mardi 21 août 2012

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Gulliver à Lavéra

Salvatore Puglia

, Daniela Goeller et Salvatore Puglia

Le paysage est une construction complexe, il correspond à une vue que l’on porte sur un environnement et il existe seulement à travers le regard d’un spectateur. Plus qu’un reflet du monde extérieur et de la nature environnante, le paysage forme un espace de projection par excellence et reflète différentes visions et conceptions, artistiques et politiques, que notre civilisation a imposées à la nature à travers les siècles. Les images de Salvatore Puglia rendent compte à la fois du côté composite du paysage actuel, formé de superposition d’images historiques et de la dimension critique inhérente à notre regard sur la nature qui entraîne à la désillusion.

Le site de Lavéra au sud de la France est un des plus grand complexes pétrochimiques d’Europe, souvent à la une des journaux pour les accidents qui s’y sont produits et les luttes syndicales de ses employés. Situé sur la côte de la Provence, dans la commune de Martigues, en un endroit plutôt paradisiaque, la raffinerie a été mise en service en 1933 et associe une importante industrie pétrochimique qui réunit les productions d’oléfines et de chlore, et produit notamment du PVC pour les domaines de la santé, de l’habitat et de l’emballage.

Les images noir et blanc en format panoramique, prises aux premières heures du matin, montrent une nature sauvage en premier plan et rappellent volontairement dans la composition la peinture de paysage et dans l’aspect documentaire les premières photographies de paysages industriels. Les images de Salvatore Puglia se composent de différentes couches. Il intègre les tirages photographiques dans d’autres systèmes picturaux et leur invente de nouveaux contextes, afin de mieux dévoiler leurs intentions et les rapports entre production d’images et dimension historique. « En premier plan, une vue de plage. Sur le fond, des bâtiments industriels. » écrit-il à propos de ses images. « Ensuite deux autres couches : sur la couche intermédiaire, une coulée de peinture très diluée qui en séchant coagule en créant une forme de nuage (ou de soleil) ; imprimées sur verre en premier plan, presque effacées par le rudimentaire procédé de transfert au trichloréthylène, des gravures d’après Les Voyages de Gulliver. »

Les taches de couleur, rappellent vaguement des nuages ou un soleil rouge et malsain, font penser en même temps à la pollution chimique de l’air et des eaux. Le trichloréthylène, un solvant de corps gras dérivé de l’éthylène, est une substance hautement toxique et un polluant important de l’air et surtout de l’eau qui menace les nappes phréatiques. Classé carcinogène probable, il irrite la peau et le système nerveux, causant de nombreux cas de maladie professionnelle. L’éthylène fait partie des substances produites sur le site de Lavéra à hauteur de 740 000 tonnes par an. Le photographe se sert ici des effets photosensibilisants du trichloréthylène pour l’utiliser comme liquide transfert.

Les images ainsi transférées sont des gravures d’après Les Voyages de Gulliver, roman fantasque et surtout allégorique et critique de la société anglaise du XVIIIe siècle, écrit par Jonathan Swift. Ce texte hautement politique, garni de références brisantes, deviendra par la suite, une fois dépouillé de son caractère satirique, un livre pour enfants à succès. Avec cette référence, le photographe rajoute une dernière touche à l’image d’une société qui met sciemment en danger la vie et n’a cesse de raconter l’histoire fabuleuse d’un progrès industriel très chèrement payé en ressources vitales qui est en train de se déséquilibrer de plus en plus. L’artiste, espiègle, nous renvoie à notre imaginaire et nous laisse découvrir l’abîme sous la surface esthétique de l’image.

La mise en danger de l’environnement par l’homme est un des grands thèmes qui surgit dans la photographie de paysage contemporaine. Depuis l’Antiquité, les hommes ont construit des jardins pour domestiquer la nature, mais aujourd’hui, nous exerçons une emprise beaucoup plus large sur la nature. La conscience de la fragilité de la situation écologique, désormais globale, vient se heurter à la quête personnelle de spiritualité et la vision romantique du paysage qui perdure.