lundi 1er juillet 2024

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Voyages

Évanescences

une déploration sur un corps sublime. fragments de Syrie

, Denis Schmite

Le temps s’écoulait hors du temps, les petits matins s’étiraient langoureusement et tous les soirs se paraient d’orange. C’était cela l’Arabie.
Temps dilaté, temps de l’Arabie, se fondre dans l’espace aussi, se faire oublier dans l’ombre d’un muret, n’être plus que regard, apprendre l’Orient… s’asseoir sur un tas de pierres ou se noyer dans le feuillage d’un arbre bas, et puis regarder simplement les gens vivre, prendre le pouls de cette humanité primordiale.


 

J’étais Hamlet !... Derrière moi le spectre de Palmyre.

Ainsi il y eut cette belle fin d’après-midi de printemps et cette rencontre avec le petit musicien de Tadmor la secrète... Nous l’avions entendu de très loin sa flûte de jonc. C’était comme un serpentin qui se déployait dans l’air encore chaud, une sinusoïde mélodieuse qui allait droit au cœur. Nous le découvrîmes accroupi au pied d’une colonne, tout près du théâtre antique, tranquille et harmonieux. C’était un jeune homme doux et roux, au visage tâché de son. Nous échangeâmes quelques phrases courtoises dans nos langues respectives puis il nous proposa d’aller visiter son jardin. Nous le suivîmes par les chemins rafraichissants de la belle palmeraie, juste derrière le grand temple de Baal. Il nous offrit de l’eau et profusion de dattes, puis silencieux, assis à même le sol, nous nous contentâmes d’écouter le chant des oiseaux et leurs battements d’ailes, simplement et rêveusement. La vie ne devrait jamais être plus compliquée que cela… Temps évanoui de l’Arabie.
 

Telle à Palmyre, Tadmor la secrète, des villes avaient surgi des sables, étaient nées quasi spontanément du désert et les gens vivaient parmi les vestiges du passé, au milieu de l’Histoire... Ils habitaient de la manière la plus naturelle qui soit le berceau de l’humanité, au carrefour des peuples, à la croisée des courants invasifs et des chemins caravaniers. Ils travaillaient des champs que les Romains avaient tracés et bornés, comme au nord d’Alep en pays Kurde. Les civilisations endogènes, Sumériens, Babyloniens, Cananéens, Araméens, Chaldéens, Palmyréens, et exogènes, Hittites, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Byzantins, Croisés de toute l’Europe, Mongols, Ottomans, et bien d’autres encore avant et après, avant surtout, s’étaient déposées comme des couches alluvionnaires, des strates d’intelligence humaine qui constituaient un terreau composite et bien fertile sur lequel avait germé, puis poussé, le « peuple » le plus charmant et le plus courtois de l’Orient, et peut-être de la terre entière, le peuple syrien.

L’hospitalité syrienne était inégalable. Il suffisait de s’adosser à un muret pour qu’un verre de thé au miel vous soit tendu par une main anonyme par-dessus ce muret. Le thé c’était toute la chaleur de l’Orient et le miel toute la douceur de l’Arabie, suc de son âme noble et pure dilué dans un tout petit verre mordoré. En Syrie, le thé davantage qu’un rituel d’accueil, qu’une politesse rendue au visiteur, était un partage authentique, une manière d’eucharistie laïque pourrait-on dire, le franc témoignage d’une fraternité ressentie pour le moins, et déjà ce moins me remplissait l’âme, à moi. Ce partage du thé c’était une offre de suspension du temps pour rester un peu ensemble et tenter de se découvrir un peu.

Au pied des ruines archi-millénaires d’Ugarit, j’ai bu le thé avec un bédouin éleveur de moutons, en compagnie de ses femmes et de ses enfants, sous la tente qu’il avait dressé là. Les uns et moi, l’autre, nous nous regardions, étonnés de cette rencontre, heureux d’avoir gommé une totale improbabilité en un instant, instant que nous cherchions à étirer les uns et moi, l’autre, avec ce verre de thé que nous dégustions à minuscules gorgées. Nous diluions le temps dans nos verres de thé. La vie ne devrait jamais être plus compliquée que cela... Temps évanoui de l’Arabie.

