jeudi 30 juillet 2026

Accueil > Les rubriques > Cerveau > Filer Les Tangentes

Filer Les Tangentes

un Tour d’Europe en deux saisons

, Guillaume Dimanche

Un défi.
Une performance.
Tout un poème.

Consorcio Aeropuerto de Teruel

Filer Les Tangentes est une action artistique en deux saisons. Je suis allé voir si, comme Ulysse, mais plutôt Erasme, Sweig, Dürer, van Eyck, Vermeer ou Vinci, Goethe ou Van Gogh, on peut encore, dans quelques villes, rencontrer quelques amis, artistes, savants, chercheurs, inventeurs ou poètes. Rencontrer le paysage. J’ai pris la route pour vérifier si l’on peut traverser quelques plaines, fleuves et montagnes. Je monte sur le vélo pour savoir si la découverte se croise au coin de la route ou du chemin. Si en traversant des pays voisins on peut rencontrer d’autres couleurs.
Relier València à Chambord c’est une course historique. Pas une destination, mais une boucle pour tisser des liens. Elle rappelle aussi celle de quelques autres aïeuls, dans d’autres temps que l’on dit risqués, archaïques ou des Lumières. Mais le temps d’aujourd’hui est-il si doux ? Les routes ne sont pas droites. Je remontais (dans le sens d’un planisphère) depuis la réserve naturelle de l’Albufera près de València, jusqu’au port de Delft vérifier s’il est toujours autant magnifique et lumineux, ou ce qu’en a fait la révolution chimique, la révolution du confort imperméable.

Viscofan, Valle de Aragón

La révolution des plaisirs sédentaires.
La révolution des individualismes.

Jusqu’au XVIIIᵉ siècle on traversait l’Europe pour écrire, dessiner, lire et chanter d’autres histoires, pour rencontrer de nouvelles techniques, voire des pratiques avec d’autres couleurs. On expérimentait les sens. On traversait du nord au sud ou d’ouest en est. Dans un temps long, suffisant pour s’imprégner, réfléchir, penser. Aujourd’hui on arrive, on instagrame et on retourne. C’est fini. L’intelligence est digitalisée. Artificielle.

C’est dans le chemin que s’engendre le poème.
Je le prends.
Je le rejoins.
Je l’écris.

Magali et Raphaëlle

Ce qui semble primordial dans la poursuite de l’enfermement des corps et des esprits, subi, accepté, volontaire, c’est la plus grande peur que nous ayons. La peur de la blessure, de la chute, la peur de la souffrance, de l’insécurité. La peur de la mort. Nous avons conçu, nous utilisons des machines intelligentes qui inventent des images numériques et les actions de calculs pour acheter et vendre en bourse plus vite et au meilleur prix, séparent les plaquettes du plasma, extraient du sang, mesurent l’usure des chaussettes. Tous ces outils rendent le vivant inutile. Ils s’ajoutent aux efface-poussières et aux éventre-tomates, aux films sériés qui durent cent heures, au défilé infini des Réels. On ne sait même plus quand le cerveau serait indisponible. Demain c’est les soldes ! C’est les soldes toute l’année.

Sainte Soline

Alors, la tangente.

Il faut quand même chercher un peu pour savoir s’il y a un autre choix que le siphon globalisé. Un tourbillon dans lequel quelques langues et identités se fondent, peu à peu, l’une dans l’autre, en restant langues et identités. Avec douceur parfois, mais souvent plutôt violemment et toujours financièrement. Il y a toujours un marchand et un vendu. Nous avons inventé ce trou noir avant même de n’en avoir jamais vu l’image d’un seul vrai.

Mais nous sommes des animaux sociaux, hors de la compétition dans laquelle il faut éliminer, faire disparaître, quelque ennemi. Mais gentiment, sans doute.
Ou alors, partir quarante jours, jeûner dans un désert. Et après ? S’enfermer dans un ermitage.
C’est une autre piste.
Et un petit sillon entre les deux ? Entre le béhémoth et le moine ? Entre le diplodocus ou le tyrannosaure et le moustique ou le virus ? Avant de retrouver quelques élus, élites narcissiques, ou Les Furtifs sur une planète éloignée à quelques mois de distance, pourquoi ne pas tenter de trouver sur nos territoires connus, originels, dans un délai identique de voyage, quelques pépites, quelques graines, jeunes pousses, frétillements, sauvages et barbares nourricières ? N’y a-t-il pas quelques vieilles lumières, des descendants de Léonardo d’ici ou d’ailleurs, qui inventent une vie de raison ?
Une tangente courbe, qui ne cherche pas à fuir ou à éloigner, mais à tisser, à lier.
Une tangente comme une aiguille avec un chas.

