dimanche 1er mars 2026

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Post mortem

De la photographie du cadavre à l’éternité virtuelle 2/5

photographie et faire-part

, Irène Jonas

Les rites funéraires obéissent à deux logiques principales, celle qui consiste à « retenir » le mort parmi les vivants et celle qui consiste à venir dire que l’on s’en sépare *.

L’enjeu de la ritualité funéraire est de transformer le décédé en un défunt et de faire place au défunt en ritualisant cette séparation [1]. Le premier usage de la photographie à la base de rituels funèbres, fut de reproduire un cliché du mort, réalisé de son vivant, afin de le joindre aux courriers familiaux, à la notice nécrologique, de présenter celle-ci lors de la cérémonie ou encore après l’enterrement de la disposer, avec la photographie, dans un coin de la maison, sous un cadre tendu d’un ruban de crêpe noir garni de fleurs, monument miniature et domestique.

Le faire-part de décès, souvent accompagné d’une photographie prise lors du vivant de la personne, est conçu pour donner à celui qui le reçoit des informations essentielles : l’annonce de la mort et la présentation de la famille, des informations secondaires relatives au cérémonial et, éventuellement, des informations complémentaires concernant le défunt ou la cause du décès. Il est envoyé à tous les amis et connaissances du défunt pour les tenir au courant de sa disparition, mais aussi pour leur fournir les informations nécessaires concernant la date et le lieu des obsèques.

En quoi diffère l’annonce de la mort sur un réseau social ? Les réseaux sociaux sont des manières de garder du lien avec la personne. On y rend visible une partie de notre vie. Toutefois, comme le rappellent plusieurs articles dont celui de Sophie Pène [2] , la mort représente une part infime des thèmes explicites des messages sur les réseaux sociaux. Bien qu’anciens et nouveaux faire-part disent tous deux le vide laissé par la perte, évoque et/ou énonce les causes de la mort, le post sur Facebook perd la vocation de convier ses « ami.es facebook » à la cérémonie pour se limiter à l’annonce du décès. Par ailleurs, si les faire-part de décès célébraient le culte de la famille, dans le sens où la famille rassemblée annonçait la mort de l’un des siens, et semblait mettre en scène sa cohésion et sa puissance face au reste de la société [3], sur Facebook, c’est l’individu seul, voire esseulé, qui informe ses « ami.es-Facebook » de la mort d’un.e proche. « L’annonce du décès de ma sœur sur facebook, avec une des rares photos où nous sommes toutes les trois, était fait pour la communauté Facebook, amis et collègues… Je lui fais une place dans l’historique de mon fil Facebook parce que j’y mets des étapes de ma vie et je ne pouvais pas faire comme si ma sœur n’était pas morte. Je ne voulais pas être plainte mais j’ai eu une inondation de condoléances ».

Enfin, si dans les deux cas sont annoncés le lien de parenté avec le ou la disparu.e, éventuellement les causes de la mort, les émotions ressenties par celle ou celui qui poste l’annonce du décès ont une place particulière sur les réseaux sociaux qu’elles n’avaient pas dans le faire-part. La photographie, souvent issue d’un album de photo, montre la personne décédée avec la personne qui publie le post explicitant le lien mais aussi l’affection qui les unissaient : « Ma maman nous a quittés aujourd’hui, j’ai eu la chance de la chérir pendant 60 ans !!! ». L’annonce de la mort sur les réseaux sociaux avec la présentation d’une photographie post-mortem reste extrêmement rare. Le choix de Louise Rafkin de partager une photo de sa mère sur son lit de mort sur les réseaux sociaux pour annoncer sa mort a donné lieu à un article dans le New York Times, ce post ayant suscité de nombreux commentaires.

Autre nouveauté liée au réseaux sociaux, l’annonce du décès sur la page facebook du disparu. Une étude [4] qui s’intéresse au remplacement de l’image de profil montre qu’elle témoigne d’un changement de perspective tant au niveau photographique qu’énonciatif. On glisse ainsi d’une photographie que le défunt avait choisie pour la remplacer par une image, souvent choisie par un ou des proches, qui rende au mieux hommage au disparu.

Julie et Didier, membres de l’association Marseillais Solidaires des Morts Anonymes, participent à l’inhumation d’un défunt non réclamé.
© SAMY AIT CHIKH


 

Notes

[1Patrick Baudry, opus cité, p. 21

[2Sophie Pène, Facebook mort ou vif, Questions de communication, 19/2011. http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/2617

[3Gabrielle Petitdemange, « Les faire-part de décès. Un autre langage du deuil ? », in Revue des Sciences Sociales, n°31, 2003, p. 218-224.

[4Fanny Georges, Virginie Julliard. Profilopraxie et apposition des stigmates de la mort : comment les proches transforment-ils la page Facebook d’un défunt pour la postérité ?. Línguas e Instrumentos Linguísticos (Brésil), 2016, 37, pp.231-256. hal-01575175

Image d’ouverture : Accompagnement par l’association Marseillais Solidaires des Morts Anonymes (MSMA) lors de l’inhumation d’une défunte anonyme. © SAMY AIT CHIKH

(*) Louis-Vincent Thomas (1985), opus cité.