lundi 2 février 2026

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Engagement

, Denis Schmite

Pour s’engager dans une direction il faut trouver un intérêt à le faire et si des gens décident de se regrouper pour aller dans la même direction c’est qu’ils ont un intérêt commun mais, comme le souligne le sociologue Michel Offerlé, le regroupement et l’existence d’un intérêt commun ne conduisent pas nécessairement à l’action.

L’action, qu’elle soit individuelle ou collective, réclame des efforts cherchant toujours récompense et cette récompense doit avoir une valeur supérieure à celle des efforts déployés. Un vulgaire calcul économique est donc généralement opéré pour l’engagement de toute action. Même dans le militantisme qui a pour mission de représenter l’autre, au besoin de le défendre, il y a recherche d’une meilleure estime de soi par l’acquisition de compétences nouvelles, l’occupation de postes plus prestigieux ou le simple sentiment d’appartenance à un réseau, à une élite. C’est ce que le sociologue Michel Offerlé appelle « la menue monnaie de l’action collective » [1], mais pour la percevoir cette menue monnaie, il faut être représentatif. On peut atteindre la représentativité par la mobilisation du nombre ou par la reconnaissance du pouvoir. Historiquement, c’était la mobilisation du nombre qui forçait la reconnaissance. La grande idée du pouvoir c’est d’avoir découplé le nombre et la reconnaissance. En conférant rapidement le qualificatif d’experts à des responsables de groupe, en institutionnalisant le groupe, on coupe le groupe du nombre. Ainsi la contrepartie de l’institutionnalisation c’est la délégitimation, la base potentielle du groupe, les gens que le groupe est censé représenter, ne pouvant que difficilement s’identifier à des experts désignés par le pouvoir. Une reconnaissance en chasse donc une autre mais il ne s’agit guère d’un problème pour les « institutionnalisés » car il est plus confortable, matériellement et dans certain cas pour sa sécurité physique, de collaborer que de s’opposer.

C’était un après-midi chaud, très chaud, et le gros monsieur en complet gris nous rejoignit, tout essoufflé et en sueur, à la table du bistrot, en plein centre de Caracas, où nous étions installés en compagnie d’un jeune universitaire qui avait organisé cette rencontre avec le gros monsieur gris, essoufflé et transpirant, avant qu’il ne soit dans cet état bien sûr. Il y avait une singulière agitation dans le quartier, une agitation que l’on ressentait immédiatement comme inhabituelle même pour la capitale, une agitation d’énorme manifestation ou de congrès très important. Du reste le gros monsieur nous le dit tout net, entre deux pénibles respirations, car il était vraiment très essoufflé, très exalté et très ému aussi. Il s’agit d’un congrès d’une extrême importance, c’est un congrès historique. Nous devons prendre le tournant, amorcer le virage, mais ce n’est pas gagné d’avance. Il y a des résistances. La situation internationale a diamétralement changé, l’équilibre ancien est rompu, il y a eu un effondrement. Nous ne pouvons plus nous contenter de rester spectateur, ni de continuer de ronchonner ou de grogner dans notre coin. Nous devons changer, nous devons bouger de nos positions qui ne sont déjà plus tenables, nous devons nous adapter au nouveau contexte. Nous devons nous moderniser. Nous devons nous reconstruire. Nous ne pouvons plus faire que nous opposer. Nous devons participer de façon constructive. Nous devons collaborer. Le gros monsieur avala à la hâte une gorgée de café et partit en coup de vent par où il était venu, et ce coup de vent nous rafraîchit un peu car il faisait vraiment chaud, très chaud, cet après-midi-là à la terrasse du bistrot en plein centre de Caracas. Tout en nous accompagnant jusqu’à la bouche du métro la plus proche, le jeune universitaire nous expliqua que son parti ne pouvait plus camper dans une position stérile. Le vieux rapport de force était renversé. Le parti doit être plus ouvert. Il doit adopter une attitude consensuelle, ajouta-t-il. Il ne faut plus rejeter l’économie de marché car c’est une réalité objective dont le pays a besoin.

