mercredi 23 septembre 2015

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Je m’appelle Vi…, mettons !

, Jean-Louis Poitevin et Virginie Rochetti

Broder. Je m’y adonnais, comme d’une drogue.

Un film de Marie-Elise Beyne, 4’40"

Dessins

Longtemps active dans le monde de la scénographie, de la performance et du théâtre expérimental, Virginie Rochetti se consacre depuis quelques années à une œuvre qui s’origine dans une pratique « brute » du dessin et se déploie, au gré du bruit des aiguilles qui cliquettent, celles qui s’excitent sous l’action de mains invisibles lancées vers la toile à grande vitesse par les mécanismes de sa performante machine à broder.
Des corps, voilà ce qu’il y a, des corps féminins souvent, des corps tortueux, des corps en proie à des assauts de forces invisibles qui, venant du dedans ou du grand dehors innommable, les emportent dans des jeux de métamorphoses, drolatiques, virant parfois au grotesque, mais toujours disant quelque chose de la douleur de vivre.
Rire tourmenté, tension maximale, exacerbation des passions, tous ces corps crient « quelque chose rouge », comme si le sang seul pouvait de son rouge carmin figurer ce qui agite et vit dans l’intérieur blanc de ces corps de lignes noires.

En y regardant de plus près, on voit dans ces dessins des personnages qui mi-humain mi-animaux, participent d’une typologie fantastique encore inexplorée. Très vite, ces corps le plus souvent présentés seuls sur le fond blanc de l’univers ont apporté avec eux quelques éléments signalant leur détermination sociale ou l’un ou l’autre des jeux de rôles auquel il leur est imposé de participer.

Et en déclinant certains aspects de ces participations inévitables à la grande comédie du monde, elle a ouvert la porte sur son propre univers. Il est fait de ces corps en proie à l’auto ironie, au doute et à la violence des métamorphoses que le carcan social interdit de laisser advenir en chacun, de ces éléments qui constituent la grande tragédie que sont naissance vie, c’est-à-dire manger tuer manger et encore et mourir. Au gré des rencontres, des voyages, des colères, elle fait enter dans son théâtre de marionnettes acides en les déclinant sans fard, ces passions tristes qui sous ses doigts se révèlent porteuses d’un humour jubilatoire.

Cons de Mayas
Broderie mécanique sur coton
70 x 98 cm

Broderie

Dans un texte qu’elle a écrit sur son activité de brodeuse, dans lequel elle décline les aspects techniques et les effets singulièrement hypnotiques des gestes qui y président, en deux mots répétition fastidieuse et hypnose hallucinatoire, elle glisse des phrases cinglantes qui donnent de sa relation au monde une description sans appel.

« Broder est une activité répétitive et affolante. Un fantasme de total maîtrise d’un matériau fuyant et mou. Doux et délicieux. Un fantasme de sensualité au bout d’une piqûre d’aiguille.
Broder. Je m’y adonnai, comme d’une drogue. Chaque jour écoutant la rumeur du monde à la radio transcrivant et dessinant les images vues dans les journaux, je m’adonnai à l’aiguille.

J’aime pas mon espèce, je nous trouve sales et puants. Pas drôles. Je préfère regarder le linge tourner par le hublot de la machine à laver.
Un vermisseau, je vous dis ! se tortille en remuant les fesses. Ça va pas loin. Allons pas de mauvais esprit ! brode chérie. Et laisse bien ton cul sur sa chaise. Des fois qu’il s’échaufferait trop au spectacle du monde.

La langue pour coudre aussi les mots entre eux.

Pas bouger ! Sage !  »

Mises bout à bout, ces phrases disent qu’une pratique s’origine dans un doute radical au sujet de la nécessité d’être au monde. Le monde ne peut pas être justifié parce qu’il n’est pas justifiable. Les religions s’y essayent depuis si longtemps, mais elles ne produisent guère autre chose que des formes supplémentaires d’oppression. Pourtant les mots qu’elles manipulent semblent aussi consoler. L’individu, lui est seul et la puissance de son cri est engloutie par les ratiocinations répercutées par les micros. Il n’empêche, l’artiste continu, indifférent à la reconnaissance du groupe puisque c’est le comportement moutonnier du groupe qu’il fustige. Virginie Rochetti n’échappe pas à cette loi. Mieux, elle l’assume et lui confère une force renouvelée.

Assistée d’une machine surpuissante, lorsqu’elle brode aujourd’hui, elle peut laisser aller son imagination jusqu’au confins du possible et travailler à des fresques immenses qui déclinent en des scène « homériques » les travers du cirque social, les errances de l’esprits des hommes ensembles, la panique devant le crash avec ce mur dans lequel à toute vitesse nous fonçons.

Jouissez payant
Broderie mécanique sur coton. Détail
70 x 165 cm

Mots

Les broderies sont souvent accompagnées de mots et les mots se sont mis à prendre de plus en plus de place dans l’univers figural qu’elle déploie. Il faut bien les entendre ces mots car ils sonnent comme des cris, comme des aveux d’impuissance mais aussi comme des révoltes absolues. Et aussi, le plus souvent, comme des petites bombes d’ironie portative permettant de mettre en pièce un pan de nos croyances. Les mots ici sont des cris lancés au-devant de rien adressés à personne mais que chacun peut entendre.