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Tout près des ruines pluriséculaires du monastère de Siméon le Stylite, l’un de ces anachorètes de style ancien qui, pour se rapprocher de Dieu, avait choisi de vivre au sommet d’une colonne de marbre, un aspirant au ciel, aidé par deux chevaux à la robe blanche éclaboussée de beige, un homme labourait son champ dans la fraîcheur du petit matin. L’attelage progressait lentement, mais sans difficulté apparente, et le soc traçait un sillon bien droit dans la terre grasse et rouge.

Il y a dans les allers-retours lents et silencieux d’un laboureur dans son champ, et j’en ai regardé beaucoup des laboureurs ici et ailleurs, quelque chose qui semble participer de la mécanique terrestre, mais d’une mécanique régulière, horlogère, sans à-coups, pour ainsi dire métronomique. Chaque laboureur est un métronome de sa terre. Il lui donne une cadence, un tempo. Il y fait naître, ou mieux, il en révèle la pulsation profonde. Mais le laboureur est un métronome silencieux. Il n’a pas besoin d’exhorter ses bêtes en poussant des cris rauques ou en usant du bâton comme un charretier, ni de les forcer à grand renfort de chiens harceleurs et aboyeurs comme un berger regroupant son troupeau en une masse compacte. C’est un homme calme, patient, compréhensif et attentionné qui établit une véritable relation de compagnonnage avec ses bêtes, homme et attelage ont un travail à mener à bonne fin, et qui a même des préventions pour elles. Le laboureur est à la fois méticuleux et contemplatif. Il veille à la rectitude de son sillon comme un sculpteur amoureux de la matière et sûr de son art, et dans le même temps cette rectitude très précisément parallèle à une autre rectitude, celle du sillon précédent, paraît être pour lui la source et/ou l’objet d’une inépuisable méditation à dimension incontestablement socio-cosmique. Le sillon droit est certes le fruit d’un travail appliqué mais c’est aussi l’image de ce que pourrait être un monde non chaotique, mesuré, harmonieux. Le laboureur à sa tâche montre l’application d’un ancien copieur de musique qui devait au préalable tracer ses portées à la plume sur une feuille de papier vierge et il éprouve le ravissement d’un compositeur inspiré lorsqu’il explore les champs sonores et les lignes harmoniques.

Au pied du monastère de Siméon le Stylite, le printemps précoce avait déployé un tapis de fleurs multicolores. L’homme et ses chevaux continuaient à effectuer leur va-et-vient tranquille. Assis sur une pierre, à côté d’un énorme bouquet d’iris tigrés, la dame que j’accompagnais et moi-même les regardions manœuvrer, l’homme et les bêtes. Soudain, le laboureur abandonna son attelage après l’avoir mis à l’arrêt et se dirigea lentement vers nous. Il sortit de sa poche un couteau pliant et coupa prestement quelques fleurs qu’il offrit avec un large sourire à la dame que j’accompagnais.

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J’ai en tête une autre histoire, celle d’un homme qui avait intensément vécu l’Histoire : le gardien du château de Saladin. C’était un homme serein qui allait sur ses quatre-vingt ans tout en en paraissant à peine soixante. Je le revois accroupi sur ses talons et le sourire aux lèvres devant la grande porte de la vieille forteresse, tripotant son chapelet d’agrément d’une main et tirant sporadiquement de profondes bouffées d’une grosse cigarette de tabac brun qu’il tenait de l’autre main. Le gardien du château de Saladin était l’un de ces beaux vieillards profonds et racés qui méditent le jour durant à l’ombre des murailles des kraks massifs. Beaucoup d’entre eux avaient emprisonné dans leurs yeux la couleur de la méditerranée capturée sur les rivages d’Ugarit et de Lattaquié mais de plus prosaïques que moi diront qu’il s’agit là du simple héritage tenu des chevaliers croisés de France. Le regard du gardien du château de l’Émir avait conservé, quant à lui, la mémoire de l’ombre des cachots de cette même France contre laquelle il avait lutté à l’époque du mandat.