Que se passait-il dans les faits qui justifiât ce désir profond de changement tant dans les esprits que dans le parti ? Le parti communiste vénézuélien, dont le gros monsieur gris et essoufflé devait être le numéro deux, qui avait assisté, profondément navré, à l’effondrement du bloc soviétique, entamait son congrès de transition, transition démocratique précisait-il. Oui, mais où en était le pays, quel était le climat général au-delà de la chaleur oppressante de cet après-midi historique… et démocratique ? Eh bien, ça n’allait pas fort, comme nous l’expliqua quelques jours plus tard, par un après-midi tout aussi chaud mais un peu humide, le chef de cabinet du gouverneur de l’État de Guyanas [2], Andrés Velásquez, un ancien ouvrier électricien et dirigeant d’une organisation de gauche radicale, Causa R. Le chef de cabinet était un homme jeune, intelligent et même subtil qui n’avait strictement rien à voir avec les produits de notre fabrique nationale de technocrates.

Le pays s’enfonçait dans la crise. Les pauvres, une très grosse majorité, devenaient plus pauvres encore pendant que les riches, donc une infime minorité, devenaient plus riches. L’inflation continuait de galoper, le service de la dette, colossale la dette, interdisait tout nouvel investissement et la corruption gangrénait tous les secteurs de la société. Quelques mois plus tôt, le président social-démocrate, CAP comme on le surnommait, avait lancé un train de mesures drastiques qui laminait le pouvoir d’achat des petites gens, initiative qui avait provoqué des émeutes aussitôt réprimées dans le sang. La police et l’armée avaient tiré dans la foule des manifestants et on avait ramassé entre trois cents et cinq cents morts selon les sources officielles et plus de deux mille selon les autres sources, dont Causa R. Suite à ces évènements dramatiques, la question de la reprise de la lutte armée s’était posée pour Causa R, nous avoua son porte-parole, tandis que le parti communiste, lui, préparait son congrès de transition, transition démocratique précisait-il, tout à ses rêves de grande réconciliation, réconciliation nationale ajoutait-il, et d’entrée accélérée au paradis consumériste du Nord. Pour quelques centaines de morts on ne pouvait tout de même pas tout arrêter, s’interdire de prendre le grand virage qui débouchait sur l’économie de marché. Cependant la démonstration de fermeté du président social-démocrate avait un peu rassuré les chefs d’État et les investisseurs étrangers, et quelques crédits avaient été immédiatement débloqués par les grandes institutions internationales. Les Etats-Unis, eux aussi, étaient bien contents car ils possédaient beaucoup d’intérêts, principalement pétroliers, dans le pays.

Dans l’état de Guyanas, à l’est, ça ne tournait pas très fort non plus, ce que nous confirma le Gouverneur qui entre-temps était venu nous saluer. Il y avait tout un tas de problèmes à régler sans délai, évidemment, non pas à coup de fusils mais avec humanité. Tout d’abord, on avait interdit aux orpailleurs d’empoisonner l’Orénoque avec le mercure et ceux-ci avaient entamé une grève de la faim. Effectivement, à notre arrivée à Ciudad Guyana, nous avions pu voir une douzaine de pauvres types allongés sur des paillasses en bordure du fleuve, peut-être y avait-il une banderole et quelques gens aussi autour d’eux, tandis que le fleuve lui-même était encombré de centaines de toutes petites embarcations de pêcheurs au carrelet. Les poissons et le mercure ne vont pas très bien ensemble. Les orpailleurs on en trouve partout dans certaines zones de l’Amérique du sud, des hauts plateaux andins aux plaines chaudes du sud Brésil, pauvres gens qui fouillent sans relâche le lit des rivières et même le moindre trou d’eau, qui remuent inlassablement leur batée pour récolter quelques grains de précieux métal et qui utilisent assez souvent du mercure pour en amalgamer les poussières. Par ailleurs, l’énorme complexe sidérurgique, que nous avions déjà visité, qui employait des milliers de personnes, cumulait d’importants déficits du fait de l’incurie qui régnait à sa tête, et le gouvernement, avec l’appui des syndicats à sa solde, préparait sa restructuration en vue d’une privatisation, ce qui menaçait évidemment l’emploi. Il fallait remettre de l’ordre dans tout ça. Au Venezuela, en ces années-là, comme ailleurs et à toutes les époques, on trouvait, à gauche, deux conceptions vraiment divergentes de l’engagement et ici, comme ailleurs et à toutes les époques, les enjeux n’étaient pas minces.

