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Fragments, monuments, défaites
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Très tôt, l’Occident a éprouvé une absolue fascination pour le fragment, éclat de ruine, mais la fragmentation est aussi l’un des effets majeurs de la dévastation capitaliste.
Le fragment artistique a son icône : le Torse d’Apollonios dit le Torse du Belvédère [1]. Une boule de muscles, le dos surtout, pas de jambes, ni de bras, des couilles et pas de tête, tout Sapiens en fait, l’homme moderne comme ils disent. Une image de marbre, Héraclès, assis sur la fourrure du lion de Némée, ou Philoctète sur un rocher à Lemnos, la figure majeure de l’Homme, Philoctète, et de son destin tragique, ou bien encore Ajax, son orgueil et sa folie, et qui a traversé l’histoire de l’Art, Michel-Ange, il en a bourré la Sixtine et le tombeau des Médicis, Goya, il l’a inscrit dans ses Désastres, Rodin, lui, il a pillé tout le monde donc Apollonios, Mapplethorpe, il en est tombé raide amoureux, et combien d’autres, de toutes les époques et de tous les horizons.
L’idéal de beauté pour les hommes, quel que soit leur genre, c’est le Torse du Belvédère. C’est pratiquement avec le Torse du Belvédère, donc avec le fragment, que Johann Winckelmann fait démarrer l’histoire de l’Art, le moment où, selon lui, l’artiste prend le relais du poète... selon lui [2]. Le torse du Belvédère est un fragment monumentalisé. « Une esthétique du fragment » alors ? Pas seulement, la ruine du Travail aussi. Selon Jeff Wall, et bien d’autres, le Capitalisme avec sa révolution industrielle et tout ce que cette dernière a induit, machinisme, parcellisation des tâches, division internationale du travail, a fragmenté le corps du travailleur pour ne retenir de lui que ce qui pouvait activement participer à la création de la plus-value. En gros, ce que le Capitalisme a fait subir au Travail et à l’ouvrier, la Photographie, enfant d’une technologie débridée, un peu simpliste parfois, l’a fait supporter à la peinture, celle de l’Académie, en rendant obsolète, désuet, le geste amoureux du peintre et en désidéalisant les corps. Avec la photographie, il ne reste plus aucune place pour Pygmalion et sa Galatée.
Jeff Wall a abordé l’affaire du Torse du Belvédère sur le mode ironique avec une photo de taille modeste en noir et blanc. « Torso » donne à voir un très jeune garçon en sous-vêtements blancs et un peu tâchés, son beau-fils. On ne voit ni ses bras qu’il tient levé, ni ses jambes, mais son torse avec un bout de menton et une bouche que l’on devine rieuse. La série « Torso » de James Welling se compose de grands photogrammes bleus qui flottent mystérieusement et se détachent sur un fond sombre avec la légèreté diaphane de voiles vaporeux, dessinant les contours de corps troublés et troublants, mais invoquant aussi les drapés de la statuaire antique ou ceux de la peinture du Maître de Flemalle, Robert Campin. James Welling est le photographe des spectres et de leurs auras.
La fragmentation, et plus particulièrement celle du corps humain, est au cœur de certaines œuvres marquantes pouvant se rattacher au mode « Grotesque », telle celle de John Coplans. Ses « Body Parts » relèvent à la fois de l’autoportrait, un tantinet masochiste, et de l’auto-cannibalisme, avec une référence constante aux poupées désarticulées et démembrées de Hans Bellmer, l’une des grandes figures du Grotesque contemporain. Critique d’art et directeur d’institutions, John Coplans a consacré une partie de sa vie a photographié des fragments de son corps nu et vieillissant, flasque, enflé ou décharné, sans complaisance aucune, ses bras, ses jambes, son ventre, ses mains, adoptant des poses parfois ridicules, grotesques, le plus souvent extrêmement poétiques, renvoyant à l’histoire de la sculpture et aux origines du Grotesque lui-même [3]. Évidemment, ce thème de la fragmentation, d’éclats de pierre ou de chair, objets de convoitise pour beaucoup, renvoie au désir de morcellement et d’incorporation, en un mot à l’anthropophagie, en tant que fixation au stade oral, ainsi qu’à la séduction, l’Œdipe, et à sa sanction, la castration, deux des fantasmes primitifs qui structurent la vie psychique, avec la représentation de la scène dite primitive, copulation de maman et de papa, l’ensemble étant à la base de la sexualité la plus commune.
Ici, ruine de l’architecture corporelle et défaite de l’Homme !
