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La fécondité du vide
Essai sur l’Être, l’Art et la Politique
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L’ouvrage de Christian Ruby examine le concept de vide, communément associé à la désolation et au non-sens. Il questionne ce premier sentiment angoissant et en trace la généalogie pour mieux rendre compte de l’existence avec le vide et non contre lui. En pensant lucidement le vide dans l’entre de l’abîme et du rien, l’auteur ouvre les fenêtres de l’agir politique et artistique.
Exister
Retourner les connotations négatives du « vide » pour amorcer un basculement des considérations que ce mot convoque, tel pourrait être l’objet de cette indispensable promenade philosophique. L’ouvrage s’offre comme un manuel de navigation en mer esthétique et politique pour qui, à n’en pas douter, la halte en terre des Logopathes, les mangeurs de lotus effaçant la mémoire, n’aura pas été si inquiétante que l’homérique Odyssée le laisse entendre. La présence dans l’ouvrage de dessins réalisés par Hélène Paris invite au dialogue entre les différents régimes d’énonciation, produisant sous nos yeux « l’entre » du vide fécond : entre mot et image, entre visible et invisible entre abîme et rien. Il s’appuie sur les recherches en anthropologie et la philosophie matérialiste.
L’auteur procède à un exposé des affects contradictoires de répulsion et d’attraction du vide. En bordure de ciels et d’abîmes sans fond, les hommes ont imaginé les réponses nécessaires à leur survie psychique car, selon les mots de Gaston Bachelard, « dans l’infini, ils ne sont pas chez eux ». Les mythologies et religions et plus particulièrement les monothéismes ont figé en corps minuscule la propension des humains à ménager un rapport vital au flux infini d’engendrement et de destruction. Christian Ruby nous invite à franchir la porte, il s’attarde sur les lentes métamorphoses avérées pour le « danser au bord de l’abîme » nietzschéen, car c’est depuis la révoltante acceptation de la discontinuité de l’existence que s’entrouvre la conscience d’un vide sans transcendance. Le vide s’offre aux humains comme un champ de fabrication des possibles au seuil d’une impossible vie sans limite.
Christian Ruby observe à la lumière de Pierre Legendre et de Philippe Descola la fonction médiatrice du vide symbolique qui est à la fois anthropologique, culturel, historique et social. Il remarque que, les limites de l’abîme qui donnent sa pulsation au vivant et du rien qu’il faut organiser, bornent les opérations de tissage culturel. La culture métaphorise pour rendre le vide vivable, c’est ce qui se manifeste dans les langues avec le hiatus premier entre les mots et les choses, les rituels, les cérémonies ou le chant. Mais maintenant comment faire dans un monde sans dieu ?
Les unités de soin palliatif qu’étaient et parfois sont toujours les Parques, Dieu, les Ancêtres, l’État, La Famille, La Patrie.... sont destinées à dissoudre le vide. L’adhésion à ces conjonctures relève d’un imaginaire du plein présenté sous le jour du vrai, du bien, du beau. Il en va ainsi de mille autres légendes, dont un tombeau vide du Christ à qui l’on s’empressa de restaurer une identité soudainement devenue lumineuse. Ces récits de morts-vivants ordonnent et fixent les communautés inquiètes dans des récits fabuleux. Ces histoires excellent à présenter logiquement les âmes incorruptibles comme le paradigme du vrai, du beau mais corrompu par ce corps insupportablement troué. Le mythe est réactionnaire, il fixe des schèmes de représentation sur l’origine et la fin au demeurant limités [1]. En philosophie, L’être, l’Un, le Bien érigé en principe essentialisé chez Platon et Parménide, fondent des systèmes indiscutables phallocentriques, ethnocentriques. Ces non-savoirs archaïques et explications unitaires du monde mortifient les mouvements incessants de l’existence, de l’agir et de la recherche. Heureusement ces arkhés sont toujours soumises à l’adhésion fluctuante des êtres humains qui ne cessent de traduire et de bricoler dans leurs dos, par où le vide fécond se manifeste.
