dimanche 2 mars 2025

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Démesure

une libre lecture du Crépuscule de Prométhée de François Flahault *

, Denis Schmite

Au fil des siècles le mythe de Prométhée posé par Hésiode, ce berger auquel les muses de l’Hélicon si bien dansantes et si bien chantantes ont donné un bâton de bel olivier et inspiré le « chant mystique », ce mythe essentiel a donc a subi quelques mutations conséquentes.

Statue de Prométhée brandissant la foudre devant la centrale nucléaire de Tchernobyl.
« Les dieux sont morts, car la foudre est à moi. » **

« Prométhée, ayant formé les hommes avec de la terre et de l’eau, leur donna le feu à l’insu de Jupiter, l’ayant dérobé dans une fine tige de férule. Jupiter s’en étant aperçu, ordonna à Vulcain de le clouer sur le Caucase, qui est une montagne de Scythie. [...] il fut délivré par Hercule » [1]. C’est Apollodore le Mythographe qui raconte cette histoire, mais il la tient d’autres c’est sûr, peut-être bien de Phérécyde d’Athènes, un mythographe lui aussi mais beaucoup, beaucoup plus ancien et dont il ne reste traces d’aucun écrit, si ce n’est quelques feuillets possiblement dissimulés derrière l’iconostase d’un monastère du mont Athos où on les y aurait oubliés.
Donc Prométhée ne se cantonnerait pas au rôle d’apporteur de civilisation mais il aurait créé l’homme... l’homme mais pas la femme puisque celle-ci fut façonnée par Héphaïstos, le Vulcain des Latins, sur ordre de Zeus, le Jupiter des Latins, pour récompenser Épiméthée, le « nigaud » selon Hésiode, et surtout pour nuire aux hommes, car divinement belle certes mais bien trop curieuse, Pandora, la première femme [2].

Ainsi les hommes seraient faits d’argile et d’eau, recette déjà testée par les dieux Maya en quête d’adoration mais qui n’a pas fonctionné du tout chez eux. « Au premier vent tout se dispersait, à la première pluie tout fondait, et puis à chaque instant tout se ramollissait et s’effondrait... humanité molle... » [3]. Le climat de la Grèce devait être bien moins humide et venteux que celui du Guatemala en cette époque de genèse.
Quoi qu’il en soit, l’argile et l’eau ne pouvaient suffire à elles seules, évidemment, et il fallait encore le souffle de vie, conféré par Minerve, plus ou moins l’Athéna des Grecs, ainsi qu’un élément pour la maintenir cette vie, le feu de la Connaissance dérobé par Prométhée, soit dans la forge de Vulcain soit au char du soleil, les avis divergeant sur ce point.
Apollodore rappelle aussi qu’Hésiode évoquait un autre motif de la colère de Zeus à l’égard de Prométhée. Il y aurait eu tromperie sur la matière des sacrifices, des os couverts de graisse au lieu de chair et de tripaille. Et puis il rapporte aussi que Douris de Samos parlait de l’amour que ressentait fortement Prométhée à l’égard de Minerve, ce que faisait plus que condamner le « père » de celle-ci, Jupiter. Beaucoup de litiges et de griefs en fait !

Boccace dans « Genealogium deorum gentilium », sa généalogie des dieux païens, analyse le Mythe et fait une distinction franche entre deux Prométhée, le créateur du premier homme et le transmetteur de la civilisation, donc de la culture. Ces deux dieux « fabriquent » deux types d’hommes, l’homme de la création, « l’homme à l’état de nature », pur mais aussi ignorant et faible, donc sujet au péché originel, et l’homme racheté par le don du feu, l’homme en voie de connaissance puis connaissant, l’homme à l’état de civilisation, mais attachant au mot « civilisation » plus de largeur et surtout de hauteur, on préfèrera à ce stade « l’homme à l’état de société ». Partant de là, tout coupable qu’il est, Prométhée le créateur d’homme est un bienfaiteur ce qui est un gage d’innocence et même d’un peu plus. Comme le souligne François Flahault, il y a là témoignage d’une « christianisation » du mythe de Prométhée.
Piero di Cosimo, le délicat peintre florentin, illustre cette évolution du « mythe de Prométhée » dans une sorte de bande dessinée en deux volets, un diptyque éparpillé entre deux institutions, et malheureusement c’est presque toujours le cas quand il s’agit de diptyque ou de triptyque.

Dans le premier tableau, dans la partie gauche, on voit Prométhée façonnant l’homme en la présence émerveillée d’Épiméthée, puis, au centre, la sculpture achevée sur un socle, un éphèbe, et enfin sur la gauche Minerve invitant Prométhée à l’accompagner suivi de leur envol à tous deux vers l’Olympe.
Dans le second tableau, profitant de sa montée au ciel, alors au centre d’un gros nuage moutonneux, Prométhée dérobe un peu de feu à une roue du char du soleil puis, sur la gauche, il donne le souffle de vie à la statue de l’homme en approchant de son cœur le roseau qui contient ce feu volé. Déjà la peau n’a plus une teinte argileuse et l’homme parait s’animer. Sur la droite, Prométhée est lié étroitement au tronc d’un arbre effeuillé, ce qui renvoie au bois de la crucifixion, sur une branche duquel le « chien ailé de Zeus », l’aigle, attend fébrilement de lui dévorer le foie. Au centre, au milieu d’une petite assemblée, Minerve présente une Pandora langoureuse à Épiméthée.

