dimanche 6 octobre 2024

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L’Alliance et l’Allusion

Olivia-Jeanne Cohen

, Jean-Paul Gavard-Perret

« Tu es le sujet, tu dois le trouver. En vertu de quels critères ? À partir de quel moment as-tu pris corps, inscrite sur la page, guidée d’une façon presque inerte par la main ? Ce que je note de toi depuis des mois sur le blanc du papier, c’est que tu le parcours par un acte très simplifié qui crée une rupture, un sillon ou une démarcation en profondeur. Tu me fais ainsi advenir comme sujet, peut-être à ton insu ou bien avec ta complicité. Tu es devenue en fait le sujet agissant, qui n’a pas besoin de verbe très précis, mais de preuves complices des rapports discordants, avec des vides entre deux ».
O-J Cohen in « L’immédiat », Douro, 2023

La seule réponse de l’identité selon Olivia-Jeanne Cohen est d’abord la suivante : « là où je vois, je suis et là où je suis, je vois ». Afin d’expliquer ce mouvement réciproque, aucune analyse ne possède véritablement de prise univoque. La brillante essayiste et écrivaine reprend une forme de simultanéisme. Partant de l’idée évidente de trace, la créatrice collecte systèmes et impressions afin d’explorer et de comprendre le monde en partant de ses singularités.

Il y a donc ses images cachées derrière les images qui sont des calques les uns sur les autres. En conséquence, la philosophe ouvre en effet le monde par un fond de « lignes » mais par ses jaillissements, intuitions, réflexions sur un monde apertural de la co-naissance de l’être et du monde. Le tout en tenant compte du sur-prenant, l’excèdent de chaque prise ou structures et en examinant codes et mêmes images religieuses, idéologiques, politiques. Dès lors la révélation du « réel » est bouleversée car revue et corrigée. À celle ou celui qui est confronté à de telle analyse, il éprouve dans la surprise, de se trouver en face-à-face perturbant avec ce qui étonne et détonne à la fois.

Dès lors dans ce livre remar­quable, la conscience de soi se révèle dans des dyna­miques d’écart et de dis­tance. Du temps, de la parole, de l’espace, les seuils infran­chis­sables sont révé­lés. L’équilibre vacillant d’une dis­so­lu­tion de l’être expulsé, égaré, excen­tré est ana­lysé : « Otage, je suis l’insituable, entre l’immobilité d’un état et l’impossible sta­bi­li­sa­tion du sens et d’une appar­te­nance à soi. Je suis l’écartèlement, l’incertitude entre l’ici et le là-bas », écrit-elle.
Soli­tude et mul­ti­tude res­tent au centre et l’image de soi qui devient l’objet d’une pres­sion tyran­nique, irra­tion­nelle et per­ver­tie. L’auteure cherche à prendre conscience de sa fra­gi­lité et de la soli­tude de l’être jeté dans le monde, au sens du Dasein. Elle rap­pelle que l’on a mas­sa­cré col­lec­ti­ve­ment et que l’on est inter­venu au cœur des liens les plus ori­gi­nels pour les désintégrer.

Olivia-Jeanne Cohen crée un livre melting-pot axé sur le quo­ti­dien, le concept de « pré­sence qui tra­verse le livre ». De fait, l’auteure donne du poids à l’espoir, même si demeure for­cé­ment le côté de l’amertume géné­rée par l’Histoire et le pré­sent.

Reste là une force majeure au moment où l’écriture pousse sur le champ de la réflexion vers l’essentiel au sein même de la question juive, voire d’Israël là où des gouffres rendus instables par la maladie de l’idéalité idéologoque et cultuelle entre ses frontières découvrent l’ouverture du doute, mais aussi ouverture de la nuit au sein de l’advenir à soi.

Dans sa pensée, Olivia-Jane Cohen crée la capacité de mouvements et un processus nomade, des réseaux de fragments construits pour être disséminés. Elle rappelle l’éloge de lieu premier qui au fil de l’Histoire s’est réinventé comme « fiction ». Ses prises deviennent une série mouvante de plans. Tel est le paradoxe de sa « déposition » contre les exterminations. Elle émerge aussi la matière de penser suffisamment en (in)fluence qui fait corps avec lui.

