dimanche 28 décembre 2025

Accueil > Les rubriques > Images > Histoire, Matière, Relief

Corridor éléphant

Histoire, Matière, Relief

, Didier de Nayer

Longtemps, pendant mes vacances, j’ai nagé, sans m’en soucier, auprès de ces masses angoissantes, d’une agressive puissance, incarnation d’une architecture brutale de premier ordre, posées en désordre sur la plage de la Grande Côte à Saint-Palais, dans l’eau à chaque marée, inamovibles blockhaus laissés par la guerre… L’eau s’engouffrait par vagues successives à l’intérieur, créant des tourbillons et des remous, des fracas assourdissants se répercutant en écho, en se réverbérant dans l’obscurité et, indifférent, je nageais et plongeais dans les vagues.

Et j’en ai vu de ces monstres de béton, massifs et belliqueux, en Normandie, en Bretagne, sur la côte Atlantique, dans le Nord… au fil de vacances au bord de la mer. De temps en temps une photo, puis une autre par hasard, et, pris par le sujet, d’autres et d’autres, sans fin… jusqu’à édifier mon Mur de l’Atlantique.

Et ces vestiges de guerre me ramenèrent à mon enfance, à une image mentale (un mauvais rosebud ?) : un premier souvenir diffus, la gare bombardée de Poitiers, en ruines, avec un passage couvert en bois pour atteindre le quai et le train à vapeur. Et une autre image souvenir vers mes dix ans, des jeux dans les blockhaus semi-enterrés de Friedrichshafen, des passages entre les ruines couvertes d’herbes sauvages derrière la cité française. Un enfant du baby boom dans une guerre froide qui lui passait au-dessus de la tête, jouant insouciant avec ses amis. Et j’ai continué à poursuivre cette première image de la gare de Poitiers en photographiant, depuis toujours attiré en fait par des ruines, des lieux abandonnés, la maison de mes grands-parents, le XIVᵉ arrondissement, une école, de l’urbex avant la lettre…

J’ai photographié les bunkers, ces sombres restes guerriers, en recherchant le grain, la texture de la matière, l’invulnérabilité du béton, et la force terrible engendrée par les volumes monstrueux et martiaux. Mais cette image plate ne me suffisait pas et j’ai apporté du relief en froissant le support, en y introduisant la matière un peu boursouflée du papier chiffonné et malaxé. L’effet de matière dans les rayons lumineux, dans les plissures et les reflets, et l’empilage des strates volontairement décalées déterminent différents plans dans une sorte de perspective inaboutie pleine d’imperfections, pour un faux relief, avec un approximatif émotionnel saisi dans une actualité anxiogène.

Voir en ligne : https://didierdenayer.fr

Didier de Nayer dans Corridor Elephant
https://www.corridorelephant.com/expositions/didier-de-nayer