Si l’on s’accroupissait à son côté en partageant une cigarette, alors il pouvait parler longuement de sa jeunesse combattante, de son engagement pour la liberté et pour quelques autres valeurs, de fusillades, de bombes mais aussi de femmes à larges croupes et aux yeux de houris, de courses-poursuites effrénées dans les ruelles de Damas et d’Alep, des quelques vingt années qu’il avait passé dans les geôles de France, dont cinq avec de lourdes chaînes aux pieds, puis brusquement se taire et, le sourire toujours aux lèvres, parcourir de son regard sombre, comme s’il caressait le flanc d’une femme, les courbes superbes des vertes collines environnant les ruines imposantes sur lesquelles il veillait. Le gardien du château de Saladin, digne héritier de l’Émir, après avoir été un jeune homme fortement engagé était devenu un vieil homme tout à fait serein.

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Les souks de Damas qui encerclaient la grande mosquée des Omeyyades bruissaient tel un énorme essaim d’abeilles qui se serait collé à l’arbre de son trésor, pâte de verre et or mêlés. Les voitures à bras, les portefaix, les petits ânes, chargés de rouleaux de soie venue d’Inde ou de cotonnades, de sacs de fèves et d’amandes sèches, de riches tapis d’Iran ou d’Afghanistan, les charrettes remplies de fruits ou de cuivres martelés, se bousculaient avec grand tapage sous la très haute arche de verre obscurci. Ce brouhaha contrastait fortement avec la lumière jaune et apaisante que diffusaient les éclairages des échoppes. Paix lumineuse, toujours lumière. Les souks d’Alep, les plus grands de tout l’Orient à l’époque, étaient rayés par la belle lumière qui filtrait des toits de tôle criblés de soleil. Les petites boutiques irradiaient le jaune, là encore, ce qui avivait les couleurs des tas d’épices en cônes, rouge, jaune, orange, vert, et soulignait les éclats moirés des étoffes précieuses.

Contrairement à ce que son effervescence pouvait laisser accroire, sa fièvre apparente, le souk ce n’était pas le bazar. Un ordre parfait y régnait. Ici, on découpait le mouton à queue grasse, plus loin on proposait les fruits secs et les épices moulues, plus loin encore tous les parfums de l’Arabie et tous les tissus de l’Orient, et ailleurs encore la lumière jaune faisait étinceler les ors des joaillers, colliers et bracelets qui constituent la véritable réserve de valeur du Sud du monde. Tout irradiait. Temps évanoui de l’Arabie.

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A Damas et à Alep, dans l’entrelacs des ruelles étroites, dans la cour des anciens caravansérails, à la porte des vieux palais aux façades noircies et aux volets de bois, on croyait sentir encore la présence ambiguë de Lawrence, ce subtil connaisseur des tribus, des familles et des dynasties, un amoureux déclaré de l’Arabie et le seul occidental porteur d’un projet « moderne » pour elle, qui disait vouloir faire de la Syrie un état libre et même la grande puissance régionale. Mais l’Occident a trahi son allié contre les Ottomans, le chérif de la Mecque, le roi du Hedjaz, a permis au sultan wahhabite du Nedjd de le renverser et ainsi de contrôler les lieux saints de l’Islam. L’Occident a morcelé l’Arabie, a tracé à la règle sur une carte des frontières dans le désert immense, et ses grands états de l’époque se sont partagées une grosse portion de son territoire. Les mandats, ils appelaient ça, pour nous autres ce ne sont que des colonies. La tyrannie s’est installée partout car l’État moderne est un oxymore. L’aliénation revient, ou apparaît, dès lors que l’État s’installe. Quelle utilité pouvait bien revêtir un État « moderne » pour des bédouins parfaitement adaptés à un monde sans limite, ou pour des négociants dont les caravanes parcouraient déjà l’Orient en son presque entier, ou pour des paysans qui comme partout vivaient au rythme des saisons ?