Agir
L’auteur explore les représentations actives du vide et de ses liens avec le politique. Il étaye ainsi l’argumentation d’un vide positif.
Dans l’entrebâillement d’un velours, le Christ crucifié passe à l’arrière-plan dans le tableau des Ambassadeurs de H. Holbein tandis que se découvre la plus fameuse anamorphose d’un crâne biffant l’espace de représentation d’un « entre » actif qui invite au déplacement latéral. La présence de cette vanité rappelle le temps éphémère d’une vie terrestre en capacité d’engager positivement science et art dans l’échange conscientisé de la modernité. La scène de massacre finale du Sardanapale de Delacroix expose sans détours la finalité d’une plénitude de l’avoir. Elle laisse circuler le vent d’un vide romantique sans secours qui, débarrassé de tout regard moraliste, incite chaque spectateur à se saisir de la scène d’abandon du politique. Plus près de nous la grande Arche de Johan Otto van Spreckelsen se positionne contre l’axe du pouvoir. Elle construit une bifurcation ouverte sur une autre perspective, qui active l’ouverture du vide politique à conquérir dans l’urbain, celui de la place, de l’esplanade, de l’avenue. Enfin, l’œuvre jardin Bevölkerung (population) de Hans Haacke, installée au Bundestag à Berlin dont l’entretien est confié aux députés de chaque Länder. Cette installation engage un dialogue avec la devise de 1916 du fronton « Dem Deutsche Volke » (Au peuple allemand). L’artiste met en tension la décoïncidence entre peuple et population, actant ainsi le soin qu’il faut accorder à cette place vide de la démocratie, celle grâce à laquelle tout pourrait pousser.
Ces quatre œuvres rendent au vide immanent conquis par l’ère moderne les allures de passage, porte, seuil, flux. Peintures et sculpture architecture témoignent du passage de la vita contemplativa à la vita activa au moment où s’étiole le rapport à la théodicée. Elles illustrent en toile de fond l’ exercice d’une justice qui ne se légitime plus d’un roi représentant de dieu sur terre, mais du vide d’une loi humaine qu’il s’agit toujours d’élaborer. La figuration du séculier (Holbein), l’affirmation du vide politique (Delacroix) et la place de l’imagination et de l’action historique collective (Spreckelsen, Haacke) dessinent le cœur de la démocratie moderne, qu’un auteur comme Claude Lefort qualifiera de « lieu vide ».
Contre la totalité
Thomas Hobbes s’employa à conjurer la place vide laissée par la disparition du roi Charles Ier en se référant au modèle fantasmé de la centralité isonomique de l’antiquité grecque. Sous des excès emphatiques qui renvoya dos à dos vide et politique, les partisans du principe fondateur d’un état de toute éternité reconduisirent les partitions entre masse et élites. Ils abjurèrent toute présence des sans place, entendu qu’ils menaceraient le monstre démocratique provoquant la guerre de tous contre tous. L’état démocratique conçu comme agglomérat unitaire de toutes ses parties reconduit les figures de totalité. Jacques Rancière proposera une toute autre lecture, chez lui la démocratie prend le sens d’une rupture avec la logique de l’arkhé. Le vide n’y est pas central mais supplémentaire, c’est un vecteur qui innerve l’exercice d’une démocratie toujours à venir. Un vide sans essence où les cris d’indignations, de contestations, d’inventions sont nécessaires à sa vitalité. Le vide ne désigne donc pas simplement un volume informel, une absence, une place vide mais il est ce par quoi la vacance met le corps social en action. Il s’étend sur une variété innombrable d’objets, sujets à revendications : Droits des femmes, culturels, humains, solidarités...
Il existe toujours un vide entre les humains qui permet les transactions affectives. C’est en incorporant positivement les dynamiques psychiques entre abîme et néant — le tiraillement de l’être en effondrement — que se joue la recomposition des vies en sociétés. Ce sont ces mouvements qui rendent possible par exemple le contre-discours d’un néo-libéral there is no alternative. Dans cette configuration fataliste en effet, le vide porte tous les maux qu’il faudra s’employer à combler au plus vite : classes laborieuses sans idéaux, quartier sans horizons, bêtises des manifestants. Les partisans du statu quo déversent leurs bombes contre tout ce qui viendrait remettre en cause un usage du vide qui ne serait pas essentialisé.