Il redoublent de leur signification souvent décalée la scénographie burlesque de nos passions irrépressibles. Et, comment ne pas s’en rendre compte malgré quelques millénaires de culture, malgré quelques siècles et croyance au progrès et à la puissance de la raison, rien n’a changé sauf en pire.

Le goût de craie acide qui peuple la bouche des vivants lorsqu’ils font face au sang, lorsqu’il tuent ou dévorent ce que d’autres ont tué, ce goût envahi les œuvres de Virginie Rochetti et déborde de chacune de ses broderies jusqu’à devenir la matière même de l’œuvre. Et chaque mot apparaît comme un acteur dans cette tragédie qui fait battre le cœur de toute culture en tout cas de la culture occidentale au sens large, en ce qu’il signale quelque chose et se met à signifier finalement le contraire de ce qu’il exprime. En tout cas, chaque mot semble porteur non seulement de son envers, mais du virus qu’il prétend parfois désigner et combattre.

Tout dans les broderies de Virginie Rochetti met en scène cette ambiguïté dans laquelle la langue s’origine. Ici se fait le lien entre ses pratiques de plasticiennes qu’elle avait mises au service du théâtre et la langue dont elle a été longtemps l’obligée. Ici le mot se fait chair et la chair se rétracte en mots, vrille perpétuelle qui a pour moteur infatigable celui de la machine à broder qui permet aux figures qui émergent de la nuit de l’esprit ou du rêve de prendre presque immédiatement une forme et de se confronter à l’inanité du sens.

Pour une Edda des baleines
Broderie mécanique et cuir de poisson Wolffish
Polyptique 115 x 155 cm

Baleines

Après une résidence en Islande, Virginie Rochetti qui a là-bas découvert les paysages insolites engendrés par les volcans et la glace, les landes rares, les vagues puissantes et le souvenir des baleines qui hante la mémoire comme un fantôme réapparaissant à dates fixes, a choisi de d’inscrire cet ensemble d’expériences rares dans les rets de son œuvre.
Ayant rapporté des fragments de peaux de Wolffish (Anarhichas lupus) dont la forme évoque à la fois l’épée et la hache, le fourreau et une sorte de chapeau pointu, mais surtout les silex des temps d’avant l’histoire fatale de l’humanité malade, elle a entrepris de les coudre et de laisser courir dessus les aiguilles de la machine à broder, dessinant ainsi une carte improbable des migrations impossibles des baleines hors du monde où elles se font exterminer.

Face à ce drame de la disparition programmée des baleines qui n’en est qu’un parmi d’autre mais emblématique de la furie destructrice qui s’est emparée de l’humanité tout entière, Virginie Rochetti a choisi l’ironie, seul moyen de faire sourire un peu encore quand la mort rôde.

Ces peaux brodées sont accompagnées de dessins eux aussi brodés dans lesquels les mots deviennent plus envahissants. Les textes se font aveux d’impuissance et cri, manifeste et dénonciation. Mais sachant combien vaines sont les protestations non répercutées par les mégaphones des pouvoirs en place, elle déchire l’évidence du trait de l’ironie, conférant par exemple un nom à chacune des peaux de ces loups marins dont elle a un fragment de peau, transformant ainsi ce silex en pierre tombale et le nom et la date inscrit en une épitaphe non seulement des baleines mais de l’humanité entière.

Et puis il y a l’espoir. Enfin quelque chose qui pourrait y ressembler. En prenant en compte par exemple le fait que les sons émis par les baleines enregistrés dans différentes parties du monde puissent être aujourd’hui analysés avec une telle finesse que l’on pourrait découvrir qu’ils ne sont pas des cris mais des phonèmes et que les baleines ne font pas que communiquer mais qu’elles échangent des éléments sonores ayant un sens.

En s’appropriant des schémas d’ondes sonores correspondant à une unité phonétique potentielle de la langue des baleines et en la traduisant à sa manière en une immense broderie abstraite, Virginie Rochetti tente d’ouvrir dans le gris blanc du temps qui ne passe pas une porte sur le temps infini qui, lui, s’étire entre vie et mort.

Rire et faire rire devant la mort qui rôde, qui arrive, qui vient, qui est là, telle est l’une des grandes fonctions de l’art. Rabelais s’y frotta, ou Villon, et tant d’autres. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, abreuvés que nous sommes d’images de violence jouées par des acteurs insipides, nous voyons en image des milliers de cadavres mais restons aveugles à tous ceux que nous produisons pour nous nourrir ou pour maintenir notre niveau de vie. Par ses œuvres nourries du sang noir de la désespérance, Virginie Rochetti nous permet, pour un instant de passer le seuil où la porte de la mémoire cogne contre le mur de l’oubli et de laisser monter en nous le chant des baleines que, comment ne pas le savoir, nous fûmes et sommes toujours encore.

Pas bouger ! Sage !

Le projet Je ne peux plus manger de poisson, l’Edda des baleines a reçu le soutien à la recherche artistique du CNAP en 2014.

galerie La Ville a des Arts
exposition du 5 au 9 octobre.
Signature du livre "Carnaval Capital » édité par Solo ma non troppo,
le 6 octobre à partir de 18 h
Atelier TK-21 le 8 octobre à 19 h 30.

La Ville a des Arts
15, rue Hégésippe Moreau - 75018 Paris