Au nom d’une pseudo-modernité, l’État-tyrannique cherche à linéariser et à raccourcir le temps circulaire et dilaté de ces gens-là, agriculteurs, artisans, commerçants ou autres, tous vivant avec le soleil. Le portrait du tyran s’affichait sur tous les murs de Syrie, des banderoles à son nom surplombaient toutes les rues, des statues le représentant en pied et en gloire se dressaient sur presque toutes les places. La télévision diffusait en boucle des défilés militaires et des chants l’encensant tandis que son image auréolée, un soleil, une icône byzantine, s’incrustait progressivement dans l’écran. Mais personne ne prêtait plus attention à tout cela. Les gens et le tyran vivaient dans des mondes parallèles. Chacun vaquait à ses affaires. La rue syrienne vrombissait et les souks de Damas et d’Alep continuaient à bruisser comme des énormes essaims d’abeilles.

A Damas, au sein des belles Omeyyades, près du reliquaire du Baptiste, je méditais sur les apports inégalés de l’Arabie et de cette première dynastie, et des suivantes aussi, à l’Europe, architecture, mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, musique, poésie, un délicat art de vivre, une certaine tolérance ethnico-religieuse, une vraie noblesse d’âme. Apports inégalés, sauf par ceux de la Grèce, bien entendu, cet autre martyre de l’Occident prédateur. Meurtre de la mère, complexe d’Électre. Al-Andalus !
Et pourtant, l’on considère toujours la porte nord des Omeyyades comme étant la porte du Paradis, Bâb al-Faradis. A l’écart de l’Occident, sans son tyran, la Syrie aurait pu être le Paradis terrestre.

Par tous les soirs d’orange, non loin des souks moyenâgeux d’Alep, les vieux amis se retrouvaient au pied de la formidable citadelle pour tirer de suaves bouffées de leurs longs narghilés aux réservoirs de verre.
Et pourtant... les flammes de la guerre léchaient déjà les portes de la Syrie. L’Occident avait lancé l’un de ses chiens de chasse exotiques, lui aussi implacable tyran, frère de Ba’as du syrien, mais son frère ennemi, à l’assaut de la théocratie iranienne, et à l’aéroport de Damas les Pasdarans en visite officielle braillaient en salves les slogans que le Guide suprême leur avait dictés. Je les ai vus et entendus. De l’autre côté, au Liban, le trop plein de réfugiés palestiniens avait servi de prétexte pour allumer un conflit fratricide qui n’en finissait pas, partis religieux contre familles à la noblesse douteuse et clans plus ou moins mafieux, en vérité variation à l’orientale sur le vieux thème de la lutte des classes, musulmans pauvres contre riches maronites.
Propagation de l’incendie à Hama. J’ai vu ses maisons éventrées, ses toits éclatés par la canonnade, ses norias géantes paralysés et les berges de l’Oronte, ce fleuve rebelle mais ô combien romantique, totalement désertées.

Deux ans auparavant, le tyran alaouite avait fait donner l’armée pour mater la contestation par les Frères de son soutien inconditionnel au chiisme iranien. Une armée contre une ville. Des soldats contre des civils. Des artilleurs et des tankistes contre des agriculteurs et des artisans. Un massacre ! Plusieurs dizaines de milliers de morts. Mort du panarabisme et du panislamisme ! La guerre brise le temps circulaire de la vie simple et bonne, ce temps immémorial, le linéarise, le redresse à coups de marteau. Il y a le temps d’avant la guerre, les années de la guerre, le temps d’après la guerre. La guerre impose par sa force la mémoire douloureuse. La guerre inonde les yeux des femmes.
Et pourtant... le printemps en Syrie était encore beau ces années-là comme nulle part ailleurs, des fleurs partout dans les champs, et les gens étaient encore doux comme nulle part ailleurs, de la chaleur dans tous les cœurs ou presque.