Sur l’une des routes qui mènent ou ramènent à Caracas, en haut d’une côte, il y avait une baraque en bois qui faisait restaurant et buvette et un peu épicerie aussi et, à côté de la baraque, le tenancier avait ménagé un petit espace, juste en bordure et au ras de l’asphalte, sur lequel il avait planté un tronc fourchu, plutôt une forte branche, auquel il tenait attaché par une chaîne un petit singe à longue queue, un singe-araignée. La chaîne était juste assez longue pour que le petit animal puisse grimper au tronc et aussi s’y suspendre avec sa queue. Évidemment le singe était là pour attirer le client de passage. Quand la route était déserte, le petit singe restait mélancoliquement recroquevillé au pied de son perchoir imposé. Tout en s’enlevant les parasites il rêvait, on peut le supposer, à la cime des grands arbres qu’auparavant il effleurait, emporté par le nuage de ses congénères, en quête de fruits mûrs ou par jeu. Lorsqu’une voiture ou une camionnette ralentissait, marquant par-là l’intention de son conducteur de faire un tour à la buvette, on voyait alors la face du petit singe s’illuminer et lui de s’agiter, de trépigner et même de faire comme des signes pour attirer le visiteur. Si ce dernier s’approchait, alors le singe faisait des sauts dans tous les sens et venait se blottir dans ses jambes. Si, par bonheur, le visiteur tendait un doigt, il enroulait prestement le bout de sa queue autour de son rameau improvisé et s’y suspendait quelques instants avec délice. Lorsque le visiteur repartait, le petit singe rejoignait, sans aucune forme de caprice, le pied de son ersatz d’arbre et reprenait son épouillage et son rêve là où il les avait laissés. Ainsi va le monde, au ras de l’asphalte, noyé dans les vapeurs d’essence ou d’autres choses malsaines. Je pense souvent à ce petit singe-araignée.

L’engagement ! Comme il était député de sa circonscription et maire de sa ville, une commune très fortement peuplée mais sans doute trop proche de la capitale, tout le monde l’appelait le Député-Maire. C’était logique et il ne pouvait s’empêcher d’en tirer une certaine fierté, tout à fait légitime d’ailleurs, quand il mesurait le chemin parcouru pour atteindre cette position enviable et enviée. Il était d’origine modeste et avait exercé le beau métier d’instituteur, ce qui est rare à ce niveau en politique, mais fort peu de temps car son parti l’avait très tôt distingué en tant qu’élément à gros potentiel et lui avait donc fait suivre son école de cadres. Puis tout s’était enchaîné très vite et il avait accédé à cette position, enviable et enviée, à l’âge ou les autres commencent à peine à user le fond de leur pantalon ou de leurs jupes sur les bancs des facultés. Néanmoins, le Député-maire avait parfaitement conscience de la fragilité des choses humaines, ce qui est rare à ce niveau en politique, et au moment des élections, dans l’intimité de sa petite équipe de campagne, il lui arrivait de dire sur un ton blagueur : « Nous avons intérêt à gagner cette fois-ci encore car je ne me vois pas, revêtu à nouveau de cette vilaine blouse grise, parcourant les tristes travées de pupitres, une règle dans une main et un recueil de fables de La Fontaine dans l’autre ». Il est vrai qu’il était coquet et que c’était plutôt émouvant de le voir traverser les squares municipaux et printaniers, au moment des élections, un peu raide dans son costume clair, et serrer les mains des petits vieux assis sur les bancs publics, pressés les uns contre les autres comme de petits oiseaux, avec toujours un mot très gentil et un grand sourire aux lèvres.

