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Post-mortem
De la photographie du cadavre à l’éternité virtuelle 1/5
ou la photographie post-mortem
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Les photographies parlent de la mort à chaque étape : faire-part, portrait post-mortem, funérailles, cimetière... réseaux sociaux. Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie et la mort ont été intimement liées. Photographies des morts -vivants- pour le faire part, la cérémonie et la tombe. Photographies des morts -morts- pour les familles et les portraits post-mortem. Certaines de ces pratiques ont disparu au cours du XXe siècle, d’autres ont évoluées et/ou se sont transformées au XXIe siècle, notamment avec l’apparition d’internet, du smartphone et des réseaux sociaux.
Au milieu du XIXe siècle, à l’entrée de la morgue, sont affichées les photographies de cadavres. Elles constituent le prolongement de l’exposition publique lorsque le cadavre ne peut plus être montré et vise à permettre l’identification du défunt. Cette pratique, liée à celle de la photographie judiciaire, est effectuée par le service de la préfecture de police. A la même époque, les photographies post-mortem au sein des familles prolongent et régénèrent la tradition du masque funéraire et du portrait peint sur le lit de mort. Faisant désormais partie de l’éventail des services offerts par les daguerréotypistes, elles deviennent accessibles au plus grand nombre et permettent à chacun de conserver le souvenir des morts à travers leur image ultime [1]. Ces portraits, arrangés et retouchés, présentent des visages d’une grande sérénité. A la perfection morale du défunt doit correspondre la beauté de son « dernier sommeil ».
Á partir de 1850, si l’enfant meurt, on porte son deuil comme on le ferait pour un adulte. En raison du taux de mortalité encore élevé chez les enfants, cette pratique devient tout indiquée pour se souvenir d’un enfant cher décédé trop tôt. Les photos regroupées dans l’ouvrage de Joelle Bolloch Post mortem [2] témoignent de cette pratique et de ses évolutions. Cette pratique de la photographie postmortem, autrefois si présente et familière, va progressivement s’effacer jusqu’à disparaître dans la seconde partie du XXe siècle, mettant les survivants autant dans l’embarras que le mort lui-même. A l’aube du XXIe siècle, la photographie d’enfants tend à (ré)émerger dans un contexte totalement différent : celui très médicalisé du deuil périnatal et des pratiques hospitalières concernant les fœtus mort-nés et nouveau-nés décédés. On assiste aujourd’hui à un double phénomène. Pour une part des associations recrutent des photographes professionnels bénévoles qu’elles forment pour intervenir dans le deuil périnatal et pour une autre part, des formations photographiques spécifiques sont données dans les maternités aux soignants qui le souhaitent. Pour certaines de ces photographies une mise en scène du nouveau- né dans les bras d’un parent renoue avec certaines pauses post-mortem du XIXe siècle.
D’autres changements font également leur apparition dans les familles, via l’apparition des smartphones. Lors d’une étude que j’ai menée en 2010 sur la photographie post-mortem, il apparaissait que si un dernier portrait était réalisé par un proche, il était souvent fait en cachette des autres membres de la famille et restait secret. Bien que facilitée par le smartphone pour la prise de vue, la photographie post mortem demeurait une pratique dissimulée et embarrassante.
Le regard des autres, évoqué comme frein à la prise de vues, est ainsi majoritairement celui des autres membres de la famille : « J’avais besoin d’intimité, j’ai attendu d’être seule et je ne me serais pas vue le faire en présence de ma famille ». Pour l’une d’entre elles, dont la sœur est restée plusieurs jours dans le coma avant de décéder à l’hôpital, la prise de vue s’est décidée très vite : « J’étais avec la meilleure amie de ma sœur, elle m’a dit : "fais-le, je tiens la porte pour que personne ne rentre". Alors je me suis dépêchée et j’ai fait des photos d’elle. J’avais envie de le faire mais j’étais comme une voleuse qui a peur de se faire prendre et depuis je ne les ai jamais regardées. Elles sont la-haut au-dessus de l’armoire ». Le fait que la personne décède à la maison laisse cette marge de liberté qu’est l’absence d’un regard extérieur. Après le départ des pompiers, cette épouse réalise une première photographie avec son téléphone portable puis en réalisera d’autres à la morgue. « Avant qu’il ne parte à la morgue, il était là sur le lit dans le salon après les non-réanimations, et j’ai fait une photo à ce moment-là, une photo rapide avec le portable et après j’ai fait des photos à la morgue, toujours avec le portable. Je ne voulais pas oublier les derniers instants, je n’avais pas envie qu’ils s’échappent. Il y a des tas d’instants qui sont partis, toute la vie, mais là il y a quelque chose qui doit rester ».
Notes
[1] Voir à ce sujet : Emmanuelle Héran, commissaire générale de l’exposition Le Dernier portrait qui s’est tenu au musée d’Orsay au printemps 2002 et auteur de l’ouvrage Le Dernier portrait, Paris, RMN, 2002.
[2] Joëlle Bolloch, Post mortem, Photo poche, Actes Sud, 2007.
Image d’ouverture : photo ©Irène Jonas-Agence révélateur, issue de la série « Son dernier souffle », sur les derniers moments du père de l’artiste.

