vendredi 27 décembre 2024

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Poésie

L’Annonciation au couteau

La centauresse nuptiale & Les misérables 

, Dominique Bertrand et valérY meYnadier

« Il y a le manche, il y a la lame, il y a le corps et après le corps : la vie.
& la mort affûtée. »

Thanathobiographie

& puis il y eut l’éclair dans le ventre. Ce n’était pas la première fois que l’éclair invité  ; là il se plantait. Après lui la lumière du père abandonnée. Le chien s’est pris à courir jusqu’à épuisement niché dans ma colonne vertébrale.
Tes os pleuraient aussi ma mie.
Moi, j’avais déjà commencé sur une table de cuisine, j’avais déjà commencé à troquer le couteau contre le stylo…
Ceci avoué, il m’arrive encore d’écrire au couteau.
Mon écriture vient de là.
J’avais dix ans.

(Extrait de « Centaure », roman édité aux éditions Chèvrefeuille étoilée.)

La centauresse nuptiale

Depuis le sexe je m’identifie
J’hésite j’oscille
Sexe féminin je crois
Avant d’être enfermée dans ce corps j’ai été deux
1 + 1 = Un
J’entends
Il eut été plus simple de s’arracher le visage
Toi & Toi = moi
Morts tous deux
& les battements de mon cœur quand le tien & le tien ont cessé
Pour se refaire après plus tard dans le mien
Battre battre battre toujours se battre
& ma gueule en lambeaux sur vos visages

Mémoire blanche je te baise
L’enfant ceinturé de dynamites sur le marché explose

La Centauresse monte sur la statue équestre
Elle est deux
Elle dit
Le sang coulera d’une autre façon
Par le phallus une fois le mois vous saignerez
& nous les femmes irons boire des coupes vierges de sang

Une fois les menstrues déclarées aux hommes, Elle versa le bidon d’essence sur sa part humaine
Quand l’autre part / part au galop

Quand moi je recueille la cendre des mots pour me refaire
Une destinée
Moi l’assassin
Moi le fou
Moi la pute
L’écrivain
Moi en entier je prends tout
& l’humanité restante je prends encore
Le gosse explosé dans tous les sens je prends
Du ventre je prends le couteau
Et je lave ton sang avec du lait
Je lave le silence laissé au musicien
Une fois le grand arbre tombé
Le silence échoué, je prends
Je lave tes pieds ; dans mes mains, tu cours encore petit
Tes cheveux de pute je les ai volé, pas lavé,
& recousu un par un
Des vies & des vies cela m’a coûté
Je lave tes regards Assassin dans les yeux des loups
& je hurle avec eux
Je t’attends humanité
Que tu me laves de moi

Au loin le galop de la Centauresse, calmé

Avant le fou entendait des voix
Aujourd’hui il entend le silence de l’homme devant l’homme
& le silence de la mer tout au fond / quelques bruissements de cadavres

Le pluriel de terre n’existe pas Monsieur

La Centauresse a dit
Donne ton visage aux bêtes, elles sauront mieux que toi quoi en faire

Le lait des pis à ma bouche sauvée
Je bois goulûment

Ma langue est blanche
Pierre de mots morts, je la prends & la jette au visage du soldat qui me met en joue
Il baisse son arme ramasse la pierre & l’avale
Ma langue dans son ventre

Écoute je dis au pays de ses entrailles
Écoute le chant de mon pays
Écoute

***

Les misérables

Regardez : ils sont là, les humains, 
debout comme des torches, 
les mains qui tremblent du cœur qui tremble d’attendre 
sans savoir quoi, 
sans savoir à quel verbe se vouer pour en sortir, 
du maudire
et ses hordes de mots tus, 
nuée ardente, la terreur blanche…
Ils sont là, les yeux grands comme la soif, 
muets comme des pierres en ce puits de la nuit 
où fermente en secret le secret des secrets
qui les tient aux entrailles.

Les yeux comme la soif, le secret aux entrailles,
Ils tiennent sans savoir de tonnerres lointains 
la haute destinée qui les dresse aujourd’hui au bûcher de paroles, en ce lieu où le temps cesse de respirer : 
de l’inconnu qui vient, l’imminence absolue.

Savoir : au cœur de verbe épris d’effroi il est un envers qui s’éploie, visage sans rivage une joie sans pourquoi : du secret le secret, que seul l’oiseau, peut-être…

Regardez ils sont là, nimbés de la tendre lumière d’innocence, eux, les meurtriers de l’aurore, mâchant et remâchant l’énigme qui les engendra d’un seul trou de mémoire : sous le choc des brisants, le ressac de l’abîme… Voilà ce qui bruisse là-bas, plus loin que mot, en cet ailleurs de l’ailleurs qui n’est pourtant pas ici car ici désormais n’est plus rien, que souffle…

Regardez-les : ils tremblent. C’est qu’il fait froid dans l’âme, quand la terreur. Car ils savent (d’un savoir ancestral qui traverse sans mot) que l’inhomme ignore toute limite, jusqu’à l’ignoble. C’est l’aveugle infini qui empoigne le cœur en cet instant brisé, ouvert en haute mer, giflé par les grands vents… Mais c’est le corps pourtant — charnelle certitude — ce rafiot en galère. 

C’est le corps imposant son ouvrance au lieu-dit, le déploiement des âges en l’instant saisissant, ses ailes d’outre-cieux. C’est le corps lorsque, déverbé, il n’est plus corps mais coupe du vin de l’ailleurs immédiat, pour une ivresse crue, et une danse offerte au dieu des misérables. 

Regardez-les danser, grotesques et célestes en ce jour finissant, quand la lumière dore tout ce qu’elle effleure, regardez-les : vous n’oublierez jamais leurs gueules extasiées en l’émoi de la danse, leurs trognes de frisson, les yeux en trous de ciel, la langue en arc de guerre… Vous n’oublierez jamais ça, avant que la nuit tombe, et que l’or vienne en rêve.

Car ils montrent de l’homme ce qu’il croit cacher. Quand la lumière enfin se fait regard dedans, l’infini se fait humble, et l’écoute est l’écrin de ce cristal naissant, offertoire tremblant de l’ombre sacrifiée. Ils ne le savent pas encore, les misérables, mais ils dansent à jamais. 

Regardez-les, mais prenez garde : n’ayez ni honte ni mépris, car ils sont au miroir.

Montreuil, le 5 mai 2024