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De L’homme Effondré à L’homme Ordinaire à L’homme Sans Titres
Note manifeste, 2026
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La technologie numérique a libéré ma photographie, à savoir que tout ce qui était réglages d’ordre mécanique propre à l’argentique s’est déplacé au profit de réglages à l’endroit même de la pensée, comme étant le siège même de l’acte photographique. C’est en ce sens qu’une photographie pensée et ouvertement intentionnelle peut tendre vers l’abstraction.
Trois approches conceptuelles m’occupent aujourd’hui : l’effondrement, l’homme ordinaire et l’homme sans titres qui témoignent tout trois d’une avancée lente et progressive de la perception et de la conscience. La photographie, en tant que c’est un art, est l’histoire recommencée du glissement inexorable d’une chose à une autre.
Effondrements, c’est une sélection resserrée de photographies réalisées entre 2010 et 2024 et qui toutes tentent de représenter un archétype d’effondrement — ou d’instabilité — réel, associées à des pensées, maximes ou aphorismes issus des notes de mon journal écrites en cette même période et qui leur font écho.
L’Homme ordinaire (2024), c’est la conscience nette que, sous les yeux de l’Occident du moins, nous sommes tous les mêmes, et c’est là le sens politique de mon travail — « ordinaire » signifie donc pour moi absence revendiquée et défendue de titres, qu’ils soient de séjour, de fonction, de noblesse, de grandeur, de compétition, etc. Mais c’est aussi la conscience triste que j’ai d’être politiquement un homme ordinaire. J’ai toujours cherché à ne pas établir de hiérarchie, d’aucune sorte et en quelque objet que ce soit, c’est en cela que je pense que tout est égal, photographiquement s’entend. Après dans l’ordre social c’est une autre affaire. Nous n’avons pas de compte à rendre, mais à rendre compte d’un état du monde dans lequel on vit et du temps qui nous est accordé.
L’Homme sans titres (2021-2025), c’est une présence comme à l’état naissant — une photographie faite de telle manière qu’elle déclencherait la pensée qui nous conduirait à imaginer le chemin qui l’a fait naître. Il faut se coltiner au réel — s’y cogner — d’une manière neuve pour faire quelque chose de neuf, afin d’instaurer une réalité photographique nouvelle.
Quand je dis « chute » ou « effondrement », ce n’est pas en terme de morale. Je ne cède à nulle idée de déclin et je n’abonde pas à cette devenue banale perspective de faillite civilisationnelle. Je n’annonce pas le chaos. J’épouse au contraire la clause, s’il en faut, de l’alliance d’indétermination et de précision, de retrait et de passion.
Je cherche par la photographie à créer les conditions aptes à penser les possibles, afin de présenter des personnages et des situations à même de nous interroger sur notre présent et sur nos sociétés obsédées par leur déclin. De tous temps, j’ai tenu à ce que la fiction s’immisce dans le réel, dans le seul but de dresser un tableau de mon époque et de la vivre sur le mode d’une expérience, tantôt héroïque, tantôt dérisoire, parfois inquiétant et finalement ordinaire.
L’art se doit d’être utopique et prospectif ou rien, et certainement pas ornemental. Mon attention se porte avec une précision accrue sur les potentialités et les effets de l’époque actuelle sur les individus. Cela ne peut se faire qu’une fois ceux-ci privés de qualités — ces attributs qui définissent l’identité individuelle et sociale. L’ordinaire n’est pas une fin en soi, mais bien une tentative de dépasser notre état de déréliction, dans l’attente que parvienne à poindre une lueur un peu sublime.
Je suis en quête de beauté nue — une de ces espèces de beauté ingrate — qui ne peut être que le fruit d’une entente de l’intellect et du sentiment, de « la tentative du tout, du tout du monde » (Duras à propos de Musil).
Je m’éloigne aujourd’hui radicalement du monde des grandes choses. Et quand je dis « ordinaire », il s’agit d’une expérience spontanée d’une sorte de déqualification assortie de la force d’une conscience politique et sociale. Je me vois agissant à la manière des peintres primitifs qui savaient séparer et unir, en un même tableau, indifférence et passion, mépris et bienveillance avec force paradoxes et ambivalence.
En vérité, ici-même, je cherche à déterminer si je comprends quelque chose à ce que je raconte, et très précisément à l’endroit de ce glissement progressif de l’un à l’autre des concepts « effondrement » / « ordinaire » / « sans titres ». Qu’est-ce-que j’entends par là ? Qu’est-ce que vous vous entendez ? Et puis il y a cette idée qui taraude : comment parvenir à être conforme à ses origines, et si c’est le cas, est-ce encore et toujours une histoire de conscience de classe, de fidélité à sa lignée — se venger d’être ?
L’homme sans titres, c’est moi et c’est toujours une histoire de dette à régler et de honte à partager. S’il y a une possibilité d’abstraction en photographie, à la seule fin de dégager la sensation pure, c’est en la débarrassant des significations qui l’encombrent et en faisant barrage à ce qui ne la concerne pas.
Concluons donc sur ces mots de Nathalie Sarraute : « Il s’agit d’exprimer la sensation donnée par la chose, non de montrer la chose elle-même. » Aussi, il n’y a pas à se méprendre quand on regarde une photographie, nous n’y voyons pas un objet et encore moins un sujet. Dans le meilleur des cas nous y voyons une chose, une chose photographique en prise sur le réel certes, mais qui se donne comme une pure pensée poétique, comme l’élément d’une poétique, ce mot précieux de Paul Valéry qui désigne la création même.
Image d’introdduction : Sans titre, Pas-de-la-Case, Andorre, 2022




