dimanche 28 janvier 2018

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Derrière la vitre de la maison (raga Durga, P. Istrati)

& Au bord de la mer (K. no A. Hitomaro)

, Joël Roussiez

Deux nouvelles de Joël Roussiez

Derrière la vitre de la maison (raga Durga, P. Istrati)

Le jour se lève enfin, sous les rafales de pluie, la lumière s’adoucit et doucement s’éclaircit alors que le vent se calme un peu en remuant les feuilles de l’automne qui tombent et tournent loin au-dessus de la prairie, portées par les souffles intermittents qui passent ou s’enfuient… La fuite se propage au solitaire comme l’escapade à l’homme qui vieillit et le voyage entrevu comme une croisière mouvementée tente une jeune mère à la fenêtre de la maison. Elle regarde le remuement des branches et les feuilles qui s’envolent : je partirai un jour et que ce soit dans la tempête sera très amusant… Elle relève ses cheveux pour dégager son regard, elle observe dans le vague un petit buisson déraciné qui roule par à-coups dans l’herbe malmenée. Le vent pousse devant lui et l’âme le suit… Sur un lit de fleurs, je dormirai, écoutant les oiseaux de la prairie, les cailles, les perdrix…

La tempête enrage, arrache des plantes, fait voler des branches, mais soudain se calme pour reprendre bientôt. Et les averses jettent leurs pluies irrégulières contre la vitre où derrière l’eau qui ruisselle s’embuent la couleur des yeux. L’oiseau gambra se perche dans l’arbre aux kakis, il se distingue mal dans la tourmente. Serait-ce à pleurer d’être enfermée ici ?

Je partirai un jour, oui, un matin de pluie, je fuirai par les champs et les bêtes avec moi, nous suivrons le soleil jusqu’à la mer immense où les bateaux attendent le voyage… Le bruissement des feuilles sous l’averse violente, on ne l’entend pas, nulle ne se plaint du temps qui la bouleverse.

Au bord de la mer (K. no A. Hitomaro)

Dans l’indifférence des jours qui passent sur l’île de Saminé, un homme se languit sur le bord de la mer. Des jours sans manger, il a fini par avaler les feuilles de la plante uwagi qui n’est comestible que trois jours et voilà qu’il s’installe sur le rivage ; un roc comme oreiller, des algues sèches comme litière, il tente de dormir. Le rocher durant le jour qui passe dépose bientôt sur sa tête l’ombre de la pierre et l’ombre doucement absorbe tout le corps. Les algues mouillent sa chevelure. Tiens, je saigne ! Et l’homme sait alors sans se préoccuper davantage que vient l’heure où il s’en va. Son corps doucement se vide, la mer monte régulièrement, les oiseaux tournent au-dessus de lui et d’autres à longues jambes franchissent les rochers. Dans la mer, une barque navigue et haletant, un homme tire sur les rames.

Qu’aperçois-je au loin ?

Les habits précieux attirent et la mer porte ce qu’elle veut.

Un rivage est vite atteint mais à se presser on néglige sa barque et voilà qu’elle s’en va sur la mer qui l’emporte. Le ciel est calme et pourtant c’est un drame, on va mourir lentement et l’on souffre déjà de voir l’ombre des rochers silencieux. Les oiseaux s’occupent, les algues dansent, l’homme assemble des bouts de bois pour partir. Le voici qui navigue mais la houle malmène l’embarcation précaire et c’est la mort inattendue quoique prévisible qui vient tandis qu’au festin se précipitent crabes et méduses… Endormis parce que repus, ces derniers s’offrent aux oiseaux gourmands qu’une escouade de marins chasse pour s’amuser. On tire et les oiseaux tombent, la mer les prend et des poissons les mangent. Sans ménagement ensuite, un homme est déposé sur l’île, c’est l’exil sans retour. Cependant le Général bientôt est secouru, l’aventure l’emporte aussitôt et la mer en ce jour agitée absorbe sans plus d’histoire l’équipage et le chef.