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Corridor éléphant
Eden
Marie Le Moigne
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Au-delà du grain, il y a dans la photographie de Marie Le Moigne, les détails d’une mise à nu. Émotion première à l’absence de toute temporalité ; les images sont les mêmes pour tous, la lecture en est multiple. Chaque imperfection devient détail voulu, faisant douter de ce que nous voyons ou de ce qui nous échappe. Une traversée de miroir involontaire qui, le récit fini, abandonne le lecteur à sa propre introspection.
Au commencement...
Elle vit la fleur éclose sur les roches. Fleur mousseuse, eau de pétales reflétée dans un ciel liquide.
Elle s’allongea sur le nuage qui l’attendait dans le blanc, s’endormit, paisible, séparant le chaos de la forme ondulante qu’elle s’était appropriée et qui serait désormais la sienne.
Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour.
Elle ôta les voiles qui la cachaient et découvrit son corps, sans détours, rond et beau, lisse et dur. La pudeur viendra plus tard, la honte aussi, comme les cicatrices.
Elle naviguait alors dans une mer qui emplissait son sein et son ventre d’écume sereine. Les rochers étaient des ponts sur lesquels ses pieds légers cheminaient vers sa propre création. Une île dans le salin liquide, éléments différents, segmentés.
Il y eut un soir, il y eut un matin : deuxième jour.
Elle s’assit pour contempler les milliers de lueurs qui couraient dans le ciel et sur les feuilles. Elle se dit que ce qui était en bas ne pouvait être que le reflet d’une plus grande lumière. Et cela lui appartenait.
Sa main pénétra le sol et la terre s’immisça autour de ses doigts et sous ses ongles.
Elle tourna le dos à l’œil qui l’épiait dans le miroir. Il y eut un soir, il y eut un matin : troisième jour.
Elle laissa son reflet disparaître et s’en alla, loin des frontières qu’on lui avait octroyées. Pieds meurtris par les blés que plus tard on trancherait. Elle imagina des maisons abandonnées et se rêva, dormant, inquiète, sur les toiles blanches de l’oubli, tournant et retournant les souvenirs de ce qu’elle deviendrait.
Il y eut un soir, il y eut un matin : quatrième jour.
Elle ouvrit les yeux sur une énigme. Cette feuille translucide lui enseignait que la forme la plus infime de ce qui existe rejoint les sphères infinies. Elle était une île au milieu de rien. Elle était un tout au centre de son univers et c’était bien. Peu importaient les croix et les peurs qu’elle s’attendait à dépasser dans le mouvement incessant de la danse d’une vie à venir.
Il y eut un soir, il y eut un matin : cinquième jour.
Elle découvrit ses ailes se déployer, refusant d’être épinglée sur le carton et sous la vitre. Son image, dans le miroir, disparaissait car elle n’était plus un reflet mais un être de chair et de sang, opulent et désirable.
Son visage s’effaçait car tout restait à construire et sa main s’enfonçait dans la terre pour y semer les germes de son écriture à venir.
Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour. Et sa terre devint enfin un enclos fertile.
Dunia Ambatlle
Voir en ligne : https://marielemoigne.com/work