En conséquence, nous assistons à une fixation dans l’ici mais aussi à un déplacement vers l’ailleurs de l’intime soudain porteur de virtualité. On peut affirmer en ce sens que Olivia-Jeanne Cohen travaille une nouvelle fois la matière du désir individuel et collectif dans ce qui n’appartient pas au registre de l’« image » qui trop souvent évacue la représentation du réel tout comme et aussi l’absence et l’intimité.

L’auteur sait pratiquer une arme stylistique et sémantique, l’allusif. Car il fait dans les doxas « cruellement » défaut en instaurant un langage dit d’airain mais qui ne souffre pas de discussion. L’allusif est plus habile. Une telle approche, loin des effets de surface, s’enfonce dans l’idéologie, la politique, la stratégie, l’intimité pour, l’ausculter en cherche des empreintes pour mieux interpréter l’absorption et la dispersion.

Cette figure de penser et réfléchir sait tout autant redonner à l’anachronique, en une forme d’inventaire, mais poursuit un travail qui réduit la distance au réel qui généralement ne s’affranchir totalement de l’idéologie. Encore faut-il l’allusion pour s’y oppose pour éviter des « vérités » irréfutables. C’est là entrer par effraction dans l’actualité du temps, chercher un chemin dans le mutisme affiché uniquement par dogme de slogans créateurs de segmentisation.

Face à de tels miroirs, Olivia-Jeanne Cohen pratique des miroitements coalescents par la grandeur de l’allusion et l’ampleur paradoxale de sa vision. Elle ne débouche pas sur le néant, mais, avec discrétion, sur des gouffres intérieurs. S’ils n’ont pas encore de noms, ils possèdent par le talent de l’auteure des tensions dans l’immobilité paradoxale des vérités politiques, religieuses, voire poétiques d’où bondit parfois un bal carnavalesque de sardines céphalomorphes et enchevêtrées.

En conséquence, l’auteur appartient à ces créateurs du déchirement qui portent le plein au milieu des vides du logos. Mais de fait, elle met en branle jusqu’au bout cette extinction d’une pensée musulmane bien plus que palestinienne comme d’autres visées. Certes, l’œuvre peut être au mieux non seulement le palimpseste de la mémoire mais aussi celui du réel. Ce qu’elle donne ici est donc la partie visible de l’iceberg des logos. Son livre deviant le négatif mais avec un optimisme opératif contre des vérités dites indiscutables et qui nous hantent sous divers traitements.

L’auteur écrit ou parle parce que l’Un (et quel qu’il soit) lui propose sa danse des mots. Commence alors ici non le bal de maudits aux mots dits sous une forme de « cavatine ». À savoir une écriture à la recherche des mots qui veulent anticiper non seulement ce qui arrive ou va arriver, là où dans ce livre le conceptuel est aussi physique dans une telle écriture. Linéaire et chaotique, son procédé laisse parfois entrevoir, dans le faire ou dans la forme, les signaux faibles d’une révélation qui nous échappe.

L’allusion devient alors un opéra, une ouverture, voire une opération. Savoir ce qu’elle « promet » est la question. La feinte, lyrique parfois, propose des mots non-dits ou suggérés, portées jusqu’à un « Haut les chœurs » pour s’entendre d’une frontière à l’autre dans un rêve d’humains. Celui-ci tient une part de l’infini qui n’appartient plus à Dieu, ses oukases et ses officiers.
Pensée juive et/ou musulmane, sorte du temps compté pour que de l’amour s’accélère de plus en plus. Dans ce livre, il prend ses ailes avec des Elles, des Ils sans les chamarrer d’uniformes ou maillots. Ici chacun reste sur l’autoroute où il semble s’égarer mais non pour fuir ou suivre une croyance unique. D’où cette écriture du futur où le discours allusif chasse de gré ou de force la peur ou le pensum au profit de l’audace.

