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Chronos et Saturne
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« Comment juguler la spirale de la violence ? » se demandaient à cette époque les journalistes en évoquant la situation en Afrique du Sud et certains qualifiaient même cette spirale d’infernale. Une spirale infernale de violence, c’est l’une des expressions de l’extrême pour un journaliste occidental moyen effectuant une lecture confortable des dépêches émises par les agences de presse, mais on ne peut masquer le fait que la situation était extrêmement tendue à cette époque-là en Afrique du Sud.
Sous la pression internationale, pour lever les sanctions économiques, il faut bien que les affaires reprennent, le gouvernement sud-africain négociait avec l’African National Congress, l’ANC, la fin de l’apartheid et peut être même aussi un relatif partage du pouvoir, mais tout cela ne plaisait évidemment pas au parti conservateur, donc à la frange la plus dure de la population blanche, ni, plus curieusement, aux Zoulous. C’était politiquement compliqué, l’insécurité était partout et il y avait vraiment de quoi effrayer un journaliste occidental, confortable lecteur des dépêches d’agence, car le pays s’abîmait dans la violence, violence politique, violence criminelle, ou les deux à la fois. Explosion de criminalité générée par la récession économique, elle-même générée par les sanctions économiques, répression policière générée par l’explosion de la criminalité mais aussi et surtout par le racisme endémique, violence entre groupe ethnico-politiques, les Xhosas ayant majoritairement rejoint l’ANC, les Zoulous ayant fondé l’Inkatha, financé par le gouvernement pour faire barrage à l’ANC, les Afrikaners, des blancs d’origine néerlandaise, se réclamant majoritairement du parti conservateur, exactions commises par les escadrons de la mort à la solde du parti conservateur allié au parti néo-nazi lui-même majoritairement afrikaner. La colère grondait aussi bien dans les townships que dans les résidences surveillées des blancs, la haine se répandait partout, alors que l’heure eût dû plutôt être préparatoire à la détente, mais la vraie politique n’est jamais facile, surtout sur fond de racisme endémique.
Planté tout droit au milieu de la large et belle avenue arborée de la ville du Cap, le monsieur corpulent et âgé portant chapeau à blaireau éprouvait une vive colère lui aussi car des enfants faisaient mine de vouloir attraper les petits écureuils qui se déplaçaient par bonds légers et gracieux sur les pelouses bordant les contre-allées de la large et belle avenue arborée de la ville du Cap. Il brandissait vivement, mais dignement, un doigt court, courroucé et moralisateur vers ces enfants qui troublaient sans vergogne les ébats des petits rongeurs car toute créature de Dieu a le droit au respect, à la liberté et à la paix proférait-il d’un ton docte dans une langue fort gutturale. Les enfants, intimidés, abandonnèrent leur jeu, les écureuils inquiets qui avaient paru un temps comme suspendus dans l’air se remirent à bondir légèrement et gracieusement sur les pelouses bordant les contre-allées et le vieux monsieur à blaireau, un Afrikaner, reprit son chemin en s’appuyant dignement sur sa canne sculptée.
L’hiver austral était glacial et détrempé et un manteau de brumes charbonneuses enveloppait la ville du Cap. A l’extrême pointe de Bonne Espérance, sous une pluie furieuse, des paquets d’océan se lançaient à l’assaut des falaises et les vagues gigantesques rejetaient sur les rochers dégoulinants des algues monstrueuses dont les tiges, grosses comme des lances à incendie, étaient parcourues par des colonnes noires d’énormes insectes aquatiques. Tout semblait vouloir se dissoudre dans ce soir africain d’une fin du monde glaireuse. Une humidité de misère imprégnait tout, la nature, la ville, ses immeubles, nos vêtements, nos cerveaux. En compagnie d’un militant de l’ANC, nous fîmes quelques pas dans le plus grand township du Cap, situé à quelques kilomètres seulement de la belle avenue arborée, ville dans la ville bien qu’aux franges de la ville, double négatif de la ville, ville où tout est négatif et négation, anti-ville concentrant plusieurs centaines de milliers de personnes, cercle surnuméraire de l’Enfer de Dante constitué d’un bidonville colossal uniquement peuplé d’innocents.
Des petits groupes de gens recouverts de ce qu’ils pouvaient pour les protéger du froid et sortis de baraques bancales faites de planches et de plaques de tôle récupérées s’agglutinaient autour de braseros de fortune, pots vidés de leur peinture ou bidons vidés de leur essence. Fumées sales, boue, brouillasse, détritus, ingrédients délétères et presque banaux de la très grande misère du Monde. Dans la ville du Cap certains n’hésitaient pas à prendre la défense des écureuils des contre-allées arborées mais supportaient que, pratiquement à leur porte, des centaines de milliers d’humains grouillent dans des pourrissoirs.
