Accueil > Les rubriques > Appareil > Société > La banane invisible
La banane invisible
Fred Forest
, et
Une œuvre de Fred Forest sous le nom de la « banane invisible » a été mise en vente le 20 novembre 2024, à Paris, par la galerie Mortier, pour un montant attendu de $ 1.500.000 + 1 [2]. Le même jour, la Maison Sotheby’s met en vente d’une façon simultanée l’œuvre désormais célèbre dite « Comedian » de l’Italien Maurizio Cattelan.
Fred Forest, La Banane invisible, 5’44". Une performance menée tambour battant avec Alain Snyers, filmée par Martial Verdier.
Le vendredi 15 novembre Maître Eric Le Marec Huissier de justice que Fred Forest a chargé de réceptionner les offres d’achat des 400 collectionneurs sollicités individuellement pour cet achat, lui fait connaître qu’aucun d’entre eux ne s’est hélas manifesté… Ce dont se doutait bien l’artiste en montant son opération…
Le voilà donc contraint dans un temps record de transformer sa vente en une tombola gratuite, dont le lot est constitué par l’exemplaire N°2 de la « Banane invisible » [3].
Cette reconversion de dernière minute permettant à Fred Forest de redoubler sa critique des spéculations pratiquées dans le marché de l’art.
« Nature morte ou banane invisible sur assiette de porcelaine blanche de Limoges »
(La banane qui occupait le centre de l’assiette a subitement disparu sans qu’aucune explication scientifique n’ait pu à ce jour en expliquer le phénomène).
Petit retour en arrière pour plus de clarté sur cette situation inédite. Il se trouve donc qu’une œuvre vendue au cours d’Art Basel Miami Beach en décembre 2019 a enflammé le débat et les « bavardages » sur l’art, selon Philipp Kennicott du Washington Post sur cette œuvre, son mode d’exposition, son prix excessif, et sa médiatisation.
Alain Robbe-Grillet, dix ans plus tôt, dans les allées de la même foire d’Art Basel Miami, confiait à Fred Forest d’une façon prémonitoire que les collectionneurs étaient déjà intéressés, ici, par trois choses :
l’ART, l’ARGENT, l’ÉVÉNEMENT !
Ce que confirmait en décembre 2019 la vente de la fameuse banane de l’artiste italien par la Galerie Perrotin qui le présentait dans son stand [4].
Cette œuvre, de l’artiste italien Maurizio Cattelan, la bien nommée Comedian, inspire aujourd’hui à l’artiste et théoricien, Fred Forest [5], la création d’une œuvre critique, démonstrative, participative, conforme à ses modes de créations habituels, dont il énonce le protocole ci-dessous. De toute évidence, il ne s’agit nullement d’un plagiat, même parodique, comme cela a été abondamment dit à tort sur les réseaux sociaux. Mais l’affaire de Forest est d’autant plus sérieuse qu’il s’agit pour lui de créer une œuvre vraiment originale et explicative, de nature complémentaire, qui prend appui par l’analyse institutionnelle qu’il en fait, sur le contexte même qui l’a vu naître. En quelque sorte, de sa mise en abîme dans le contexte d’irresponsabilité éthique qui frappe nos élites aujourd’hui.
Une œuvre, mise en scène par la Galerie Perrotin, qui a eu pour résultat remarquable de créer de toute pièce, avec la complicité d’une collectionneuse française de ses amies, qui procède au premier achat, lequel amorce en fait un événement SPÉCULATIF, économique, médiatique, sociologique et accessoirement artistique… événement fabriqué donc de toute pièce dans le cadre de cette foire d’Art Basel Miami Beach 2019, et dont le retentissement a été mondial. Ce qui, chez Forest, se relie en filigrane à sa propre pratique artistique d’un point de vue philosophique, et à ses propres « stratégies critiques de détournements conceptuels », où l’appropriation artistique doit être rapprochée de la déconstruction et de l’intertextualité, comme de la théorie des médias et de la communication. L’intérêt pour son travail, aussi bien manifesté par Vilèm Flusser, Marshall Mc Luhan, Edgar Morin, Derrick de Kerckhove, Pierre Moëglin, en témoigne très largement.
Le protocole de l’œuvre proposée par Fred Forest.
