dimanche 29 octobre 2017

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Départs de feux — II/IV

, Werner Lambersy

La mémoire
N’a que des coups de vent
Pour affiche

*
 
La mémoire
N’a que des coups de vent
Pour affiche
 
Cela est bon
Il faudra laisser de la place
Aux suivants
 
L’oubli
Est le plus juste
Des monuments aux morts
 
*
 
Aigues-Mortes en hiver
Dans une chambre d’hôtel
Nous avons fait l’amour
 
Plus tard
Dans la vaste salle déserte
Donnant sur la mer
 
Des flamants roses qui ont
Connu les couples
Clandestins
 
Nous ont rejoints solennels
Et d’un pas prudent
 
*
 
Pars Orphée ne reste pas
Ils ont des cailloux
Dans la bouche
 
Lorsque tu passes
Ils crachent sur tes traces
 
Et te reprochent Eurydice 
Car c’est ton nom
Qu’elle crie
 
Lorsqu’elle trébuche
Et que tu veux la toucher

Poètes
Ils errent hurlent
Dans la langue perdue
 
La langue est une sorte
D’averse
 
Qui retombe
Dans la gorge où boire
L’absorber
 
Et la recracher
Ainsi que le coquelicot
 
Impropre aux fleuristes
 
*
 
L’homme est nu
 
La poésie propose de
Se taire
 
Pour écouter l’espèce
Qui disparaît
 
*
 
L’éponge le corail
Et la grande barrière de l’œil
Des femmes
 
Quelques îles
Inconnues sur la carte marine
Du navire des hommes
 
Te feront quitter la terre ferme
Où vivent les fougères géantes

Le vieux ressort des océans
Tendu par le vent qui
Remonte le flux
 
L’odeur d’iode
Qu’on connait si bien quand
On respire
Avec des branchies oubliées
 
Et qu’on nage
Parmi les hauts fonds de l’air
 
Me font trembler
Plus que le papier à cigarette
 
*
 
L’incroyable offrande
D’un beau visage
De femme
 
Tout le soleil sur elle
L’éternité te foudroie
 
Cependant le soir
Retour dans la grande
Galerie des glaces
 
Il faudra supporter
Cet obélisque couché
Sur l’horizon
 
Du ciel qui s’effondre
 
*
 
In memoriam Pina Bausch
et P. P. Pasolini
 
Poème
La main sur l’épaule
Du précédant
Et tenu de même par
Le suivant
 
Saluant
De la main libre
Sans savoir s’ils vont
Ou sortent
 
De la scène publique
Où ils avancent
À pas lents cadencés
 
Chantant
Dans la file de celles
Et de ceux
 
Qui se tiennent debout
Et agitent
Les bras pour attraper
Le vide

Sommeil vespéral
Comme cette poussière
Qui doucement se pose
Sur les grands crus
 
Comme une neige lente
Sur un chaos
De choses abandonnées
 
Comme ces laves
Qui tombent dans la mer
Laissant sur l’eau
Danser une ponce légère
 
Paix dans l’encrier
Presque vide des plaintes
 
*
 
On n’organise pas la brume
Du poème
Ni la noirceur des ténèbres
Où l’haleine
Perd aussitôt ses pâleurs de
Nuage tiède
On n’épouse pas le mystère
Du rythme
On n’agite qu’un pur silence
 
*
 
La glace énorme des pôles
Fond
La place énorme de l’espace
Se creuse
 
L’infini dépasse la frontière
De l’objet
Le nombre efface l’individu
 
L’hypothèse
D’un dieu est une escrime de
Manchots
 
Une ruse pour monter sur une
Chaise quand montent
Les eaux
 
*
 
L’homme est nu quand
La poésie se propose
Pour écouter
 
Ce qui bientôt disparaît

Lundi
Je tonds la laine
Sur le dos des étoiles
 
Mardi
Je peigne l’écume
Des chevaux de mer
 
Mercredi
Je brosse les pompes
Du crépuscule
 
Jeudi
Je repasse à l’amidon
Les cols de l’aube
 
Vendredi
Je prends la poussière
Sur le tapis d’azur
 
Samedi
Je fais le marché pour
Le dimanche
 
Que l’on passera au
 
*
 
Le vieux clébard a mal
Aux dents
 
Ne lui jetez pas de sucre
Ni des os à ronger
 
S’il penche le cou c’est
Comme ces pins
Parasols au bord de mer
 
*
 
C’était l’usage
Dans les colombiers
De mon enfance
 
De glisser
Un œuf de plâtre
Au creux du nid vide
 
Comme aujourd’hui
Un satellite dans
L’espace
 
C’était l’usage
De planquer à Pâques
Des œufs
Décorés dans l’herbe
 
En ville à la maison on
Ne peut pas
À cause des jardinières
 
Que le pigeon dérange
 
*
 
Un ciel de radis roses
De navets
Mauves et de poireau
Pâle avec
Une branche de céleri
 