Notre guide nous raccompagna à notre hôtel où nous l’invitâmes, bien sûr, à partager notre repas. Nous logions dans un bâtiment massif, une très grosse prison transformée depuis peu en école de commerce privée. Durant les congés universitaires, l’administration louait aux gens de passage les chambres des étudiants, anciennes cellules réaménagées luxueusement. Après nous avoir abondamment décrit les efforts déployés par l’ANC en vue d’organiser un tant soit peu le township, d’apporter des satisfactions aux besoins premiers des gens, ramassage des ordures, évacuation des eaux usées et des déjections, création d’écoles primaires et de dispensaires, notre hôte nous confia qu’il avait vécu quelques temps en ces lieux, qu’il y avait même passé de nombreux mois, non pas en qualité d’étudiant, non pas en qualité de voyageurs de passage, puisqu’il vivait au Cap, mais en celle de prisonnier politique. Les temps changeaient donc puisqu’on transformait les prisons en école pour étudiants fortunés et même en hôtels de luxe pendant leurs vacances.
Nous rencontrâmes Ian au siège de l’ANC à Johannesburg. Ian, d’origine anglaise et de sensibilité marxiste, était l’un des très rares militants de race blanche du Congrès. A la direction internationale, il était même un permanent spécialisé dans les questions militaires et diplomatiques. Son engagement contre nature, aux yeux du pouvoir blanc, lui avait valu, à lui aussi, quelques années de prison, suivis de quelques années d’exil. C’était un petit homme trapu et jovial qui vivait avec une jeune universitaire, également militante de l’ANC, ce qui était absolument exceptionnel puisque d’origine afrikaner. Nous sympathisâmes immédiatement et Ian nous entraîna dans un lieu étrange pour l’Afrique du Sud de cette époque, un pub de son quartier où se retrouvait la jeunesse blanche libérale, une enclave exotique et paisible dans un Johannesburg quasiment sur le pied de guerre. En éclusant quelques pintes, il nous raconta son histoire et nous décrivit ses rêves et ses espoirs, nombreux.
Quelques années plus tard, nous retrouvâmes Ian à Paris alors qu’il revenait d’un colloque au Pays-Bas. Ses rêves et ses espoirs étaient tous sur le point de se réaliser. L’ANC avait pris le pouvoir, la vie des gens allait être bouleversée, le racisme et l’effroyable injustice allaient être jetées dans les poubelles de l’Histoire et, quant à lui, il venait juste de se marier avec la jeune universitaire, l’incursion au Pays-Bas constituant ainsi une sorte de voyage de noces. Nous les hébergeâmes deux ou trois jours, lui et son épouse, leur fîmes visiter la capitale que ni l’un ni l’autre ne connaissaient, puis ils reprirent l’avion pour Johannesburg et disparurent définitivement. Malgré diverses tentatives pour reprendre contact, nous n’eûmes plus jamais de nouvelles de Ian et de son épouse, et nous craignons beaucoup qu’ils aient été avalés, eux aussi, par une nouvelle spirale de violence car les lendemains révolutionnaires ne sont jamais calmes et bien des ambitions et des appétits féroces ne manquent jamais de se manifester. En effet, quasiment au lendemain de sa victoire, l’ANC commença par régler quelques comptes en son sein, de se purger de quelques éléments moins désirables, ou pas désirables du tout, conflits entre factions, conflits entre personnes, conflits pour le pouvoir.
Chronos n’est pas une « rivière gentille » [1].
Pour en revenir aux townships, ils étaient à l’époque divisés en trois secteurs qui n’entretenaient strictement aucunes relations entre eux. Le premier était constitué des bidonvilles où la vie était indigne et où les membres de l’ANC investissaient toute leur énergie à tenter d’améliorer le quotidien des gens.
Le second regroupait les « hostels », sortes de pensions-dortoirs qui hébergeaient les travailleurs venus d’autres régions et qui étaient source de défiance, voire de peur irrépressible, car tous disaient qu’ils étaient contrôlés par l’Inkhata, le parti zoulou, qui à partir d’eux perpétrait des opérations meurtrières. Le troisième, bizarrement, était composé de lotissements à l’américaine où la petite bourgeoisie noire émergente bourrait déjà ses habitations de la même pacotille électronique et des mêmes meubles de parvenus que la petite bourgeoisie blanche. Ici, dans ce troisième secteur, on ne faisait pas de politique. On attendait tout simplement que les actions politiques des autres produisent enfin leurs fruits, que ces actions finalement aboutissent pour que l’on commence enfin à vraiment gagner de l’argent, car ici, dans ce troisième secteur, ce dont on parlait c’était essentiellement d’argent.
Le soir, tandis que les manœuvres, qui descendaient des trains les ramenant à leurs baraquements, formaient une ronde et entonnaient les beaux chants de guerre de l’ANC et se lavaient ainsi des multiples affronts de la journée, les dames du quartier « résidentiel » de Pretoria préparaient de riches barbecues et des rafraîchissements fruités en prévision de la nuit festive qui s’annonçait, nuit au cours de laquelle leur chorale interprèterait les superbes balades rythmées et mélancoliques, celles dont raffole la bourgeoisie libérale et blanche de la ville de Pretoria... et que j’adore aussi.