1- L’œuvre post-conceptuelle d’art sociologique que nous offre ici Forest sera accrochée et visible dans la vitrine de galerie Stéphane Mortier au 77, rue Amelot dans le onzième arrondissement de Paris. L’œuvre se compose d’un SPACE MEDIA (Une feuille A4 vierge) sur lequel est accolée une assiette de Limoges, le tout encadré et protégé d’un sous-verre anti-reflet, portant enfin son titre à la base. Un système d’accrochage astucieux permet de l’accrocher sur toute cimaise, quel qu’en soit le matériau.
2- Sa présentation à la galerie Stéphane Mortier donnera lieu à l’expédition d’une invitation à 400 (Quatre cents) collectionneurs Français, dont la plupart font partie d’une association qui organise et décerne tous les ans le Prix Marcel Duchamp, avec le concours du Centre Pompidou...
3- Dans la correspondance qu’il adresse à ces collectionneurs l’artiste leur propose l’achat de cette œuvre dite invisible, mais visible à la galerie Mortier, au prix de $ 1.500.000 + 1, selon les modalités de vente imposées par l’artiste, pour avoir l’avantage concurrentiel sur Sotheby’s, qui en a fixé pour sa part la fourchette la plus haute attendue !
Du fait que cet achat de la Banane invisible soit proposé à des collectionneurs Français en priorité, si par chance, il faisait l’objet d’achat de l’un d’eux, cela constituerait d’emblée une opération d’intérêt national significative, au moment où Paris, depuis la dernière Foire de Basel au Grand Palais rénové en 2024 est l’objet d’un regain d’intérêt pour l’art contemporain. Notons, augure favorable à cette issue réjouissante, la collectionneuse qui a fait l’achat de « Comedian » s’avère déjà être justement de nationalité Française… Par un heureux effet d’entrainement, on peut penser, avec un peu d’optimisme, et qu’un nouvel achat, réalisé ainsi, coup sur coup, profiterait aux artistes Français, sous-représentés sur le marché international, les Institutions Françaises dont le Ministère de la Culture ayant toujours été dans l’incapacité de les soutenir, à part un quarteron d’entre eux (toujours les mêmes) depuis plus de vingt ans...
Maître, Eric Le Marec, Huissier de justice a été requis par Fred Forest pour recevoir les fonds des éventuels acquéreurs de la « Banane invisible » par une vente de gré à gré et assurer la régularité légale de l’opération pour un montant attendu de part et d’autre de $ 1.500.000 (+ bien entendu un 1 dollar supplémentaire, lui conférant toujours un avantage concurrentiel de prestige de plus…)
Sur ce lien d’une publication de l’excellente revue en ligne ArtsHebdoMedias, vous découvrirez une interview de Fred Forest au sujet de cette vente qui a précédé celle à venir.
https://www.artshebdomedias.com/article/fred- forest-na-pas-la-banane/
Dans l’art, la pensée magique fonctionne toujours pour ceux qui y croient assez forts…
L’action poursuivie ici par l’artiste procède bien de cela… car vendre ou ne pas vendre n’est vraiment pas son problème aujourd’hui, et cela, vous l’avez tous parfaitement déjà compris... L’enjeu pour notre société se trouvant ailleurs ! [6].
Le climat de fin du monde, installé par le COVID, révèle la crise que nous vivions d’une façon latente. Une crise d’ordre numérique, politique, écologique, climatique, idéologique, migratoire, identitaire et mondialisée...
Une crise dans laquelle les artistes ont à reprendre le pouvoir s’ils sont moins lâches devant les pouvoirs de toutes sortes, et s’ils se manifestent comme de vrais « RESISTANTS ».
Comme le dit si bien Gilles Deleuze à Claire Parenet dans l’Abécédaire d’Alain Boutang en parlant des artistes, « Créer c’est résister ».
Notes
[1] selon les modalités de vente imposées par l’artiste, afin de conserver l’avantage concurrentiel sur Sotheby’s !
[2] selon les modalités de vente imposées par l’artiste, afin de conserver l’avantage concurrentiel sur Sotheby’s !
[3] Dont il faut dire que l’exemplaire N°1 a été acquis en 2021 par un collectionneur de renom pour un montant de 15 000 $, dont cette somme sera reversée intégralement par l’artiste à l’Association d’artistes Mains d’œuvres de Saint-Ouen
[5] Phd Sorbonne
[6] https://artreview.com/reviews/ara_winter_2017_book_fr ed_forests_utopia_media_art_and_activism/




