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De la photographie du cadavre à l’éternité virtuelle 3/5
photographie et obsèques
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Les photographies réalisées lors des funérailles ont longtemps été réservées aux « grands hommes ». Pour le commun des mortels, les funérailles ont été majoritairement un moment sans photographes et l’on pourrait presque dire l’un des rares moments de la vie familiale où un rituel de passage n’est pas photographié.
La seule photographie existante lors d’un enterrement a majoritairement été l’image statique du défunt choisie pour faire partie de la cérémonie elle-même, posée sur le cercueil ou proche du celui-ci. Une façon de donner une présence à celui qui ne peut plus être présent. Ce portrait du défunt peut aujourd’hui être remplacé par un écran qui diffuse en boucle des photographies de la personnes décédées, à plusieurs âges et dans diverses situations familiales et amicales. Les images sont le plus souvent sélectionnées par les proches qui ont scanné des photos de famille ou réalisées par des amis. Ce dispositif audiovisuel installé dans des crématoriums est utilisé pour personnaliser la cérémonie, souvent lors de rituel civil. On peut supposer qu’il a pour objet de pallier le religieux et de combler un manque entre la mise en bière et l’inhumation.
S’il n’existe que peu d’images des funérailles, une exception est faite pour la tombe après la cérémonie. Cette photographie de la tombe est souvent destinée aux personnes qui n’ont pu se rendre à l’enterrement : « Quand ma tante est morte, je n’ai pas pu aller à l’enterrement. Mes parents m’ont envoyé les dernières photos qu’ils avaient prises et une photo de la tombe, avec toutes les fleurs dessus » (Aline, 45 ans) ou être une image qui permet aux proches trop âgés pour se rendre sur la tombe d’un proche, de se recueillir : « Je ne peux plus aller sur la tombe de mon mari, je suis trop loin maintenant, alors j’ai demandé à mon fils de prendre une photo. Quand j’en ai envie, je la regarde » (Louise, 85 ans).
Toutefois, depuis quelques années, on voit apparaître sur internet des sites de photographes professionnels qui proposent leurs services pour réaliser un reportage sur les enterrements, les funérailles et les cérémonies. « Pas encore rentré dans les mœurs en France, de plus en plus de personnes souhaitent avoir un photographe professionnel sur place afin de préserver le devoir de mémoire ! », peut-on lire sur le site de l’un d’entre eux [1]. Un site en ligne invite les photographes à clarifier le but de la mission, à définir avec la famille les moments photographiables et à ne jamais oublier d’être respectueux et non intrusif (discrétion et absence de flash), sans oublier d’inclure les éléments inanimés des funérailles (fleurs, site de la tombe, corbillard, etc.) [2] .
Autre nouveauté, le selfie funéraire. Pour Florence Quinche, les jeunes endeuillés, avec les téléphones portables et les réseaux sociaux, ont développé de nouvelles pratiques qui diffèrent totalement de celles des adultes ou des cérémonies religieuses classiques, avec notamment celle de prendre des selfies pendant les funérailles. « L’aspect "quotidien" de Facebook permet de montrer d’autres aspects des funérailles que ceux présentés lors d’une cérémonie conventionnelle. Les jeunes se photographient lors des préparatifs dans leur chambre d’hôtel, ils montrent leurs habits de deuil, les moments de détente ou d’hommages informels après la cérémonie, comme ces jeunes lors de l’enterrement de leur cousin, qui boivent du champagne à sa santé » [3]. Ce phénomène qui regroupe les photographies dans un blog funeral selfies s’est d’abord fortement développé aux États-Unis et au Canada. Il n’est pas sans susciter des débats, les uns défendant les manières que peuvent avoir les jeunes de faire leur deuil, les autres les jugeant irrespectueuses, au point qu’un site d’assurance obsèques français précise : « Aujourd’hui les entrepreneurs de pompes funèbres avertissent les familles qui, si elles le désirent, demandent alors aux personnes invitées d’éviter ce genre de photo ; mais ils ont conscience, devant l’ampleur grandissante de cette pratique, qu’il va falloir promulguer des lois afin de freiner un usage souvent aussi irrespectueux que malsain » [4].
Enfin, on ne peut passer sous silence les photographies qui sont parfois glissées dans le cercueil, comme pour accompagner le mort. « Quand mon père est mort, j’étais petite. Ma mère m’a demandé si je voulais mettre quelque chose dans le cercueil et j’ai choisi une photo où j’étais avec lui. Il me tenait dans les bras » (Aline, 17 ans).
Notes
[1] https://www.stephaneclementphotograph.com/categories_rubriques/enterremen t-deces-commemoration/
[2] https://fr.minotauromaquia.com/blog/featured-articles/2018-05-06-how-to- photograph-a-funeral-7-steps-with-pictures.html
[3] Florence Quinche, « Faire mémoire sur internet. Les réseaux sociaux et sites de commémorations induisent-ils de nouveaux rapports à la mort »}, Frontières, 29.[[https://doi.org/10.7202/1042981ar
[4] Site d’assurances obsèques.
Image d’ouverture : photo © Irène Jonas - Agence révélateur, issue de la série « Son dernier souffle », 2012, sur les derniers moments du père de l’artiste.