C’était un homme ferme qui suivait scrupuleusement les directives de son parti et qui les faisait appliquer, avec fermeté, à la mairie. Mais c’était aussi un homme de grande écoute et au sein du conseil restreint qu’il avait constitué, conseil qui représentait sa majorité et où se prenaient réellement les décisions, il laissait toujours s’exprimer les gens, et nombreux étaient ceux qui ne manquaient pas de le faire, avec profusion, puis le Député-maire parlait longuement, très longuement même, et plutôt bien, et c’était toujours ce qu’il avait dit, lui, qui était approuvé, car c’était la sagesse même. C’était enfin un homme à solides convictions, ce qui est rare à ce niveau en politique, convictions de gauche évidemment, et il y eut toute une période où il répétait : « Nous sommes de gauche, Je l’ai toujours été et Je le resterai, et Je ne laisserai jamais aucun privé, un de ces abominables vautours de promoteur, construire des logements pour bourgeois sur le territoire de Ma commune », déclaration dont il ne pouvait s’empêcher de tirer une certaine fierté, tout à fait légitime d’ailleurs.

À propos de construction, il y avait sur le territoire communal un très grand terrain en bordure d’autoroute sur lequel le Député-maire n’avait pu faire réaliser l’immeuble de logements sociaux qu’il avait programmé en raison d’un grave litige qui avait opposé la commune à la société constructrice, et sur ce terrain il restait d’ailleurs quelques baraques de chantier, témoignages pathétiques de l’ambition municipale, dans lesquels vivaient depuis quinze ans, date dudit litige, de nombreux travailleurs immigrés en majorité d’origine malienne. Le Député-Maire n’aimait pas les travailleurs maliens non pas parce qu’ils n’étaient que de simples travailleurs, le Député-Maire se sentait très engagé à l’égard des travailleurs, mais parce qu’il les soupçonnait de vendre de la drogue à la sortie des écoles et de poster des prostituées à la sortie des bureaux et surtout il les accusait d’être polygames. La polygamie il trouvait ça malsain le Député-Maire. « Qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont polygames ? » rugissait-il continuellement à l’encontre des maliens si peu vertueux. « Un maire, député de surcroît, se doit avant toute autre chose d’être le garant de la morale publique », rappelait-il souvent avec une certaine fierté, tout à fait légitime d’ailleurs, mais c’est vrai aussi qu’il se montrait particulièrement pointilleux, exagérément dirais-je, dès qu’il s’agissait des choses du sexe, même choses supposées.

Un matin, le Député-Maire, homme de gauche archi-convaincu, diligenta une compagnie dite républicaine, et de sécurité de surcroît, afin de déloger, manu-militari, les travailleurs maliens qui survivaient dans leurs baraques de chantier depuis quinze ans. Comme il ne leur avait pas proposé de les reloger, les Maliens et les autres, soutenus par certaines associations locales, investirent un immeuble de bureaux appartenant à la commune afin de manifester leur mécontentement et de s’abriter pour la nuit. Le Député-maire leur envoya à nouveau la compagnie susmentionnée dont les compagnons distribuèrent à cette occasion force horions, car c’est là un peu leur raison d’être à ces gens-là et aussi leur authentique savoir-faire que tout le monde leur reconnaît d’ailleurs.

Le Député-Maire était un homme très ferme, je l’ai déjà dit, mais aussi très clairvoyant et à un certain moment il a parfaitement perçu qu’il fallait afficher des preuves de la bonne utilisation qu’il faisait des deniers publics. Par exemple, la ville possédait et gérait des cuisines, les cuisines municipales comme on les appelait tout simplement, qui donnaient de l’emploi à quelques dizaines de personnes et qui confectionnaient les repas pour les cantines des écoles, celle de l’hôpital public et celles des différentes unités administratives. Les gens étaient bien contents du service rendu par ces cuisines parce que les repas étaient bons et que ce n’était pas cher. « Nous devons faire des économies et puis faire la cuisine ce n’est pas du tout le rôle de la municipalité » a proclamé le Député-Maire. La municipalité a donc fermé les cuisines municipales, licencié les quelques dizaines de personnes qui y travaillaient et confié la confection des repas à une grosse entreprise privée et idoine. Là, les gens n’étaient pas contents du tout parce que c’était beaucoup plus cher et beaucoup moins bon mais, comme le disait le Député-Maire « Je suis de gauche, Je l’ai été depuis toujours et Je le resterai, mais J’ai des responsabilités que J’entends assumer pleinement même si c’est douloureux »