Dans le panier d’osier
De l’horizon
 
Les anges
N’ont pas de sexe
Mais feront la cuisine
 
Pour un soleil
Que l’appétit dévore
 
Ils mettront
Des os à moelle avec
Du vermicelle
 
D’astres dans la soupe
Du crépuscule

Ça fait un moment
Que les morts chuchotent
Et s’agitent à l’office
 
Avec des majordomes
Et des femmes de service
 
Qui préparent
Couques thé et café pour
Les gens d’en haut
 
Ça fait un temps
Que les taupes soulèvent
La capote de terre
 
Que les marmottes lèvent
Le nez et guettent
 
Les parfums
Qu’emporte les brouettes
Du vent
 
Crocus perce-neige herbe
Anonyme ont déjà lancé
 
Les pavés de couleurs
Contre les vitraux de l’air
 
*
 
Le miroir sombre du mot
Ne renvoie plus
Que des sons sans parole
 
La lumière
Un tas d’huîtres et de nacre
Broyées
Cela suffit-il pour dire
Jusqu’où est supportable la
Souffrance
 
Méningite cérébrale
Marigot pour les crocodiles
À fleur de peau
 
Qui attrapent
L’antilope venue boire l’eau
Saumâtre
 
Et m’apportait
La douceur nue de ses lèvres
 
*
 
J’ai vu
Ce que je ne voyais pas
C’est beau
 
Comme un stade désert
Un lac sans rides
 
J’ai vu
Ce que je ne voyais pas
Qui déjà s’estompe
 
Mais c’est beau d’avoir
Vu et je titube
Comme l’abeille devant
 
Une gerbe d’arums
Entre les bras d’une fille

Quelques
Travaux ordinaires de
L’astronome :
 
Numéroter
Les pierres dans le ciel
 
Tirer
Des plans sur la comète
 
Tenir
Le journal des éclipses
 
Effacer
Du tableau la craie des
Étoiles filantes
 
Retendre
La corde des horizons
 
Brosser
La poussière quantique
 
Battre
Les tapis des planètes et
Du soleil
 
Ranger
Les anciens trente trois
Tours longue durée
Des galaxies
 
Ouvrir
Le couvercle des pots de
Confiture des trous noirs
 
Conter
Fleurette aux hypothèses
 
Imaginer
Que l’amour paresse et
T’attend dans l’espace
 
Nettoyer
La lentille des télescopes
 
Revoir
Les courbes graphiques
Des écrans
Pour savoir si elle t’aime
 
PS :
Ne pas crier
Si tu te pinces les doigts
Dans l’agrafeuse

L’éphémère
T’apporte dans sa durée
 
De surprendre
L’image rebelle du beau
 
La tempête
Qui aveugle et obscurcit
Les lampes
 
L’odeur l’encens
Le parfum et l’immonde
 
Sont les premières et les
Dernières marches
De l’invisible
 
Puis l’éphémère
Relève l’énorme drapeau
Blanc de la défaite
 
*
 
Je marche
Sur les coquilles d’œufs
Des dinosaures
 
Sur des cimetières
D’avant les déluges et la
Chute des étoiles
 
Sur les os
Tranquilles de morts sans
Tombes
 
Je flâne et regarde
Le nom des rues en rêvant
Aux plaines d’épis
Et de pâquerettes en fleurs
 
*
 
Le porte-jarretelles de fumées
Sur le galbe lisse des cuisses
De l’usine atomique
 
La bave de limaces des longs
Courriers sur le puzzle
Serein de l’azur
 
La liberté prise en otage ! oui
Mais le danseur flamenco
De l’orage en été
 
Les zigzags excentriques des
Libellules sur la berge

En robe de cérémonie
Sur des talons aiguilles
Un bouquet à la main
 
La lumière juste mariée
Sortait de la mairie
Sous les confettis blancs
Et les volées de riz
 
Dans la rue nous étions
Des milliers à lui tendre
Les bras pour marcher
 
En attendant qu’avance
Le cortège noir
Des limousines de pluie
 
Qui va emporter la noce
 
*
 
Éloignez-vous
De la bordure du quai
Ce train ne prend pas
De voyageurs
 
Et le poème passe
 
Cadences rouges puis
Bleues des boggies
Qui s’éloignent
 
La vitesse te soufflette
On ne comprend plus
Les haut-parleurs

On écrit dans le noir
 
Diderot rédige
Au lit ses mots doux
 
Les racines
Seules poussent vers
Le bas
 
Elles apportent
Une gloire éphémère
A l’énigme
Des fleurs d’en haut
 
*
 
Le parfum
Monte à l’échelle
Sans échelon
 
On écrit sur
Les hauts fonds
De l’océan
 
Où la marée joue
Peu
 
Mais l’impensable
Douille d’obus
Du jour
 
Le cuivre verdi
Des naufrages du
Soleil
 
Le souffle
Du ciel qui verse
Son seau
 
La poussière dans
L’œil on l’efface
 
On frotte pour ne
Pas avoir l’air
De pleurer
 
Pour si
Peu d’apocalypse


Le silence d’horloge
Dans l’insomnie
Générale de l’espace

Les pas métronomes
Du vide dans le long
Corridor de l’espoir

Le bruit du chapelet
De bombes
Sur la tombe noircie
Des villes

Les moulins à épices
Des mots
Et le tambour
Des lessives du verbe

Les clepsydres
Marines des baleines

Le son imperceptible
Des phalènes
Après les chrysalides

Et la peur
De tomber des pétales

Illustrations : Détails – Claude Monet.