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La Syrie encore, mais beaucoup, beaucoup plus tard. La Syrie était une terre dont on ne pouvait se défaire une fois qu’on l’avait rencontrée, une terre de douceur et de langueur, de solitude un peu triste quelquefois aussi, comme ces lents après-midis de Damas, le vendredi, loin des femmes de Damas, où sur ses places les jeunes hommes désœuvrés trainaient sans but. Ainsi, j’avais un peu discuté avec l’un d’entre eux qui étrangement s’était pris de passion pour un chanteur français oublié aujourd’hui. Il en avait adopté le style vestimentaire et flânait là en fredonnant tendrement ses chansons romantiques. Et il me dit combien il aimait son chanteur, et combien il aimait la France, et combien il aimait toute la poésie aussi. Syrie, terre de nostalgie.
Le pays avait changé et une certaine lassitude l’avait gagné. L’Occident avait envoyé quantité d’archéologues pour fouiller ses vieilles nécropoles, retaper à la va-vite les sanctuaires de dieux totalement oubliés des Hommes, et comprendre, si faire se peut, le fonctionnement de ses antiques cités, et ils grattaient inlassablement la terre, les archéologues, et ils creusaient des trous de taupes, pour en extirper d’infimes tessons de banales poteries qu’ils peinaient à reconstituer, laborieusement plus que minutieusement, et ils exhumaient des momies vieilles de deux mille ans qu’ils laissaient moisir dans des sarcophages de verre au musée de Palmyre où ils exhibaient déjà les surprenants bustes funéraires d’hommes et de femmes qui avaient connu Zénobie et qui semblaient ouvrir des yeux tout ronds, de surprise, quand un très rare voyageur venait leur rendre visite.

Les gens de Syrie avaient gardé la douceur du miel qu’ils mettaient dans leur thé mais ils étaient fatigués. « Les gens sont fatigués » me confirma un jeune marchand d’un peu tout à Palmyre avec lequel, précisément, nous sirotions un thé, tous deux assis sur un tas de tapis dans un recoin de sa boutique. Trop de touristes, trop d’archéologues ! L’espace-temps de la petite ville se rétrécissait, se racornissait, sous le poids des exigences et des caprices de tout un chacun. L’Occident imposait déjà une préfiguration de l’effondrement. Les équilibres sont particulièrement fragiles dans ces ailleurs.
Pourtant, la nuit était belle qui tombait sur les portiques à colonnes et les tombeaux-tours de la cité antique.

Hama, elle, avait été totalement reconstruite, plus de trace apparente de l’épouvante, et, à nouveau, les norias géantes brassaient tranquillement les eaux de l’Oronte. Calme étrange cependant. Le tyran, plus que jamais présent sur les murs et les places de Syrie, avait fait tracer de larges routes au pied des citadelles franques pour faciliter la circulation des cars de touristes d’Occident qui inondaient le pays et aussi... les mouvements de ses chars d’assaut.
Il n’y avait plus de vieillards nobles et méditatifs aux portes des kraks majestueux et le gardien du château de l’Émir Saladin s’était depuis longtemps évanoui.
Mais, par tous les soirs d’orange, les vieux amis se retrouvaient encore au pied de la formidable citadelle d’Alep pour tirer de suaves bouffées de leurs longs narghilés aux réservoirs de verre.

