Accueil > Les rubriques > Images > De la lumière à l’ombre
Absence photographique
De la lumière à l’ombre
ce que je crois de la photographie
,
La photographie n’est pas un marivaudage. Ce médium découpe le réel mais aussi avec parfois son absence. Et Celle-là est à trous. Chaque photographe peu ou prou pense entretenir un engagement documentaire mais de fait, il crée souvent et surtout un clivage qui prend part à la transformation du monde. Celui-ci n’est pas seulement lié à un style ou à une forme mais à une histoire intime. Bref, on ne badine pas avec le réel.
À ceux qui prétendent singer le réel, la leçon du livre « La Chambre Sombre » prouve qu’on ne fait pas du documentaire : on est documentaire. Mais cet « esprit » n’est qu’un aspect de la photographie. Tout regardeur peut se construire avec absence de figuration, même parfois dans la mode et le luxe. Toute photographie n’est donc pas une représentation mais une transformation. Un acte magique s’inscrit dans la photographie. À ce titre, par exemple, les femmes captées par Sylvie Aflalo-Haberberg surgissent de l’ombre, de l’invisibilité et d’une forme de disparition. S’ouvre là une relation différente avec l’image et un lien plus viscéral avec la photographie. Une question se pose, qui n’est pas simple : de quelle photographie maintenant est-il question ?
Il ne s’agit donc pas de présenter une photographie purement plasticienne et esthétique, voire une photographie de mode. L’objectif est de sortir des attendus. Et jamais pour y retourner à ce moment-là. En conséquence, de tels photographes portent un vrai questionnement de société. Ils assument une responsabilité photographique, un engagement en faveur du monde. Ils remettent beaucoup de choses en question et poussent une fois encore à définir plus précisément la photo agissante à une époque où tous les repères sont en train d’exploser.
Et si un tel médium permet de construire un monde, le parcours de vie pour faire émerger une photographie est long chez des créateurs. Les photographies sont bien plus que des images. C’est pour cette raison qu’il faut être vigilant sur la place de l’IA aujourd’hui. Il convient de se demander quelles histoires les images fabriquées par des machines portent et comment nous pourrons nous construire avec elles. Mais c’est une autre histoire.
En ce sens, et par exemple, Chrystèle Lerisse se situe en deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire. Plus que pour toute autre œuvre et au fil du temps, la photographe prend conscience du carcan du réel qui l’enserre et qui peut la faire ressembler à une bête criant le pied dans un piège. Mais elle s’en dégage, en ses photographies de près ou éloignées. Elles créent un grain et une sous-exposition délibérée de ses présences typiques.
L’Imaginaire ne cesse donc d’émerger, moins au prix de la mort du réel que par sa surréalité, sa magie, dans l’invisible d’un décor, dans le geste d’une main, dans le segment d’une colonne.
Une telle nécessité de l’image passe par l’ombre même si tel transfert a dû se courber parfois sous certaines fourches caudines — morale oblige. Mais dans l’obscur, quelque chose d’autre travaille que les forces d’Éros et de Thanatos, là où l’image semble la plus littérale et la plus proche du réel.
Si la photographie est acte de création, sa flamme ou son infâme sont bien plus qu’un dépôt et sa déposition. Elle n’est pas que trace car elle revendique la poétique de l’image. Elle reste aussi palimpseste de la mémoire et celui du réel. À ce titre elle peut, paradoxe essentiel, en contenir l’absence. Surgit la partie visible de l’iceberg du monde, son négatif, son noir et tout ce qui hante bref bien plus que face au « Plaisir qui fascine, et le désir qui tue » (Baudelaire) compris.
Par la maturité de créateurs, des crépuscules flamboient sourdement. Ils sont incendiés de désir ou de répulsion. Leur chambre devenue d’abord claire, désormais sombre, crée un pas au-delà de nos émotions, connaissances. La nouvelle genèse de telles créations n’est donc pas une affaire morale ou de moraline spécifique. Surgissent la vérité, la beauté au-delà de la clarté des évidences — prétextes d’éclairages de commodité. La magie nocturne — plus que la solaire chère à Barthes — accueille le tout et son contraire en un langage du silence (et leurs choses). Il est transformé en un soleil noir de la nécessité.
La chambre sombre révèle de nouvelles confidences pour retrouver des lieux fabuleux, tragiques ou heureux. Elle nous lie dans un « desiderium » à retrouver, à découvrir. La photographie fait sortir de l’énoncé et projette au-delà de la pensée, au-delà de ce qui existe déjà de quelques façons. Dans ce but, et par exemple, l’esquisse d’un paysage devient le paysage d’une esquisse. Celle-ci donne présence à l’indicible, à l’invisible, soit d’un négatif irrécusable, soit d’hallucinations éparses pour tempérer le néant et en extraire des jaillissements. C’est une histoire de passage du clair à l’obscur. Pour voir mieux.
Jean-Paul Gavard-Perret, « La chambre obscure », Éditions Douro, mai 2025, 126 p., 17 €.
€17.00
ISBN : 9782384064946

