jeudi 1er décembre 2022

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Des grains de poussière sur la mer

Sculpture contemporaine des Caraïbes françaises et d’Haïti

, Virginie Rochetti

Une exposition nomade, à la Ferme du Buisson, organisée par Arden Sherman, directrice de la Hunter East Harlem Gallery, New York City.
Vingt six artistes en une sélection d’écritures diverses utilisant la géographie comme lien, l’identité Caraïbe comme fil conducteur, plaçant des esthétiques très différentes sous l’angle du courant de l’art nommé Art Contemporain (AC).
Dans ces œuvres très diverses, les questionnements et les thèmes portés par les artistes, au travers notamment du prisme du devoir de mémoire sont comme jetés au vent, grains de poussières sur la mer...

Ronald Cyrille aka B.Bird, De dérives en îles, 2022
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © photo Émile Ouroumov

Avec les œuvres de :
Raphaël Barontini, Sylvia Berté, Julie Bessard, Hervé Beuze, Jean-François Boclé, Alex Burke, Vladimir Cybil Charlier, Gaëlle Choisne, Ronald Cyrille Aka B.bird, Jean-Ulrick Désert, Kenny Dunkan, Edouard Duval-Carrié, Adler Guerrier, Jean-Marc Hunt, Nathalie Leroy Fiévée, Audry Liseron-Monfils, Louisa Marajo, Ricardo Ozier-Lafontaine, Jérémie Paul, Marielle Plaisir, Michelle Lisa Polissaint et Najja Moon, Tabita Rezaire, Yoan Sorin, Jude Papaloko, Thegenus Kira Tippenhauer.

Jean-Marc Hunt, Bananas Deluxe, 2013-2022, Alex Burke, La Bibliothèque 2, 2010
© les artistes et Adagp – Paris et Hervé Beuze, Manufacture Coloniale, 2004, Courtesy de l’artiste, vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © photo Émile Ouroumov

Mémoires

Qu’elle soit historique comme dans l’œuvre d’Alex Burke avec son installation de sacs d’archives, mis en bibliothèques comme livres jamais ouverts, de Vladimir Cybil Charlier et ses réminiscences de souvenirs d’enfance mêlés de mythologie haïtienne ou qu’elle soit personnelle comme dans celle de Jérémie Paul avec les bottes de porcelaines fragiles comme l’oubli de son oncle décédé, la mémoire est omniprésente.

Jean-Marc Hunt, Bananas Deluxe, 2013-2022 et Alex Burke, La Bibliothèque 2, 2010
vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © les artistes et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov

Le souffle des esprits, la recherche d’une réalité autre, d’une connexion différente planent sur les grandes peintures de Julie Bessard, dans le bruissement de la langue créole lue par Nathalie Leroy-Fiévée dont l’œuvre, liée à la douleur de la perte d’un être cher rejoint le collectif, dans les tentatives de connections chamaniques de Jude Papaloko Thegenus, dans les mains rouges d’Hervé Beuze convoquant la mémoire des mains au travail pour le colonisateur.

Ricardo Ozier-Lafontaine, Martinique, l’île aux fleurs, 2018
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © l’artiste et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov

Mémoires encore dans l’œuvre de Louisa Marajo, grande installation de d’affiches déchirées, maculées, d’espaces jetés à la mer comme autant de traces du chaos éruptif. Mémoires, dans le bateau de mains levées de B. Bird, échouées sur la mousse en décomposition, comme réminiscence d’escape-game sans issue, dans ces bananes plantées sur un sèche-bouteille (Duchamp quand tu nous tiens…).

La mémoire enfin de ces performances, actions singulières de Michelle Lisa Polissaint et Najja Moon dont nous voyons ici les traces.

Cet ensemble tient lieu de paysage, fait mémoire aussi, comme si toutes ces œuvres érigeaient un Palais de mémoire [1], à la manière du grec Simonide de Céos afin de graver à jamais dans nos cerveaux cette histoire et cette géographie.

Tabita Rezaire, Peaceful Warior, 2015
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste et Goodman Gallery – South Africa, © photo Émile Ouroumov

Tous ne sont pas cités ici, mais tous apportent leur pierre à cet édifice de mémoires mêlées.

Si l’ensemble de ces œuvres dialogue plus ou moins, on peut regretter que la curation ne les mettent pas plus en perspective et qu’un fil conducteur des unes aux autres ne soit pas plus clairement perceptible.

Peut-être moins d’artistes aurait pu aider à mieux comprendre les œuvres par un parti plus clair, et plus de l’œuvre de chaque artiste. Le nombre prend le risque du catalogue, le risque aussi que cet imaginaire particulier, ce climat particulier soit inséré comme en force dans le type de modernité incarnée par l’AC.

Julie Bessard, Sans-titre, 2022
production Villa du Parc et Audry Liseron-Monfils, Driftwood That Is Equal to the Same Driftwood, 2018, « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy des artistes, © photo Émile Ouroumov

Car si « en naviguant dans un monde de l’art contemporain mondialisé et en regardant par-delà leurs origines culturelles pour trouver idées et inspirations », dixit Arden Sherman, ces artistes nous donnent à voir un « moment » singulier de leur histoire, on peut néanmoins s’attrister que le prisme colonial adopté par cette dernière, lui fasse rejeter au rang des orientalismes frelatés (« ... les artistes ne réalisent pas des œuvres d’art d’apparence « caribéenne »... »), ou pire du folklorisme, toute expression d’une identité artistique liée à la culture singulière des Caraïbes ne passant pas par les fourches caudines de l’AC mondialisé.

