dimanche 3 mai 2026

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De la photographie du mort à l’éternité virtuelle 4/5

tombes et photographies

, Irène Jonas

Dès leur mise au point, les techniques permettant la réalisation des bijoux photographiques ont eu l’ambition de fixer durablement l’image sur un support, si possible pour l’éternité. Un manuel de 1885 encourage les photographes à profiter des bénéfices que peut engendrer une production de bijoux photographiques*.

Avec l’évolution des procédés de la plaque émaillée et les fixations sur porcelaine, des petits médaillons photographiques sur céramique, de teinte sépia, noir et blanc ou polychrome, de forme ovale et de dimensions normalisées [1], vont faire leur apparition dans les cimetières et personnaliser les sépultures. L’apposition d’une photographie du mort, photographié de son vivant, sur la tombe correspond à une période où les cimetières deviennent progressivement des lieux de pèlerinage. Il convient désormais de les entretenir et de faire que les morts aient des tombeaux dignes de ce nom. L’apposition d’une photographie sur le tombeau est également liée, souligne Jean-Hugues Déchaux, au fait que la tombe symbolise la présence du mort et qu’elle apparaisse désormais comme un procédé de présentification du trépassé. La photographie funéraire apporte en ce sens un surcroît d’individualisation à une tombe au sein de laquelle le mort est déjà bien individualisable.

La photo du défunt sur sa tombe nous rappelle tout simplement ce qu’il était. L’ovale comme forme éternelle et l’effacement de toutes les traces de l’environnement originel au fond de l’image arrachent la personne à la vie terrestre et visent une vie post mortem. « En tant qu’image culturelle, la photographie nous suggère par son atemporalité l’allusion à la vie éternelle promise par la religion chrétienne » [2]. La figuration des défunts et la photographie choisie pour la tombe n’a pas été sans évoluer au cours du XXe siècle. Aux portraits stéréotypés et aux poses statiques réalisées en studio, qui majoritairement représentaient les personnages par genre ou tranche d’âge ou profession, succèdent des photographies plus variées et personnalisées. Les photos sont là pour leur rappeler un sourire, un trait de caractère particulier qui faisait le charme du défunt.

Faustine Borel [3] montre comment à partir des années 1980 les cérémonies laïques s’accordent davantage aux particularités du défunt, en ce qu’elles doivent correspondre au trépassé, être personnalisées, sembler uniques et reprendre les passions de la personne disparue. Les messages gravés assortis de motifs visuels faisant référence directement à la culture religieuse (croix, effigies du Christ ou de la Vierge, branches d’olivier ou colombes) laissent place à des plaques de plus en plus décorées d’images symbolisant le métier, les loisirs préférés ou les activités du défunt : « De multiples facettes de l’individu sont déclinées en images par ceux qui partageaient ces activités avec lui. Car chaque plaque matérialise un lien ». [4]

Plus contemporaine, la technique de la photogravure monochrome au laser sur une stèle ou sur la pierre tombale libère la photographie de son cadre et permet de l’agrandir.

Kazakhstan, 2011.
© Irène Jonas - Agence révélateur

Notes

[1Caroline Ziolko, « La photographie mémoriel. Dire la mort et son contraire », in Frontières, Vol.23, n°1, 2010, p. 33-39

[2Anton Holzer, cité par Alexander Streitberger, « Rendre hommage à ces « morts » : l’église comme lieu d’exposition pour la photographie ». L’établissement de la photographie dans le paysage culturel français (1969-1981) : les nouveaux organes de diffusion de la photographie. Journée d’études doctorales. (Paris 2008-07-03). Available at : http://hdl.handle.net/2078.1/84137

[3Caroline Ziolko, article cité.

[4Sylvain Maresca, « Imagerie funéraire », in La vie sociale des images, 30/12/2012, [culturevisuelle.org].

(*) Lauriane Thiriat, « Porter l’image d’un proche sur soi : du petit objet photographique à l’image numérique », mémoire ENS Louis Lumière, 2010.

Photo d’ouverture : Cimetière de Saint-Petersbourg, 2017, © Irène Jonas - Agence révélateur.