Christianisation du mythe certes mais Prométhée n’est pas le Christ pour autant.
François Flahault rappelle fort justement que pratiquement toujours « dans la tragédie grecque, la frontière qui sépare le juste et l’injuste, l’innocence et la culpabilité, ne passe pas entre deux personnages, elle n’oppose pas le bon et le méchant ; cette frontière passe à l’intérieur d’un personnage... » Ce sont les autres qui voient et disent ce que lui-même ne veut pas voir. Déjà chez Eschyle, les visiteurs de Prométhée sur son rocher le mettent en garde contre ses propos inconsidérés. Le chœur composé des filles d’Océan : « Toujours de l’audace ! Malgré cette amère infortune ne vouloir rien céder ! Ton langage est bien téméraire ! ... Quel est ton espoir ? Ne vois-tu pas que tu as manqué de sagesse ?... » Océan lui-même, dieu plus ancien que Zeus : « ... Rentre en toi-même ; forme-toi un nouveau caractère... Plus d’outrages, plus de traits acérés : prends garde... j’ai là devant moi les fruits qu’on tire d’une langue trop présomptueuse... » [4] Ce qui est reproché à Prométhée c’est son arrogance et son orgueil, en un mot son HUBRIS, sa démesure. L’hubris, le grand mot est jeté, qui va traverser toutes les époques et pratiquement tous les hommes... et bien des femmes aussi !

Prométhée créateur de l’homme et pourvoyeur de la Connaissance se positionne de facto comme LE concurrent de Zeus. Il remet en question le dieu suprême puisqu’il remplit une partie de ses fonctions, la création, celle de l’homme, et qu’il s’est emparé de son attribut majeur, le feu ou la foudre, tout en étant celui qui voit dans le futur, par opposition à Épiméthée, « celui qui pense après », et aux autres dieux aussi qui n’ont pas le don de voyance. Prométhée sépare le dieu suprême de l’homme tout en le reliant à lui par la Connaissance. C’est ici déjà une sacrée brèche ouverte dans la transcendance ! Il ne reste plus qu’à opérer le glissement de Prométhée à l’Homme, lui faire profiter de cette brèche.

Être connaissant c’est être conscient, et être conscient c’est avoir la capacité de penser. À partir de là qu’est-ce qui pourrait empêcher de penser l’Infini ? François Flahault cite Ludwig Feuerbach : « La religion, du moins la chrétienne, est la relation de l’homme à lui-même... l’être conscient a pour objet l’infinité de sa propre conscience » et puis « Homo homini deus est » [5], l’homme est un dieu pour l’homme car étant un être conscient il peut penser l’Infini. Dieu pense le monde et le crée en même temps. La création c’est ce qui définit l’artiste. Donc Dieu est un artiste, l’Artiste ! Dieu peut mettre une idée dans l’esprit de l’homme, et celui-ci, réalise alors une imitation de l’idée, ici c’est un artisan, mais l’homme peut aussi « concevoir une idée qui n’existait pas avant lui » et quand il la réalise cette idée il y a non plus imitation mais création. Il y a donc similitude entre l’homme et Dieu. La quête de l’homme connaissant c’est connaître ce que connait Dieu, comprendre l’univers qu’a créé Dieu, accroître sa parenté avec lui puisque l’homme a été fait à l’image de Dieu. Pour les philosophes, et les théologiens, êtres connaissants par définition, la religion ne peut donc plus se résumer à une simple sotériologie, une doctrine de salut de l’âme. Il faut découpler le corps et l’esprit, la matière et l’âme. Le corps est corruptible mais l’âme est immortelle. L’âme c’est le « sujet pensant ».

Chez Saint-Augustin, il existe une « parenté entre personne humaine et personne divine », ce qui peut constituer une première formulation du Cogito mais demeure la « dépendance à l’égard de Dieu ». Pour Descartes l’âme est bien sûr créée par Dieu mais « l’être se réalise dans le connaître », et il va plus loin encore, Descartes, en déclarant qu’il faut « se rendre comme maître et possesseur de la nature » [6]. C’est cette formule quasi programmatique qui pose LE problème ! L’homme connaissant se croit en position d’extériorité par rapport au monde matériel, la Nature, comme il se sentira plus tard en position d’extériorité par rapport à la société. Hubris ! Il va s’agir de chercher à connaître les lois de la Nature pour s’approprier celle-ci. Certains diront qu’il y a un « pouvoir naturel d’appropriation » ... de la Nature. Parallèlement, il y a construction et développement de l’Idée de Soi et aussi de « l’individu prométhéen ».

Ce qu’on a oublié c’est que plus on joue avec le feu plus on risque de se brûler. Tout ceci ne peut que très mal finir. C’est pour cette raison que François Flahault consacre quelques lignes de son introduction à l’évocation de la catastrophe de Tchernobyl.

A suivre...

Août 2024

* François Flahault, Le crépuscule de Prométhée, Contribution à une histoire de la démesure humaine (Mille et une nuits, 2008).

** Louis Ménard (1822-1901), Prométhée délivré in Poëmes (1863), cité par François Flahault dans Le crépuscule de Prométhée.

Notes

[1(Pseudo-Apollodore (Ier ou IIe siècle) - Bibliothèque - Livre I - Chapitre VII.

[2Hésiode (VIIe siècle avant notre ère) – Les Travaux et les Jours.

[3Chapitre traitant du Popol Vuh (Le livre du Conseil) dans mon texte le Théâtre de Dieu in Autour de la Cosmogonie-Cosmologie de Hildegarde von Bingen.

[4Eschyle (525-456 avant notre ère) - Prométhée enchainé.

[5Ludwig Feuerbach (1804-1872) - L’Essence du Christianisme (1841).

[6René Descartes (1596-1650) - Discours de la méthode.