Jean-François Boclé, Untitled, series Caribbean Hurricane, 2010
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste et Maëlle Galerie – Paris, © l’artiste et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov

Les thèmes présentés par les artistes peuvent atteindre à une universalité mais on a l’impression qu’ils sont assignés à une identité de colonisé ; peut-être que ce que l’on voit réellement, ce qui est réellement exposé là, c’est l’imaginaire colonial de la curatrice.

Là, toute singularité est absorbée, devient, n’existe qu’en rapport à cette géographie ilienne particulière à ce moment historique, la colonisation. Alors, le contenu sensible, humain, universel, est mis à distance du spectateur.
Dans le même temps, l’accrochage met peu en perspective le contenu des œuvres dans leur dimension politique, polémique, historique voire subversive à l’image de la belle œuvre de street art de B. Bird, Ronald Cyrille, peinte pour l’occasion sur les murs extérieurs ou de l’installation érotico-maritime de Kenny Dunkan.

Kira Tippenhauer, Série Dambala, 2020
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste, © photo Émile Ouroumov

Si l’intérêt et le plaisir de voir en métropole les artistes des département d’outre mer ne fait aucun doute (on en souhaiterait plus souvent), on ne peut que se demander pourquoi il aura fallu faire venir une exposition clef en main des États-Unis pour que nos centres d’Art ne s’emparent de la diffusion de ces artistes, et pourquoi une commissaire nord américaine... Pourquoi externaliser en d’autres termes ?

On soulignera cependant l’intéressante synergie entre la Ferme du Buisson et la Villa du Parc qui ont collaboré sur ce projet.
Et profiterons de aussi la belle idée de la ZAP (zone à partager) qui à l’inverse de nos vieilles ZUP est un espace laissé à la liberté du public. Faites en usage, à vos manières.

Raphaël Barontini, Toussaint Bréda, 2019
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © l’artiste et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov

On sent dans ces « Poussières sur la mer » un souffle, un élan créatif qui donne envie de connaître plus de l’œuvre des artistes présentés.
À quand de belles monographies consacrées à nos compatriotes d’outremer en métropole ?

Dans cette attente, le voyage jusqu’à la Ferme du Buisson vous embarquera tout de même vers des univers riches et alléchants, sur ces territoires de l’art qui nous font sentir vivants.

Conseils, documentation : José Man Lius

Jérémie Paul, Les Tiags de mon oncle, 2017
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste, © photo Émile Ouroumov
Vladimir Cybil Charlier, Untitled (Guédé Mani), 2018
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste, © photo Émile Ouroumov
Louisa Marajo, BoMb - de cendres s’élevant dans l’art d’aimer la Vie - cette fleur, ce cocotier chaotique, 2022
Production Villa du Parc, vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © l’artiste et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov
Michelle Lisa Polissaint & Najja Moon, Who’s The Fool ? How To Patch A Leaky Roof, (Kay Koule Twonpe Soley, Men Li Pa Twonpe Lapli), 2018
« Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy des artistes, © photo Émile Ouroumov

Notes

[1Selon Wikipédia :
D’après Cicéron dans son De oratore, la méthode du Palais de la mémoire, ou méthode des loci (de locus, lieu) remonte à Simonide de Céos, un poète lyrique grec de 550 av. J.-C.

Simonide assistait à un dîner en compagnie de nombreux hauts personnages de Grèce, et s’était écarté un instant de la compagnie. Soudain, le bâtiment s’effondra, probablement à cause d’un séisme, tuant tout le monde à l’intérieur. Pendant la fouille des décombres, Simonide fut appelé pour identifier les corps. Il parvint à le faire en se rappelant la place de chacun à table avant son départ.
https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_des_loci

Frontispice :
Nathalie Leroy Fiévée, EX VOTO : HERE, BLACK AND WHITE BLUES, 2018, « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, © l’artiste et Adagp – Paris | © photo Émile Ouroumov

Jusqu’au 29 janvier 2023
Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson Allée de la Ferme, 77186 Noisiel
01 64 62 77 00
contact@lafermedubuisson.com lafermedubuisson.com
Accès
– En transport
RER A dir. Marne-la-Vallée, arrêt Noisiel (20 min de Paris Nation) – En voiture
A4 dir. Marne-la-Vallée,
Sortie Noisiel-Torcy dir. Noisiel-Luzard
Horaires :
Du mercredi au vendredi de 14h à 18h samedi et dimanche de 14h à 19h30, fermé le 25 décembre et le 1er janvier
Entrée libre

Vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer »
La Ferme du Buisson, 2022-23, avec les œuvres de Yoan Sorin, Kenny Dunkan, Adler Guerrier, Audry Liseron-Monfils, Julie Bessard, Raphaël Barontini et Kira Tippenhauer, © photo Émile Ouroumov