A l’ère postindustrielle, les panneaux publicitaires et la télévision, « un meuble qui… reminiaturise le corps humain » [4], par rapport au cinéma, ne font qu’éclairer un champ de ruines sur lequel souffle le mauvais vent de l’extorsion effrénée de la plus-value, ruines qui ont pour noms société, ville, famille, personne. Jeff Wall a dressé un monument à cette défaite de la civilisation, de l’humanité et du travail de l’Homme en s’inspirant d’une gravure d’Albrecht Dürer, « Le projet de monument aux paysans vaincus ». Ce monument devait commémorer l’issue tragique et particulièrement sanglante des soulèvements paysans qui ont ébranlé le Saint-Empire Romain Germanique au début du seizième siècle. Un paysan pensif est assis en haut d’une colonne avec une épée plantée en plein milieu du dos. Le fût de la colonne est constitué d’outils agraires et de récipients divers, et à son pied repose un troupeau de bovins et d’ovins. Dürer a ponctué son dessin d’indications de proportions pour la réalisation du monument. Rodin, ce vampire académique, a repris le paysan de Dürer pour son Penseur, mais en le déshabillant et en le vidant de tout son sens politique, en lui retirant l’épée du dos. Pour « The Thinker », un très grand caisson lumineux, Jeff Wall montre un homme pas très âgé assis méditativement sur une colonne faite d’une souche d’arbre, une bordure de trottoir et un parpaing. L’homme est vêtu d’un costume tout simple et porte de forts brodequins usagés et sans lacet. Il a les jambes croisées et soutient son menton de son poing fermé. Une baïonnette ancienne est plantée dans son dos. La colonne réduite et composite est installée sur l’asphalte au milieu d’une route. Au-dessus de l’homme, le ciel bleu est rayé par trois gros câbles électriques et sur la gauche un lampadaire qui sert aussi de panneau indicateur dessine une courbe gracieuse dans l’azur. En contrebas et en arrière-plan, il y a tout d’abord un gros bâtiment industriel et une voie ferrée avec des wagons-citernes qui passe devant, puis une autoroute et des lotissements, et enfin une très grande ville avec des hautes tours telles qu’on en trouve au nord de l’Amérique, Vancouver. Ce paysage est taché de nature, des bouquets d’arbres ici et là, et derrière l’homme on devine un lac ou un bras de fleuve. Le ciel urbain bien que bleu est brouillé de pollution. L’homme assis, pas un paysan mais un ouvrier, ne médite pas sur sa fragmentation mais sur l’échec de ses espoirs de désaliénation et aussi sur son probable déclassement, sur son exclusion d’un monde qui n’est plus à sa mesure. « Le coup de poignard dans le dos, dit Jeff Wall, c’est la « trahison …La pensée sérieuse émerge de la trahison ». « The Thinker, poursuit-il, est un monument imaginaire au désenchantement ». La forêt est détruite pour faire place à des villes tentaculaires et à des usines géantes où presque personne travaille, d’où la souche d’arbre, la campagne est détruite pour construire des routes et des pavillons suburbains standardisés et contrôlés, d’où la bordure de trottoir et le parpaing. Trahison, désenchantement, DÉFAITE !
À son retour en Russie soviétique, après un séjour au Bauhaus de Dessau où il avait rédigé son testament, Kazimir Malevitch réalise des peintures qui sont à concevoir comme une longue déploration sur le corps du petit peuple des campagnes, un requiem avec thème supro-naturaliste. Le « Supro-naturalisme » est un terme qu’il avait forgé pour désigner l’alliage qu’il venait de fabriquer à partir du Suprématisme et du naturalisme à la russe, le Néo-primitivisme, qu’il avait amplement pratiqué à ses débuts. Ici, les « couleurs formées » du Suprématisme sont toujours présentes mais plaquées sur des silhouettes clairement identifiables par leur géométrie, jeunes filles, femmes, hommes, vieillards, bien que sans traits faciaux franchement marqués. Pour faire court, Malevitch revenait à la figuration au démarrage d’une époque particulièrement brutale, celle de la « dékoulakisation », préludant à l’ouragan liquidateur.
Des motifs anciens sont repris de paysans, membres tubulaires et blouses aux reflets métalliques, se rendant aux champs ou travaillant dans les champs, femmes et hommes machines, puis les traits faciaux s’effacent totalement et les bras pendouillent le long de troncs raidis, les outils sont abandonnés, les corps anonymes s’alignent bien droits comme devant un mur, ou une fosse, et les torses suprématistes s’offrent telles des cibles foraines. Il y a beaucoup de personnages isolés et comme dans l’attente d’on craint de savoir quoi. « Sensation d’un homme emprisonné », « Pressentiment complexe », titres tragiques !