On peut avancer, sans prétention aucune, que le re-façonnage du paysage urbain et l’immobilier ont constitué la grande passion du Député-Maire, tout du moins tant que tout allait bien, qui ne parlait que de recomposer, réaménager, redynamiser, moderniser, élever, bâtir. Pour ce faire, il disposait d’une grosse société à capitaux mixtes, c’est-à-dire publics et privés, mais qui en fait n’était pratiquement que publics, c’est-à-dire constitués à partir des différents impôts prélevés par la commune, société dont il assurait évidemment la présidence, tout du moins tant que tout allait bien, et à qui il demandait de remodeler la ville, de créer des zones d’activités, de concevoir un parc de logements sociaux, de construire des maisons individuelles, de bâtir des immeubles d’activités, pour fixer son électorat majoritairement populaire. Pour faire simple, il s’agissait de fournir gîte et boulot à la population de la grosse commune. Dans l’entourage du Député-Maire on était très fier de cette passion de l’édile, de sa profession de foi en l’avenir, de son amour de la modernité, de son engagement indéfectible pour la sauvegarde des intérêts de la commune, de son extraordinaire combativité aussi car on imaginait un peu la ville comme le dernier village gaulois cerné par les Romains sans vergogne, c’est-à-dire les municipalités de droite voisine, les gros promoteurs et les groupes financiers prédateurs. « No pasaran ! ». Le projet était pharaonique. Il s’agissait de reconsidérer dans toutes ses dimensions une très grosse ville et le Député-Maire-Président exigeait de son entreprise qu’elle fasse très très vite. Les opérations urbanistiques et de construction s’enfilaient donc comme des perles sur un fil de soie mais un fil de soie ça casse.

La conjoncture se retourna, la bulle immobilière qui enflait démesurément depuis plusieurs années fini par éclater, au niveau national, les investisseurs disparurent, les prix s’effondrèrent, l’endettement de la société devint colossal et son déficit abyssal, alors le Député-Maire-Président en abandonna la présidence qu’il confia à l’un de ses adjoints, implora la clémence du principal bailleur, un très important établissement financier, en contrepartie de l’ouverture des portes du village gaulois indomptable à des Romains désignés par l’établissement financier lui-même et du licenciement de la quasi-totalité du personnel. Comme le déclara le Député-Maire, avec un réalisme un peu cru il est vrai : « Nous sommes de gauche mais J’ai des responsabilités et quand il faut vendre Je vends, quand il faut dégraisser Je dégraisse et quand il faut prendre un virage même très serré Je le prends », propos entrant en contradiction avec ceux tenus avant fera-t-on remarquer, c’est vrai aussi. Le Député-maire n’en n’était pas à son premier virage ménagé. Un peu avant il avait quitté son parti, à qui il devait pourtant tout, alors que ce dernier accusait un net recul électoral, mais il restait quand même affilié à lui, la nuance est d’importance, ce qui lui permettait notamment de conserver, sans concurrence, son électorat pour les échéances qui le concernaient, la députation et la mairie.

À propos d’élection, juste un peu avant son démantèlement, le Député-maire escorté de son attaché parlementaire avait rendu visite aux salariés de l’entreprise à capitaux mixtes qu’il ne présidait déjà plus, salariés dont la plupart habitait la commune, et ce jour-là en qualité de candidat, il leur avait déclaré sans ambages : « Nous sommes tous de gauche, bien sûr, et si vous voulez conserver votre emploi vous avez intérêt à voter pour Moi ». Tel quel ! Il aimait le parler franc, ce qui est rare à ce niveau en politique. Après ces moments douloureux, le Député-maire qui gagna une fois encore les élections, ses dernières je crois, se vit proposer par le très important établissement financier un siège à son conseil de surveillance, fonction assortie d’un très grand bureau en plein centre de la capitale et d’un défraiement confortable, proposition à laquelle il donna suite et de laquelle il ne put s’empêcher de tirer une certaine fierté, celle-ci tout-à-fait indigne d’ailleurs.

