage, ses mains et, parfois, le bout de ses pieds ; ils nient son corps, son sexe.
Pour les peintres, elle n’a jamais été une femme aux formes habitées par un enfant. Elle ne pouvait être montrée que comme un tabernacle, une icône froide et désincarnée. Nul ne s’est étonné de cette occultation picturale de neuf mois de sa vie, nul n’a questionné cette interdiction. Les très rares représentations d’elle enceinte sont contournées, trop symboliques, trop pudiques, si loin de ce qu’est vraiment le corps et l’esprit d’une femme portant un enfant. En quoi un corps de femme enceinte serait-il indécent ? Pour nous, femmes, que nous soyons vierges ou mariées, mères ou non, la grossesse est un état de perfection, une expression de notre féminité, pas la soumission à une contrainte. Ne dit-on pas, dans l’Ave Maria, « le fruit de ses entrailles » ? Et dans le Credo « Il a pris chair de la Vierge Marie ». Entrailles, chair : pourquoi occulter cette réalité physique ?
Piero della Francesca (peut-être parce que, prédestiné, il portait un nom de femme) a été le seul à avoir eu l’audace et le courage de peindre la Vierge comme une vraie femme enceinte, le premier à avoir ainsi rendu hommage à la femme Marie. Il a osé représenter sa grossesse de manière digne, réelle, parfaite, pour en montrer à la fois le mystère et la simplicité, pour témoigner en même temps du respect et de la proximité envers elle, et pour répondre à l’attente des femmes désireuses d’une reconnaissance de la féminité de la Madone.
Depuis quelques décennies, des théologiennes catholiques et protestantes s’insurgent contre cette occultation de Marie en tant que femme [9]. Il est révélateur que, en 1991, le magazine américain Time [10] l’ait mise en couverture, se demandant si elle avait été la première féministe. Pendant des siècles, l’Église a nié et opprimé le corps de Marie et le corps de la femme. Le combat des femmes pour la maîtrise de leur corps, pour le droit à la contraception et à l’avortement, tout comme leur combat pour accéder à des postes de responsabilité dans l’Église [11] sont aujourd’hui, d’une certaine manière, de lointains héritages de l’audace de Piero della Francesca. Le livre de Marc Lenot, ancré dans le passé, nous aide aussi à confronter ces problématiques d’aujourd’hui.
Notes
[1] Voir par exemple https://jewishchristianlit.com/toledoth/
[2] Giosuè Calaciura, Je suis Jésus, Lausanne, Noir sur Blanc, 2022, traduit de l’italien.
[3] Molanus, Traité des Saintes Images, Paris, Cerf, 1996 [traduction de l’original de 1570-1594], chapitre 27 « Qu’il ne faut pas représenter alitée et souffrante la bienheureuse Vierge en couches », p. 196-200. Johannes Molanus, un théologien flamand de Leuven, est le principal exégète des directives du Concile de Trente sur l’art religieux en 1563.
[4] Dans le Coran, sourate 19 (Maryam) verset 23 : « Puis les douleurs de l’enfantement l’amenèrent au tronc du palmier, et elle dit : “Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant ! Et que je fusse totalement oubliée !“ »
[5] D’après Bariona ou le Fils du tonnerre (éditions Marescot, 1967), le Jeu de Noël que Jean-Paul Sartre, pourtant athée, écrivit en 1940 au stalag XII.D près de Trèves, où il fut prisonnier de guerre de juin 1940 à mars 1941.
[6] Max Ernst, La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins : André Breton, Paul Éluard et le peintre, 1926, Musée Ludwig, Cologne. https://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-tracesdusacre/popup10.html
[7] Alors que le Coran lui consacre toute la sourate 19, Maryam.
[8] Dont 16 dans l’Évangile de Luc, 5 dans celui de Mathieu, 1 dans celui de Marc, 0 dans celui de Jean, et 1 dans les Actes des Apôtres.
[9] On peut citer, entre autres, France Quéré et Sally Cunneen.
[10] Couverture de Time Magazine, 30 décembre 1991. https://content.time.com/time/covers/0,16641,19911230,00.html
[11] Comme, par exemple, au sein de l’association Magdala (ex-Comité de la Jupe) https://magdala-feministes.org/
Image d’ouverture : Piero della Francesca, La Madonna del Parto, musée de Monterchi en Toscane (Italie), 1459, Fresque de 260 × 203 cm.
La Micro-Aventure de la Vierge enceinte. Un Piero della Francesca indéplaçable, Marc Lenot, aux éditions Cinabre, avril 2026.