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Et puis, la guerre. Sous un prétexte fallacieux, l’Occident écrasa le voisin irakien, bombarda ses villes, mitrailla ses habitants, pilla ses musées, brûla les livres de ses bibliothèques, fit main-basse sur son or noir, dévasta de fond en comble un pays, réduisit à néant son économie, insupportable spoliation, livra ses habitants aux démons et aux lanceurs de bombes, annihila une culture archi-millénaire. « All the perfumes of Arabia will not sweeten… ». De toute façon tous les parfums de l’Arabie se sont évaporés car leurs flacons ont été brisés en mille et un fragments que même Shéhérazade ne saurait recoller en mille et une nuits de Bagdad. Évanescence.

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Il ne peut résulter d’un tel forfait que de sombres rancunes, des désirs meurtriers de revanche, de nouveaux appétits de sang. La monarchie wahhabite, hostile au nouveau pouvoir chiite et à la théocratie iranienne qui l’appuyait, et soutenue en cela par certains émirats, déversa à plein seau le salafisme dans les esprits et les dollars dans les poches adéquates pour alimenter le soulèvement. Les officiers rescapés de l’armée défaite recrutèrent à tout-va et formèrent de la chair à canon. Une fois de plus les flammes de la guerre léchèrent les portes de la Syrie. À l’intérieur, la tragédie de Hama avait laissé quantité de blessures qui ne parvenaient pas à cicatriser. Les ressentiments étaient nombreux et, par cette période troublée, exacerbés. Le tyran était un chef de guerre dont la tribu constituait le gros de l’armée et dont la paranoïa lui avait fait essaimer par tout le pays des escadrons de chars et des batteries de missiles mal dissimulés par les dunes du désert. L’incendie de la guerre s’engouffra en Syrie et continue de la dévorer. Déjà, Alep et Ohms ne sont plus que cendres. Deir Ez-Zoor et Palmyre sont tombées entre les mains des salafistes venus en partie d’Irak. Des centaines de milliers de gens sont morts et des millions d’autres se sont exilés.

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La Syrie est une plaie ouverte dans ma pauvre conscience, la ruine de tout espoir de rédemption de l’Humain. Durant des siècles, les ruines de la Syrie, riches sédiments temporels laissés par des civilisations hétérogènes, Amorites, Cananéens, Hittites, Araméens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Arabes, Chrétiens d’Occident, Mamelouks, Ottomans, et j’en oublie sans doute, donc les ruines de la Syrie furent continuellement habitées, sans façon aucune, par des gens humbles et doux. Ruines vivantes qui n’étaient par conséquent plus ruines, puisque renaissantes à chaque génération humaine. J’ai déjà rapporté, ailleurs, bien des rencontres au cœur ou à proximité de ces ruines, celle du gentil flûtiste/jardinier qui déroulait de fines sinusoïdes faites de sons dans l’ombre d’un mur près du temple de Baâlshamin à Palmyre, ou bien encore celle du laboureur/philosophe et amoureux fou des belles fleurs sauvages, juste au pied du monastère de Siméon le Stylite, Qal’at Sam’an, ou bien encore celle du gardien apaisé du château de Saladin, Qal’at Salah ad-Din.

