vendredi 30 août 2013

Accueil > Les rubriques > Images > Entre surface et abysses

Entre surface et abysses

Screen / scape Samara Russie, exposition août 2013

, Comité de rédaction

Les photographies et les œuvres issues de photographies et transférées sur papier ou sur tissu qui ont composé l’exposition Screen / Scape ont pour point commun de penser l’image comme une donnée avant tout mentale. Une image est une construction mobilisant l’ensemble des capacités physiques et mentales dont peut disposer l’homme et une mise en scène paradoxale, non pas de la seule réalité ni même du seul monde intérieur, deux catégories pour le moins réductrices, mais de quelques-uns de leurs croisements possibles.

Fidèle au calotype, un procédé de tirage à partir de négatifs en papier accentuant, par la texture du papier, le grain photographique, Martial Verdier a présenté quelques-uns des monstres industriels dont il recense l’obsédante présence dans le paysage, présence le plus souvent « non vue » par nos yeux trop pressés d’ignorer le danger pour ne pas avoir à faire face à la peur.

Olivier Perrot, par un travail renouvelé de photogramme et de projections de morceaux de ficelles sur un scanner, a peuplé l’espace du art center de samara de figures anthropomorphes plus inquiétantes que celles qui peuplent les rêves des singes.

Des corps à la fois transpercés par les rayons indiscrets d’un scanner médical, transformés en voyageurs transtemporels et ressuscités avec de singulières auréoles, tels ont été les « saints » présentés ici par Xavier Lucchesi.

Une plongée dans les strates de notre cerveau, voilà ce que Chen Meitsen a réalisé avec ces coupes cérébrales aux couleurs « pop » et qui, accompagnées de lettres visibles sur un écran électronique, tendent à nous faire comprendre qu’ici, c’est notre cerveau qui directement nous parle.

Tissage d’images photographiques et de papier kraft découpés en bandes fines, les œuvres de Chong Jae Kyoo, pour certaines suspendues dans l’espace, ont décliné le registre de l’hésitation vitale des forces qui nous composent entre souvenir d’un geste pur et informe et vision de visages reconnaissables.

Balayant le visible immédiat de son œil implacable, Phlippe Fabian a présenté des paysages urbains métamorphosés par des couleurs obsessionnelles et par des découpages si fins qu’ils rendent compte peut-être de l’image telle qu’elle se forme au fond de la rétine avant en tout cas de parvenir au transformateur central qu’est le cerveau qui les recompose alors, lui, à « sa » mesure.

Un immense drap noir sur lequel sont accrochés, reliques du temps perdu, des morceaux de tissu blanc, telle est l’œuvre présentée par Salvatore Pugglia. Il ne faut pas dédaigner ces « guenilles » car elles sont porteuses de mémoires aussi diverses que prégnantes, personnelle et historique, qui émettent à travers ce reliquaire quasi baroque des signes visuels inquiétants.

En isolant, découpant une image d’une de ses vidéos et en la transférant sur un ensemble fragile et instable de très fines feuilles de papier jaune et marron, Bénédicte Plaige nous installe face à cette terrible « image » que nous avons de la mémoire comme composée de feuilles d’un carnet qui ne cessent de s’envoler ou comme ce morceau de cire sur lequel s’impriment souvenirs et pensées un instant avant de disparaître. Face à cette œuvre nous sommes debout face à cet instant, portés par l’espérance contradictoire qu’il ne passera jamais.

L’œuvre de Philippe Soussan est portée par une interrogation inlassable sur les tensions entre les images précognitives et les images que nous offre la réalité, celle d’objets qui y existent aussi comme des fantômes. Chaise se libérant de sa gangue d’image ou chemise pliée au point de devenir feuille d’un arbre à souhait, c’est la lutte du regard avec et contre le « cadre » que célèbrent ces photographies. Ces cadres, qui découpent l’espace de leurs lignes tranchantes, segmentent aussi le regard. Du cadre aux plis se dessinent les lignes de force d’une lutte immémoriale entre les images et l’ombre de la douleur qui se lève quand on regarde et quand on voit.