Mais Chronos n’est pas une « rivière gentille » où se baigner.
Après bien des années maintenant, que ce soit à Johannesburg, au Cap ou à Pretoria, à Durban aussi, on peut voir glisser le long des larges et belles avenues, arborées ou non, de longues limousines noires qui, à intervalles réguliers, s’arrêtent juste devant les portes à tambour des gigantesques tours à l’américaine. Des hommes noirs porteurs d’impeccables costumes noirs descendent parfois des longues limousines et s’engouffrent dans les tours sans même jeter un regard aux innombrables enfants noirs, saoulés de colle et de misère, qui comme des mouches tournent autour des longues limousines et ne s’engouffrent jamais dans le tourniquet des portes à tambour.
En Afrique du Sud, la fracture sociale a, largement, supplanté la fracture raciale, et pourtant c’est l’ANC qui est au pouvoir, depuis bien des années maintenant. Il n’y a pas de pouvoir militant. Il n’y a pas d’État militant. Le pouvoir est un broyeur de militants. Saturne dévore ses enfants. Ian et son épouse et ses sœurs et ses frères me manquent.
Au marché aux sorciers de Durban, à un étal étrange et un peu terrifiant, j’avais découvert, parmi tout un fatras de mains de singes boucanées, de crânes de chèvres décharnés, de bouts de cuir et de lézards séchés, de racines inquiétantes, un très gros coquillage moucheté, un cauri de divination. Il m’arrive encore de coller mon oreille aux lèvres de ce coquillage au cas où Ian ou d’autres me parleraient de leurs destins et de celui de l’Afrique du Sud.
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À mon retour du Nicaragua, ou peut-être plus tard, je me souviens avoir abordé la question de la Révolution avec un groupe d’enseignants cubains, une famille et deux couples d’amis à elle, cette famille, au bord d’une piscine dans les faubourgs de La Havane. Quelques-uns d’entre eux avaient encore en mémoire la dictature de Fulgencio Batista, soit qu’ils l’aient vécu eux-mêmes mais alors ils étaient de très petits enfants, soit que leurs parents leur aient raconté l’histoire, ou les deux à la fois. Ils avaient tous vécus les premières années de la Révolution cubaine et étaient donc porteurs de l’Histoire qu’ils avaient bien entendu tenté de transmettre à leurs enfants et à leurs élèves. Tous déploraient avoir échoué dans cette tâche parce que tout simplement le temps s’était écoulé et que leurs références paraissaient dépassées. La jeunesse cubaine avait d’autres problèmes et d’autres ambitions et eux les parents-enseignants passaient déjà pour des « vieilles barbes ». Ils battaient leur coulpe en confessant qu’ils s’étaient, sinon légèrement embourgeoisés, tout du moins un peu ramollis, et qu’ils n’avaient peut-être pas trouvé à tout-coup les mots justes, ceux qui vont droit au cœur, mais eux, affirmaient-ils, la Révolution ils la gardaient dans les leurs de cœurs. Il est vrai qu’en ces années le voyageur faisait immédiatement la différence entre Cuba, malgré certaines insuffisances criantes, et le reste du continent latino-américain. Au bord de la piscine, dans les faubourgs de la Havane, nous nous sommes contentés de parler de Chronos, pas de Saturne.
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Extraits de « La Colère et la Compassion »
in « La Chute d’Icare »
« Usamos el derecho a la alegría,
a encontrar el amor
en la tierra lejana
y sentirnos dichosos
por habernos hallado compañera
y compartir el pan, el dolor y la cama. »
Nous utilisons le droit à la joie, de rencontrer l’amour en terre lointaine et de nous sentir heureux pour nous être trouvé une compagne et partager le pain, la douleur et le lit.
« Aunque nacimos para ser felices
nos vemos rodeados de tristezas y vainas,
de muertes y escondites forzados . »
Bien que nous naissions pour être heureux nous nous voyons entourés de tristesse et de tracas, de morts et de caches forcées.
Le Nicaragua est une autre histoire, que j’ai relatée il y a très longtemps et avec beaucoup de tendresse, que je raconterai ici peut-être un jour si on m’y autorise, mais l’esprit demeure bien là, même si c’est totalement ailleurs, loin de la belle Joconde qui a écrit ces vers [2].
Notes
[1] Référence à l’un des derniers dessins de Louise Bourgeois figurant une longue trace d’encre, la rivière, qui ondoierait gentiment sur des portées musicales. Où se baigner.
[2] Gioconda Belli - Claro que no somos una pompa funebre in Poesía Política Nicaragüense (Ministerio de la Cultura - Managua - Nicaragua libre - 1986), traduction bien maladroite de DS.
