dimanche 29 octobre 2017

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L’animal

, Laëtitia Bischoff

Pour ou contre le loup ? La question est actuelle. Et pourquoi pas pour ou contre le toilettage pour chien ?

Cette pratique ne relève-t-elle pas d’une sur-domestication néfaste aux animaux ? Cela ne caractérise-t-il pas une société où l’humain souhaite que les mœurs de quelques espèces soient calquées sur les siennes ?

Au sujet du loup, certains, enfouis dans un bureau entre le septième et le onzième étage, espèrent secrètement, survivent peut-être même, grâce à l’idée qu’une nature vierge de leurs faits existe et qu’il faut absolument sanctuariser espaces et espèces... Pour ce faire il faudra pourtant remettre en cause la ville même et son expansion galopante, comprendre la nuisance de l’éclairage public pour les espèces sauvages par exemple. De ceux qui vivent avec ou au dedans des espaces naturels, certains souhaitent l’éradication du loup : l’homme est roi ; d’autres la cohabitation. Que l’on soit pour la sanctuarisation ou l’éradication sans faille du loup, c’est un monde avec une grande barrière entre humain et non-humain qui se dessine. L’un vit hors-sol, l’autre s’accapare l’entièreté des surfaces. Dans la solution de la cohabitation, ressort, a contrario, le respect de l’adversaire. L’éleveur ne pourra pas vivre sans se défendre, le loup sans attaquer.

Ce débat est symptomatique d’une société construite par et pour les humains où tout le reste (ce qui n’est pas humain) est une ressource ou une propriété. Le loup met à mal ressource et propriété, il s’immisce dans la chaîne alimentaire prévue par l’humain, foule son territoire, pille ses biens. Selon les extrêmes, il faut donc soit : 1/ le sortir de la société : le mettre dans des endroits protégés où l’homme n’a pas le droit de cité. 2/ tuer tous ses spécimens jusqu’au dernier.

Et si nous faisions société avec les mouches, les loups, les arbres, les montagnes, les pigeons et les caniches. Bien sûr cela demanderait pas mal d’imagination, et une bonne dose de mise à mal de nos réflexes économiques. Mais dans une telle société, les confrontations entre humain et loup se poseraient de manière tout à fait différente. Bien sûr, il vous semble peut-être plus facile d’éradiquer ou de sanctuariser que de changer de modèle de société, ou du moins en envisager un autre. J’en conviens... Encore que, cela n’est peut être pas si difficile à entrevoir, comme nous le rappelle Philippe Descola dans Par delà nature et culture [1]. Nous, Occidentaux modernes, sommes bien seuls à avoir instauré une limite entre humain et non-humain, bien seuls à avoir fait société à part, à entretenir l’idée que la « culture » est l’apanage des humains et que c’est cela qui nous élève au-dessus du non-humain.

D’Aristote, au christianisme, en passant par Descartes, notre histoire a forgé cet état de fait : « [l’homme] n’a donc pas sa place dans la nature comme un élément parmi d’autres, il n’est pas “par nature” comme les plantes et les animaux, il est devenu transcendant au monde physique ; son essence et son devenir relèvent désormais de la grâce, qui est au-delà de la nature. » Il « observe » la nature, il construit le « paysage ». Cet humain-là est dit « naturaliste » par Descola. Mais il existe également les schèmes de l’analogisme, du totémisme et de l’animisme que détaille l’auteur au fil des pages. L’animisme généralise à une multitude d’existants la position de sujet moral : « le sujet animique est partout, dans l’oiseau dérangé qui survole en protestant, dans le vent du nord et la débâcle grondante, dans le caribou traqué qui fait soudain volte-face pour toiser le chasseur ». Selon une vision totémique du monde, les humains d’un même village appartiennent à différentes espèces, enfin, la pensée chinoise, importante forme de vision analogique fait très peu de distinction entre l’intériorité et la physicalité, tout est dans tout. Ces schèmes placent chacun à un endroit différent l’universalité, les particularités, les échanges : « Dans l’aire subarctique comme dans maintes sociétés amazoniennes, les relations entre humains et non-humains sont avant tout des relations de personne à personne, entretenues et consolidées au fil de l’existence de tous et de chacun. » 

Une fois notre société naturaliste ainsi délimitée, il est possible de réfléchir, c’est à dire, de prendre du recul, concevoir la relativité d’une ou de la connaissance... et de se mettre à rêver. Une fois le conditionnement révélé, on peut choisir en quoi l’humain est tout à la fois distinct de et en continuité avec les autres formes de vie, on peut concevoir ce que Edouardo Kohn, autre anthropologue, énonce : « [toutes]formes de vie se représentent le monde d’une manière ou d’une autre et que ces représentations sont inhérentes à leur être. Ce que nous partageons avec les créatures vivantes non humaines, ainsi, n’est pas la corporéité (embodiment) […] mais le fait que nous vivions tous avec et à travers des signes [2] ».