L’auteur prévient d’un autre risque provenant d’une vision surplombante. La « société du spectacle », « la société du vide » ou « l’ère du vide » reconduirait selon lui l’opposition plein / vide dans ces formes nostalgiques, appelant possiblement à une refondation. Le vide psychologique et moral (des spectateurs, des consommateurs) y serait interprété comme pathogène ; la dénonciation sans nuance laisserait dans l’angle mort ceux qui n’ont pas accès à la société de consommation ou de spectacle et le vide découlerait de la mise à mort des sociabilités traditionnelles.
Œuvres et Public
C’est en confrontant les lecteurs - spectateurs à l’abîme présent en toute situation, que les artistes entrouvrent la porte d’une figuration sujette à débat. Avec le tableau du Poussin Et in arcadia ego, la promesse du bonheur en Arcadie, comme une danse en bord d’abîme, invite au gai savoir et n’exclut pas la présence ironique d’une mort personnifiée. Plus prosaïque, la passerelle d’embarquement d’Adrian Paci, où viennent s’entasser les migrants en attente d’un avion qui ne viendra jamais, traduit l’espoir désillusionné que le monde leur réserve. Différemment, le Musée juif de Berlin, de Daniel Libeskind, est un manifeste contre le plein totalitaire qui ne se construit que sur la néantisation des humains. Chaque vide, trou, percée activent le partage du vide comme condition de l’humanité. Le cri lancé par ces artistes configure dans l’entre-deux, de la souciance et de l’insouciance, dans l’ interrègne de l’espoir du départ et du désespoir de l’arrivée, la dynamique des dialectiques plein - vide. La symbolisation du néant sert ici la voie médiane d’une déprise des imaginaires paralysant l’action.
Le philosophe nous invite à considérer sous un angle nouveau ce « public », qui, parait-il, ne remplit jamais suffisamment les salles, parce que vide d’éducation, de sensibilité, parce que non acquis à la cause forcément juste et bonne et saine d’une « culture pour tous ». Envisager le public comme un bloc monolithique traduit tout le mépris qu’une pédagogie des hauteurs entretient. Le réflexe du comblement, de la frayeur occasionnée par le flottement ingouvernable de l’ignorant qu’il faudrait remplir, maintient les êtres humains sous la voûte d’un ciel étoilé omniscient, qu’artistes et philosophes se sont employés à déchirer. On reconnait la duplicité d’un pouvoir toujours apte à relancer le contrôle hégémonique mais ce pourrait être aussi le lieu d’un impensé facilitant l’adhésion aux terres plates. L’auteur propose de recourir à la reconnaissance du vide qui est au cœur de toute abstraction (il n’y a pas d’en soi du public, de l’état, de la démocratie) pour renouer avec l’appel d’air permettant la mise en circulation de la parole de dissensus.
Christian Ruby se saisit du concept de vide pour en contester les visions catastrophistes et dogmatiques. Sa lecture philosophique atteste des ancrages totalisants que de nombreux artistes et penseurs n’ont pas cessé de remettre en cause. En cheminant de l’esthétique à la philosophie, ce livre élabore les passerelles entre nomination et figuration pour un art (et une philosophie) fait pour la part misérable de l’humanité [2].
Notes
[1] Jean-Loïc le Quellec, La caverne originelle, éd. La découverte. 2022.
[2] Thomas Bernardt, Maîtres anciens, 1985, Paris, Gallimard, 1988.
La fécondité du vide
Essai sur l’existence, la politique et la création
Christian Ruby.
Dessins d’Hélène Paris.
Editions MKF, juin 2024.
Image d’introduction : Hans Haacke, Der Bevolkerung. (2000)