Dans cette problématique de l’engagement, la Présidente représente un autre cas intéressant. Il faut noter qu’il existe beaucoup de similitudes entre ce cas et celui du Député-Maire. Tout d’abord, on l’appelait la Présidente parce qu’elle présidait le conseil d’administration d’une importante entreprise du secteur de l’économie sociale et solidaire. Donc, même logique, même économie conceptuelle et dénominative.
D’origine modeste, elle était entrée très jeune comme petite secrétaire dans une usine d’automobiles et s’était aussitôt engagée dans le syndicalisme, tradition familiale oblige, où sa détermination s’était vite fait remarquer. L’époque était celle de sauvages restructurations, il faut le rappeler, et le besoin de militants inflexibles était extrême face à un patronat particulièrement enragé et rétrograde. Tout était allé très vite là encore, les syndicats offrant des positions confortables à ceux de leurs adhérents qu’ils jugent méritants dans les secteurs qu’ils contrôlent.

Anouck Grinberg,
œuvre récente

L’économie sociale et solidaire était l’un de ces secteurs. A côté de son poste de Présidente, la Présidente avait collectionné les postes de vice-présidente et d’administratrice dans diverses entités-sœurs ainsi qu’une position enviable au syndicat, postes et position dont elle tirait une certaine fierté bien qu’en petit comité elle s’en défende, tout en ne pouvant s’empêcher de rosir de bonheur. Si l’on retient l’image de « la menue monnaie » de l’engagement telle que proposée par le sociologue, on peut dire alors que la Présidente était un tronc d’église, que dis-je un tronc de cathédrale. Elle avait un beau bureau, très vaste, une jolie voiture de fonction, une rémunération fort honnête, et aussi énormément d’exigences à l’égard de ses collaborateurs dont bon nombre ne craignaient rien tant que ses colères car la Présidente manifestait pour son entreprise un véritable souci d’excellence et souffrait de crises d’autoritarisme aigues. « Dans notre domaine, nous nous devons d’être une référence, non seulement auprès de nos adhérents, auprès de nos sociétés-sœurs mais aussi auprès du Ministère, notre ministère de tutelle » martelait-elle sans cesse. Ses yeux se mouillaient en prononçant ces derniers mots car la Présidente éprouvait un amour passionnel pour le Politique dont le Ministère constituait évidemment l’un des augustes avatars. Elle attendait donc de ses collaborateurs un engagement total ainsi qu’un niveau de technicité inégalée. « Je veux des moines-soldats » leur fit-elle dire un jour par l’un de ses affidés. Quelqu’un de l’auditoire, une toute petite voix mais je crois savoir qui, jugea bon de faire remarquer que le dernier avait été brûlé par Philippe Le Bel. Sans suite ! « Notre tâche à nous autres politiques est suffisamment difficile comme ça » disait la Présidente en se faisant l’interprète de l’ensemble du bureau-directeur constitué de militants méritants comme elle. « Que les techniciens fassent leur boulot et qu’ils le fassent bien. Nous, nous sommes des politiques. A chacun ses affaires, à chacun sa mission, à chacun son engagement » ajoutait-elle à l’adresse de ses collaborateurs qui faisaient trop souvent appel à son arbitrage, tout du moins le percevait-elle comme cela. Cette femme, Italienne d’origine, était un curieux mélange, à l’italienne, de pasionaria et de mère supérieure de couvent, hybride de communisme et de catholicisme.

Contrairement à ce qu’elle voulait afficher, la Présidente était une femme de très mauvaise écoute et au sein du bureau-directeur, l’instance où se prenait toutes les décisions, difficilement il faut dire, on rechignait à s’exprimer ou alors on ne le faisait jamais clairement et c’est la Présidente qui parlait, qui parlait longuement, très longuement même, mais pas aussi bien qu’elle l’eût souhaité, et beaucoup moins bien que le Député-Maire qui lui avait été instituteur et qui occupait un fauteuil à l’hémicycle, mais c’était ce qu’elle avait proposé, elle, qui était adopté car tous estimaient que c’était la sagesse même.

La présidente aimait beaucoup parler en public mais elle pouvait, en certaines occasions, être complètement submergée par l’émotion que faisait naître en elle ses fortes paroles et, arrivée à un certain point de son discours, on pouvait remarquer comme un voile mouillée déposée sur ses yeux. Le ton ferme de sa voix et la force des mots qu’elle employait lui faisait monter les larmes aux yeux.