Ce que j’évoquerai ici surtout c’est la cité de Bosra, à elle seule un sacré carrefour, de civilisations, de religions, de marchandises, capitale de la province romaine d’Arabie, aujourd’hui village druzze, ou ce qu’il en reste après la bataille dont elle fut le « théâtre », elle et son théâtre, l’un des plus beaux du monde antique dit-on. Un peu avant que ne s’ouvre le beau soir d’orange, j’ai vu les ruines de Bosra s’animer après les premiers retours des champs et les sorties des écoles, femmes et hommes devisant en voisins au bord de voies pavées où, autrefois, défilait la troisième Légion cyrénaïque et où passaient des caravanes qui irriguaient toute la péninsule arabique, des nuages d’enfants tournant comme des vols circulaires de martinets siffleurs sur des places bordées d’églises paléochrétiennes, de mosquées datant des premiers temps de l’Islam, ainsi que de majestueux vestiges de colonnades romaines. Les ruines vivaient et leurs habitants faisaient maisons de tout, renforçant les murs pourtant déjà épais avec tout ce qu’ils trouvaient, morceaux de colonnes et d’entablement, éboulis divers, ce n’était pas les tas de vieilles pierres qui manquaient, et utilisant les feuilles d’acanthe des chapiteaux corinthiens pour soutenir les câbles électriques qui alimentaient lesdites maisons. Tout ceci n’allait pas du tout dans le sens des archéologues du monde entier qui se sentaient quelque peu rejetés de leurs champs de fouilles qu’ils estimaient légitimes. Ce sont là gens qui se plaisent à déterrer ce qui est mort et à tracer des plans sur ce qui avait été…ou sur ce qui aurait pu être. Aussi, ces derniers faisaient-ils du Théâtre, l’un des plus beaux du monde antique dit-on, une manière de forteresse refusant par de fortes grilles l’accès à ceux qui vivaient ici, à Bosra, et qui poussaient l’outrage jusqu’à utiliser comme lieu d’aisance public l’antique cryptoportique. Une dizaine d’années plus tard tout était rentré dans l’ordre… enfin, pour les archéologues, comme j’ai pu le constater

Á quelques centaines de mètres du site de Bosra, on avait relogé la population dans de « confortables » cubes en parpaings recouverts de tôle ondulée, habitat parfaitement inadapté au climat de la région, suffoquant l’été et glacial l’hiver, et les archéologues pouvaient enfin gratter la terre comme il convenait pour y récupérer de la menue monnaie impériale, un peu rognée sur les côtés, et des morceaux d’écuelles sans âge, mais dont certaines plutôt récentes quand même, et les déposer dans les vitrines des musées. Moins de vingt ans plus tard, tout s’est encore considérablement simplifié… à coup de canons et de barils de dynamite expédiés des avions. La bataille ! Ruine de la ruine, « fractalisation » des ruines. Mais, on nous a rassuré. Le théâtre de Bosra, l’un des plus beaux du monde antique dit-on, n’a presque pas été endommagé et les « touristes » pourraient revenir à nouveau le visiter. La Syrie reste une plaie ouverte dans ma pauvre conscience…
 

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Il y a bien des années maintenant j’avais ramassé sur le site sumérien de Mari, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Deir Ez-Zoor, un joli morceau d’argile, un fragment de poterie. Il y a un peu plus de quatre mille ans un artiste traçait du bout du doigt, ou à l’aide d’un bâtonnet, dans la glaise toute fraîche, une série de lignes parallèles, comme des portées musicales, et tout au milieu une ondulation bien régulière, une sorte de vague stylisée, une sinusoïde, qui bien sûr ne manque pas de me renvoyer, lorsque je la regarde, c’est-à-dire souvent, au son de la flûte du gentil musicien de Palmyre. Palmyre fut depuis, et à de multiples reprises, le théâtre cruel de très violents combats, et ce jusque dans la palmeraie, derrière le temple de Baal, jusque dans son jardin à lui. Les destructions furent multiples, l’Hôtel Zenobia à la terrasse duquel j’aimais regarder la belle nuit tomber sur les portiques à colonnes et les tombeaux-tours a été incendié, tous les habitants ont fui ou bien sont morts. Tout est désolation maintenant. L’Arabie est détruite et ce pour toujours. Gens, valeurs humaines, villes et villages, maisons, paysages, palmeraies et champs, usines et échoppes, civilisations, la musique, vieilles cultures, théâtres antiques, temples anciens, mosquées, tout est anéanti, réduit en cendres. Tout est détruit à jamais.

Qu’a-t-il bien pu advenir du petit musicien-jardinier ?
 

 

« Évanescences », fragments ; « Les laboureurs » et « Géométrie », extraits. 2015 pour l’essentiel.

Image d’ouverture : Éclat de feuille d’acanthe, cartouche de guerre, écaille de marbre gypseux.