Bellou le Trichard

Mi-juin 2023 j’ai entrepris une trace, tendre un fil au travers d’une Europe à vélo. En partant du Parc Naturel de l’Albufera, à quelques kilomètres au sud de València, je me suis arrêté sur une fracture de clé d’épaule, entre Arras et Lens, en tentant un passage sur la crête de Vimy. La ligne de front qui protégeait le charbon du nord par l’Alliance contre l’Entente, entre 1914 et 1917. Débouchée par la première armée canadienne de l’histoire, les fossiles ont manqué aux Allemands. Sur les 1800 kilomètres roulés j’ai enregistré des photographies et écrit quelques textes chaque soir.

Beauvais-airport

J’ai repris le chemin début juillet 2024 au départ de Paris pour retrouver le bois et les cratères de Vimy et poursuivre le tracé imaginé l’année d’avant. Il y avait un peu plus de 3000 kilomètres à parcourir avant de rejoindre Chambord. À travers encore sept ou huit pays, j’enregistrais du matériel photographique et j’écrivais à nouveau chaque soir une histoire de la journée pour poursuivre le travail engagé. Avec plus de précision, de répétition et de simplicité, je continuais l’œuvre produite depuis la fin de ma convalescence. Certains sujets enregistrés, lors des trois premières semaines de la saison 1, auront été documentés plus systématiquement. Des espaces et paysages de vie naturels sauvages (rivières - forêts – montagnes), des zones artificielles et industrielles (champs de cultures - usines - zones urbaines). La fragilité et la disparition des uns en regard de l’imposante impasse morbide des autres.

Delft

Filer Les Tangentes est un tour d’Europe comme on les faisait il y a quelques siècles, ceux d’avant la révolution industrielle. Avec une économie de moyens, à la force musculaire. Je questionne la possibilité de vivre dans un temps frugal et nomade. À travers la position que j’ai prise dans cette aventure artistique, orientée radicalement hors des excès contemporains, je cherche des expériences, des rencontres, des instants de partage en dehors des autoroutes et de la masse.

Rotterdam

Dans ces deux saisons j’ai rencontré des acteurs de vie plus simple, en recherche de respect et de jointure avec leur environnement. D’autres vadrouilleurs cyclistes, piétons ou à cheval, dans autant de recherches différentes, en balade pour quelques jours, en expédition pour plusieurs semaines, en acte de vie pour une durée sans fin. Parfois aussi des citoyens encore vivants en questionnement profonds sur leurs actes. Dans la fragilité de cette position sur les routes et la légèreté matérielle de ces entreprises, il n’y a plus de costume, de masque. Les visages, les paroles et les gestes sont simples et sobres. Ils touchent les sens.

Albert-kanal

Arrêté à Vimy, haut lieu historique de la Grande Guerre, j’ai rattrapé le fil depuis Paris vers le Nord. Bruges, Delft, Liège, Nuremberg, Salzbourg, Florence, Grenoble, enfin Chambord et entre deux.

Ardennes

Les œuvres produites, dans les après de la performance et la restauration physique et mentale, composent des tableaux en assemblage. Ils associent un travail photographique sur une sélection des clichés enregistrés en plein format, retouchés, transformés, précis et artificiels, des photomontages. Tirés sur un papier métallique.

Mannheim

Filer Les Tangentes c’est reprendre un chemin qui nous a emporté et qui continue de nous emmener dans une civilité artificielle. Coupés des autres. Coupés des vivants. Nous sommes sortis du monde. Il est devenu étranger. Nous ne sommes plus chez nous. Je reprends à l’envers les termes de Bruno Latour et Nikolaj Schultz [1] pour performer, installer, diffuser et fabriquer le sens de l’histoire. Il faut inventer de nouvelles pistes pour s’échapper du basculement dans lequel nous a entraîné la vieille Renaissance. Les inventions dans tant de domaines d’un seul homme, florentin, il y a 500 ans, puis les transformations énergétiques ont presque fini de ravager nos énergies naturelles.

Filer les Tangentes c’est écrire une nouvelle pensée du territoire. Je me suis lancé d’une réserve protégée de nidification de migrateurs, une zone humide, vivante, presque sauvage, pour me faire exploser sur des tranchées plus que centenaires, déjà traversées en sens inverse par mes ancêtres, jadis. Une migration forcée, quelques semaines avant les bombes. Je reprends l’ouverture d’une sente sur un continent, un territoire qui est le mien, mon jardin, en traversant mille pays. Est-ce que je peux faire comme le loup qui se promène des Ardennes aux Pyrénées ? Peu de traces, invisible pour qui ne sait pas regarder. La masse. Pas plus, juste être là. Vivre ce temps, cet espace puis le transcrire pour nourrir l’imaginaire de mes congénères. Sans aller sur Mars, dans quelque île de paradis anéantie, et en goûtant la vie, les vivants, quand ils se croisent, quand on se trouve.