Et puis, il y a cet homme qui se met à courir, éperdument, sur des bandes de couleurs, blanc, jaune, blanc, vert, noir, rouge, mélange de vert, de jaune et de bleu. Derrière lui, deux maisons sans fenêtres ni porte, une blanche et une rouge, avec des bouts de barrière, et entre les deux maisons une épée dégoulinante de sang comme suspendue sur un fond de ciel de pluie parcouru de nuages aux contours blancs. Et il court, il court cheveux blancs et barbe au vent le vieil homme noir vêtu de vert et de blanc, mais les couleurs ne signifient plus grand chose dans l’univers chromatique de Malevitch, il court au point de dépasser une grande croix rouge, tout coincé qu’il est entre le nouvel ordre socio-criminel et les croyances absurdes, car la croix, sanguinolente elle aussi, plantée sur son chemin, n’est certainement pas une croix suprématiste ni celle d’une religion d’amour, l’arbre de vie, il court le vieux pour échapper à tout ce désordre spirituel sous une pluie battante et par un sale temps de cruauté, un de plus, « Sensation de danger ». C’est un peu comme si le paysan vaincu et pensif d’Albrecht Dürer, était enfin descendu de sa colonne agraire et avait rejeté loin derrière lui la lame qui lui transperçait le dos pour fuir absolument son époque et le monde abominable des Hommes de tous les présents.
Défaite ! Sur un trottoir de Vancouver il y a un homme jeune qui déambule. Il s’arrête parfois de marcher, s’adossant à un mur, ou à un panneau publicitaire à grosses lettres, tout en rigolant intérieurement, puis il repart le visage grave, plongé dans ses pensées violentes. La colère est loin de s’être dissipée, la provocation et sa riposte sont encore vives, du sang a coulé de son nez, le col de son manteau et sa poitrine en sont éclaboussés, ses mains sont égratignées. « Man in Street », un double portrait tout en intériorité sauvage, après la bagarre.
Deux hommes se battent sur un autre bout de trottoir par une nuit sale de Vancouver. Leurs corps sont enchevêtrés, l’un dessus et l’autre dessous, tels les lutteurs d’Eadweard Muybridge qui ont tant inspiré Francis Bacon, artistiquement et sexuellement. « A Fight on the Sidewalk ». Les murs sont signés d’énormes tags agressifs, sombres éclaboussures de la brutalité du trottoir ou projections de la volonté rageuse des combattants, gestualité cruelle, Action painting de la rue carnassière, Street Art de cannibales.
Il s’agit ici d’une image de totale tension, regard de l’homme qui assiste à la lutte, un comparse, esprit du tag obscur, émanation de la hargne batailleuse, tendu vers la masse « cambouineuse » des visages indiscernables, torsion jusqu’à la rupture des corps enchevêtrés, tachés du blanc des poings durcis, tension créée par la confrontation des matériaux grossiers de la rue, pavage de briques rouges ou dallage de granit, rideau de fer piqué de rouille, pierres mal dégrossies des murs ou carreaux de plâtres souillés par les tags. Image de la lutte des classes aussi, le bourgeois aux souliers fins et au pantalon à pli dessous, le sous-prolétaire en jeans crasseux et à longue tignasse dessus. Renversement de l’ordre existant « désastreux ».
Défaite ! « Dead Troops Talk », la conversation des troupes mortes ! Une vision d’horreur après l’embuscade tendue à une patrouille de l’Armée rouge du côté de Moqor, en Afghanistan, durant l’hiver 1986. Faux reportage de guerre mais vraie peinture d’Histoire. Un montage digital énorme dans un caisson lumineux gigantesque. Des morts partout sur la terre et la rocaille, des tôles tordues, des trous d’obus. Les blessures sont effroyables, des moitiés de visage emportées, des éviscérations, des membres carbonisés. Les soldats morts attendent que l’on vienne les ramasser et qu’on les conduise dans un au-delà meilleur. Ils discutent entre eux, certains plaisantent et se font des blagues, d’autres encore traumatisés refusent d’ouvrir les yeux, ou tout simplement se reposent. Les Afghans, qui ont déjà récupéré leurs armes, fouillent dans leurs sacs abandonnés à la recherche d’une bonne affaire. Jeff Wall évoque Le radeau de la méduse en parlant de ce tableau-photographique, mais ce pourrait être, encore, une variation du Déjeuner sur l’herbe, sans déjeuner et sans herbe. C’est la violence de l’Histoire, la violence qui frappe les soldats-esclaves.
Le réalisme magique autorise les morts à s’absorber dans leurs pensées, à méditer sur les raisons de leur défaite, car il y a toujours défaite, même quand il y a victoire. Trop de désillusions vécues, trop de souffrances endurées et trop de morts !