Et puis, un jour, se présenta une grande circonstance réclamant de l’éloquence, donc potentiellement source d’émotion intense et aussi de fierté délicieuse. La Présidente, cette fois-ci en qualité de vice-présidente de l’instance fédérale, prononça le second discours, le premier étant celui du Président de l’instance fédérale, lors d’une visite du Ministre de tutelle en personne, et il y avait même un deuxième ministre, et aussi quelques députés, et aussi les secrétaires généraux d’au moins trois syndicats. En fait, peu l’écoutèrent attentivement ce discours, tout d’abord parce que de trop nombreuses marques de respect à l’égard des ministres l’émaillaient et que rapidement ça devenait lassant, mais aussi parce qu’il y avait un buffet avec plein de bonnes choses à manger et à boire et que ça rend naturellement moins attentif. Sa voix à la Présidente chevrotait un peu en lisant son papier et, consciente de ceci, elle tentait anxieusement de mesurer l’impact de sa prestation sur le visage de ceux qui étaient proches de l’estrade mais c’était difficile car, derrière le sourire de circonstance, beaucoup ne faisait qu’attendre l’ouverture du buffet. Ce fut tout de même un beau et grand moment, tous ces beaux discours, tous ces ministres et ce magnifique buffet.

La Présidente, bien qu’attendrissante dans ses émois oratoires, était aussi et à la fois une militante de gauche intransigeante et une sacrée capricieuse. « Notre entreprise est sociale et solidaire mais c’est avant tout une entreprise dont J’ai la responsabilité. Je suis de gauche mais Je suis prête à lui faire prendre tous les virages nécessaires à cette entreprise en vue de sa modernisation, même si c’est douloureux » lançait vaillamment la Présidente avec une pointe de fierté dans la voix, tout en rosissant de bonheur, et au comité de gestion de l’entreprise, uniquement composé de techniciens cette fois, on jouait continûment à la chaise musicale car la confiance est chose fluctuante et le caprice permanent. Ainsi les directeurs et les responsables de service se succédaient au rythme des saisons, jusqu’à ce que tous les postes ou presque soient confiés à des syndicalistes méritants, postes avantageusement assortis d’une voiture de fonction.

John William Waterhouse
Circé offrant la coupe à Ulysse, 1891

Quelque temps après la Présidente se vit décerner un ordre méritoire, une belle décoration que lui accrocha en personne le président de l’entité fédérale dont elle était la vice-présidente. C’était une belle entreprise du secteur social et solidaire où il y avait un grand ascenseur social et une véritable solidarité de réseau.
Transformation, reconstruction, refondation, transition, consolidation, autojustification, requalification, compromission, institutionnalisation, délégitimation, voiture de fonction. Concept de soi, image de soi, estime de soi, amour de soi. La politique, le militantisme, l’engagement, se résumeraient-ils à des mots creux et des désirs triviaux, en un mot à l’histoire délavée des faiblesses humaines ? Non, évidemment, et Michel Offerlé, toujours lui, souligne le fait que « le don de soi existe » et aussi la volonté de changer le monde, de créer une nouvelle réalité, de réaliser l’utopie, ajouterai-je. Je conserve en mémoire beaucoup de visages et de noms, donc beaucoup d’histoires, histoires de gens humbles, de gens incroyablement courageux et d’autres qui sont devenus des icônes pour tout un continent, gens que j’ai eu le bonheur de croiser, avec qui j’ai pu échanger quelques paroles et quelques idées, ou que je n’ai fait qu’entrapercevoir, ou dont les autres m’ont simplement rapporté l’histoire. Beaucoup sont morts aujourd’hui et ils manquent au Monde et ils me manquent à moi aussi.

Rosa Luxembourg, Carlos Fonseca, Thomas Sankara, Joël Fieux.

Extrait remanié de « La colère et la compassion »

Notes

[1Michel Offerlé, Sociologie des groupes d’intérêt , Éditions Montchrestien, collection Clefs, 1998.

[2actuellement Bolivar