Salzburg

Filer les Tangentes est un voyage lent, entrepris dans un moment crucial pour nos civilisations. Chaque étape, chaque jour à parcourir un morceau de notre continent européen, est source de documentation, d’enregistrement, d’écriture d’un texte poétique, de prise de vue photographique. Cette expérimentation est à rebours des grands chemins de voyage et de circulation contemporains nationaux ou transcontinentaux, en automobile, en avion. À la manière ancienne de nos ancêtres je suis parti en migration pour retrouver des amis artistes, rencontrer d’autres lents voyageurs, des acteurs du paysages, des philosophes, retourner à ma source. Je suis déjà passé sur les pas de Goya en Espagne autour de Saragosse. J’ai poursuivi pour croiser van Eyck à Bruges, Vermeer à Delft ou encore Zweig à Salzbourg, Dante à Florence après avoir traversé une horrible tourmente Mussolinienne à Ravenne. En quelques endroits en France j’ai été accueilli par des artistes, Raphaëlle ou Christian, ou d’autres acteurs culturels comme Catherine et Jérôme. Une rencontre avec un agriculteur de monocultures, maire de village d’une Beauce française, un berger de plateau espagnol, une entreprise familiale d’agriculture en bio.

Et puis j’ai traversé des paysages, des pays en quelques kilomètres ! Le plus souvent j’ai dormi sous un tarp, dehors. Dans une forêt, un chemin creux, au bord d’un champ, d’une rivière. En évitant volontairement les agglomérations et conglomérats, chargés de monde et stressés. Parfois j’ai traversé ou je me suis arrêté dans de petits îlots de nature vivante. Riches, remplis de vies. Des insectes assaillants au début de la nuit ou me percutant pendant quelques kilomètres en pleine après-midi, des aboiements nocturnes quand je dormais près de la source d’eau fraîche, des cris d’oiseaux qui me suivaient sur un sentier, des chants pour me réveiller avant l’arrivée du jour. Des petits bosquets, des bois, des champs, autour des rivières, entre deux collines, des endroits frais, chauds, habités. Mais j’ai surtout traversé, longtemps, des espaces monotones, silencieux. À l’infini, des rangées de fruitiers, des pins à poutres et à planches, des épis dorés pour les pâtes, des petites touffes vertes de pommes de terre. Des alentours d’usines, d’industries, de centres urbains. À dix kilomètres, plusieurs fois, partout, au milieu de nulle part, dans une vallée presque abandonnée d’humains, dans une immense forêt, au milieu de plaines désertifiées par l’agriculture, on est envahi des odeurs pestilentielles de chimie pétrolifère ou d’excréments animaux. L’enfer. Et puis on traverse aussi, longtemps, pendant des dizaines de minutes, parfois presque la moitié de la journée, des ensembles industriels dédiés au pétrole et à sa chimie, encore. Au centre en l’enfer, le pandémonium. C’est propre, arboré, caché par de grands arbres. On y vit. Travail, restauration, crèches, écoles, loisirs. Les autoroutes grondent, 365 jours par an ; le progrès. Le pétrole coule dans nos veines.

Triglav

Morts à la vie.
Des silences complets.
Rien ne grouille, rien ne vole, rien ne saute.
Les cours d’eau, aménagés, sont secs.
Le contrôle, le silence morbide.
Tout n’est qu’ordre, luxe, très calme, sans aucun signe de volupté, pour le développement, le confort, l’harmonie, pour la production massive.
L’invitation au voyage ressemble au dernier faire-part.

Travailler comme des fous.
Travailler sans relâche, comme des lâches, pour qu’à la fin,
Quand on sent le bout arriver,
On regrette d’en avoir trop démonté ?
Après, quoi ? L’incinération. Sans regret.
Dans ce voyage au plus sobre, j’ai avec moi le plus simple
Pour travailler, m’habiller, dormir et me nourrir. Pas mourir
Et surtout sentir, ressentir, aimer.
Les rencontres recherchées, imprévues, impromptues,
Apportent toujours plus d’énergies que je n’en ai épuisées.

Ravenne

Il semble aujourd’hui que les grandes forces, politiques et économiques, aient très largement atrophié les petites forces élémentaires « des domaines moléculaires de sensibilités, d’intelligence et de désirs [2] ». Pourtant elles apparaissent partout autour de nous pour défendre des arbres, des glaciers, des zones humides. On imagine, on espère une solution technologique intelligente prochaine pour sauver la chute dans les abîmes. Elle n’arrivera pas.

Viareggio

Alors il reste à provoquer, à inspirer, à filer plus d’interactions, plus de relations et plus de beauté et d’histoires, à produire du réel [3]. L’œuvre performative FLT, outre son activation ponctuelle, propose différents rendus et expressions plastiques et poétiques.

Torino
Bessans
Borderousse
Chambord

Notes

[1Mémo sur la nouvelle classe écologique, éditions La Découverte, 2022.

[2Félix Guattari in Les Trois Écologies, 1999.Félix Guattari in Les Trois Écologies, 1999.

[3« Il ne s’agit plus de commenter ou de comprendre le réel : il s’agit de produire du réel ! » Aurélien Barrau, 2023.