Tout ceci me renvoie bien des années en arrière. Je ne conserve du Nord Pakistan qu’un magma d’images et d’impressions, comme un fondu enchainé totalement désordonné et un faisceau d’idées encore confuses. Des villes gigantesques et énervées, Peshawar à l’ouest et Lahore à l’est, une nature sauvage et somptueuse car hors dimensionnement. J’ai toujours dans les oreilles le rugissement de l’Indus qui se déchainait dans des cañons larges et profonds et au fond des yeux des montagnes majestueuses dont le moindre des sommets culminait à plus de 5000 mètres. Et puis les Hommes !... Vendeurs de dromadaires dans les foires aux bestiaux de villages improbables, petit peuple animiste noyé dans un océan d’Islam [5]et qui entretenait scrupuleusement les terrasses agricoles façonnées dans des temps immémoriaux, paysans heureux qui exhibaient fièrement des pommes de terre énormes nées de semences fournies par la FAO, Raja de Punial nostalgique de la Grande Bretagne, de chevaux anglo-arabes et de parties de polo, caravaniers conduisant quelques chameaux massifs et surchargés sur des chemins menant en Chine, forgerons martelant les lames d’énormes poignards qui seront ensuite fixées à des chaines avec lesquelles les chiites se flagelleront pour commémorer le martyr d’Hussein...
Ce n’est là qu’un brouillard de mélancolie hors d’âge entaché d’exotisme, me dira-t-on.
NON ! Ces images à l’exotisme involontaire masquent une réalité impitoyable. Le Pakistan est un pays détestable marqué au fer rouge par une dictature double, à la fois religieuse et militaire, ravagé par la corruption, et à la solde des États-Unis.
À cette époque, un an après la prétendue embuscade de Moqor, tel l’Indus du fond de ses cañons, la guerre rugissait aux frontières du Pakistan. À l’ouest, à seulement une pincée de kilomètres de Peshawar, les troupes des seigneurs de la guerre afghans et les groupes islamistes dont les Talibans, desquels les États-Unis finançaient les madrassas et l’armement, affrontaient les Soviétiques. Un jour, on nous avait amenés jusqu’à la passe de Khyber, « trait d’union » entre les deux pays et site où les Britanniques avaient essuyé l’une des pires défaites de leur histoire. Khyber servait de base arrière aux combattants. Il y avait des gens partout et toute une effervescence autour des échoppes qu’on avait installées là dont pas mal d’ateliers qui fabriquaient ou réparaient des armes. Autant dire qu’on ne s’est pas trop attardés dans ces parages !
À l’Est, sur notre route pour rejoindre Lahore, nous avions croisé un petit groupe armé conduit par deux hommes d’un certain âge qui discutaient âprement et en toute probabilité tactique avant de grimper pour affronter en altitude l’armée indienne.
L’Afghanistan a été victorieux dans toutes ses guerres et pourtant sa défaite est totale et le conflit du Cachemire entre le Pakistan et l’Inde est possiblement éternel !
Dans cette « Allégorie du temps (la vie humaine) » [6], Guido Cagnacci, à qui elle est attribuée, donne à voir la Beauté tenant dans une main les fleurs fragiles de la vie, dont celle d’un pissenlit dont les graines sont susceptibles de se disperser au moindre souffle, et de l’autre un sablier, ustensile classique des Vanités, tout en posant son coude sur un crâne côtoyant deux bougies fumantes et sur le point de s’éteindre. Éros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort réunies ! La Beauté élève son regard vers une sorte d’auréole mais qui est en fait un serpent qui se mord la queue, l’Ouroboros.
La vie de l’Homme, celle de chaque humain, est un serpent temporel qui se mord la queue.
Rien dans cette vie sans queue ni tête ne saurait avoir de sens !
Notes
[1] Apollonios d’Athènes est un sculpteur du Ier siècle avant notre ère et le « Torse du Belvédère » est l’unique œuvre dont on est assuré qu’elle soit de lui parce que signée.
[2] Johann Wincklemann (1717-1768) est considéré comme étant le premier historien de l’Art, si on ne retient pas Giorgio Vasari trop italien sans doute pour les Allemands, et le fondateur de l’archéologie moderne.
[3] Voir la définition du « Grotesque » dans mon texte « Jeff Wall face à l’Art conceptuel ».
[4] Tous les propos de Jeff Wall sont tirés des « Essais et Entretiens 1984-2001 (ENSBA-2001).
[5] Les Kalash, qui ne sont plus que quelques milliers, vivent de l’agriculture et de l’élevage dans trois vallées au nord-ouest du Pakistan.
[6] Huile sur toile vers 1650.