Dès lors, comme il fallait Platon pour préparer le signe du Christ, comme disait Saint-Augustin, il faut des « termes » quasi tus de profondeurs cachées pour que s’émette le désir exonéré du trop pieux. La philosophe, devenue « amoureuse », invente quelque chose de plus grand qui permet de se hausser loin des vigilances inutiles. Le sens en sa qualité d’origine est remplacé par une possibilité d’un Multiple silencieus face au Un. Certes le premier reste réprimé, mais il surgit d’un hors censure, un hors pensée, sans paroles effectives.

L’allusion reste pour l’auteure le moyen d’allumer une polyphonie et une absence. Elle permet cette ataraxie dont Spinoza attendait la conversion des désirs et des affections en pensées, là où des mots s’affaissent et le vouloir s’efface.
En un tel livre, ce n’est plus une simple parole qui agit là où se trahissent des rapports entre consciences et désirs de l’un vers l’autre. L’œuvre aux mots suggérés contribue au devenir de la langue et aux choses. IL peut se passer que quelque chose arrive en un certain possible des « journées » enfantées dont parla Rimbaud.

L’allusif inverse donc la ruine de toute l’inertie conceptuelle qui ne désigne que des indications fléchées. À l’inverse, il naît du mystérieux. Il ouvre les promesses d’un avenir par des « réformes » conscientes ou non, là où, par transparence, un effacement partiel inscrit une tâche lumineuse essentielle au cœur de l’obscurité.

Le « Va, je ne te hais point » de Phèdre inscrit au milieu de l’amour la pudeur et les nuances, loin des poses habituelles d’un « je t’aime » qui va trop vite car il atteint une facticité entendue de manière débridée. Dès lors, à l’inverse de « je vous aime », « la nuit devient azur dans le goût du présent — du moins ce qu’il en reste » (Edith Wharton), jaillit autre chose que le vide d’un énonciatif quasi neutre.

L’allusion annonce l’éloignement du raisonnable irraisonné en faisant le jeu de la proximité. Il s’agit de brûler le discours classique parcimonieux. En conséquence, chacun de deux partenaires d’un conflit participe à un pacte dont la relation amoureuse. La finalité est généralement construite par les mots, mais la surpuissance de l’allusion crée une forme de précaution évocatoire. A la place d’un « bavard », s’engagea contre la perdition, un pont en pointillés fait d’écarts majeurs, de dissonances pour unir.

À la ruine de la parole faussement opératique, l’allusion est donc opérante au nom du rejet normatif. Celle-là provoque une nécessaire « traîtrise ». La langue qui échappe devient une forme de lapsus : les mots ne se comprennent plus mais s’entendent. Des nuages semblent s’envoler en que s’élabore autant la réalité que le romantisme, le futur que le passé, les sensations que les souvenirs.

Par un tel « dialogue » amoureux et philosophique, l’Un — tutoiement sans tu à tutoyer —, le Multiple s’arrache à la possession de soi-même dans sa stupéfaction de rester un miroir qui rappelle sa propre absence à l’autre. L’être comme représentation dans la psyché de l’autre ne signifie plus rien ou plutôt quelqu’un d’impalpable ou de non préhensible, proche de l’hypothétique fameux « si je suis, qui je suis » de Malone Meurt de Beckett.

Néanmoins, face aux mots fantômes d’un tel auteur, l’allusion soulève un insoutenable de gré à gré, là où habituellement il n’existe guère ou plus de réalité en acte que de réalité en l’être. De la fracture et dans le fractal que l’allusif induit, émane un univers incontrôlable, celui d’un soleil noir et d’une lune blanche où l’un(e) n’est pas forcément à son avantage en ses engagements phrastiques.

Par l’illusion, la cohérence se défait en une décomposition d’un monde devenu « petit bout de rien » (« L’Innommable », Beckett). Demeurent bien sûr ce qui peut arriver : Certains êtres sont sereins, d’autres semblent ne plus de finir de finir : ils sont happés par l’absence de l’autre où à sa fusion. À suivre donc. Mais chacun de se nourrir d’un tel livre.

Olivia-Jeanne Cohen, L’image de soi, Pré­face de Jacques Cauda, Éditions Douro, coll. Essais, Paris, 2024 — 17,00 €.