L’arbre émet des signes, chaque espèce d’animal aussi, à sa manière, construit et envoie ses signes, non pas exclusivement pour ses congénères mais pour tout autre forme de vie qui viendrait à y prêter garde. Comprendre et émettre des signaux, voici les gestes et les attitudes d’un territoire de culture. Dans notre univers naturaliste, ce territoire de culture partagé avec les non-humains a eu et a toujours le droit de cité dans la poésie et l’art.

Voici quelques extraits de Tomas Tranströmer qui marquent son attention aux signes des non-humains, conditionnant ses actes et ses points de vue en fonction des informations ainsi apportées :

« [...] Cet étonnement toujours aussi immense
quand l’île me tend la main
et me tire de ma tristesse »
 
« Las de tous ceux qui
viennent avec des mots, des mots mais pas de langage […]
je tombe sur les traces
de pattes d’un cerf dans la neige
Pas de mots mais un langage [3]. »

Et puis l’artiste, faiseur d’images, Bault. Il invente un bestiaire parfois gigantesque sur les murs des villes et des zones périphériques. Le non-humain moitié-bête moitié-esprit reprend place, converse avec l’homme contemporain en incarnant de nouveaux mythes, comme avec cette figure nommée « pétrole ». Ses fresques sont des couvertures animales pour nos cités, ses personnages des gardiens pour les murs désœuvrés par l’utilitarisme.

Des animaux irradiés par
un arc en ciel acide
osent se lever depuis
trois traits enfantins
courent les murs
gardent le ciel
et les passants
 
ils brisent
le blanc
le gris
le ciment
 
veillent et présentent
leurs attributs
de dents
de cornes
de torses atrophiés
d’appendices patibulaires
fourgué de lances,
de crevasses et de bosses
de becs et de rayons solaires
 
les villes ont toute
place pour ces géants
 
Une tribu prend siège
apporte son feu
à nos revers oubliés [4]

Bault explique lors d’un entretien avec Sophie Pujas :

« J’ai une maladie, depuis tout petit, avec pas mal de potes, c’est celle des murs. Je ne peux pas passer dans une rue sans les regarder. L’atmosphère, la texture des murs, les couleurs : il y a quelque chose de rupestre, de préhistorique. […] J’étais très attiré par tout ce qui se faisait au Brésil, par les Os Gemeos. Je faisais des petits fanzines. J’avais des kilos de BD chez moi, et ça a été une vraie source d’inspiration et de réflexion. […] J’ai dessiné beaucoup d’insectes, avec cette idée que c’est sans doute un des gros problèmes des siècles à venir – les pandémies, les virus – mais aussi la solution, la nourriture... Beaucoup de scènes animales viennent de scènes d’actualité et de choses qui m’inquiètent. Mais je refuse de faire des choses plus frontales. J’aime l’absurde. Et je refuse de penser que cela ne veut rien dire [5]. »

S’envelopper des représentations d’êtres imaginaires voilà ce que fait également le peuple Haida avec des représentations murales et ses vêtements (des bottes jusqu’au chapeau) aux visuels imbriquant différentes espèces animales, la transformation étant une donnée de base de leur civilisation et leurs mythes originaires foisonnant d’animaux. Ainsi l’être humain se pare d’une identité défaite de l’histoire, une identité de genèse, comme un arbre se recentre en ses racines à chaque automne. L’animal peint, brodé est la peau culturelle de l’homme.

À rebours de cette démonstration, mais de manière tout aussi utile et intéressante, Gregory Forstner habille les animaux de vêtements humains et de gestes cruels empruntés aux exactions de la deuxième guerre mondiale. Comment se dépêtrer de tant de cruauté purement humaine et naturaliste ? Les ancêtres de l’artiste ont combattu dans les deux camps de cette guerre, quel héritage a-t-il à expier ! La figure du chien revient le plus souvent, cet animal fidèle prend les atours de nous, bourreaux. Nous revenons dans un monde où la distanciation entre l’homme et l’animal joue pleinement son rôle pour « donner à voir », mettre la distance nécessaire à cette impossible figuration. Le non-humain surgit, comme à la rescousse de notre propre espèce.

Nés naturalistes, nous ne pourrons sûrement pas nous en défaire, mais essayons de ne pas nous y enfermer. Entrons en culture avec le non-humain, cherchons ses signes, interprétons-les, soyons-en les rapporteurs avant qu’ils n’aient plus rien à exprimer.

Notes

[1Philippe Descola, Par delà nature et culture, Nrf, Bibliothèque des sciences humaines.

[2Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Éditions Zones Sensibles.

[3Tomas Tranströmer, Cinq poèmes du Grand Nord, Gallimard.

[4Tomas Tranströmer, Baltiques.

[5Interview de Bault dans Artistikrezo.