mardi 3 février 2026

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Chine et photo contempo-raine

photo et vidéo dans les grandes écoles chinoises d’art contemporain

, He Yuhong et Martial Verdier

Les concepts d’« art moderne et contemporain » restent difficile à définir en Chine. Cette difficulté tient principalement au fait que son archéologie du savoir et celle des médiums ne possèdent pas de filiation propre ni de continuité historique. À cela s’ajoute le poids profond de la culture traditionnelle, élément incontournable qui a constamment influencé, et parfois entravé, les formes nouvelles.

Ainsi, chaque fois qu’une « révolution » advient, une polarisation immédiate se produit : tradition contre nouveauté. L’art dit « nouveau » fut, entre 1949 et 1978, classé sous l’appellation générale d’« art révolutionnaire », un art au service du peuple ; depuis 1978, il devient « art contemporain ». Ces deux formes, toutes deux en rupture avec la tradition, sont en réalité largement issues d’importations : la première d’inspiration soviétique, la seconde nourrie d’Europe et des États-Unis.

Qu’il s’agisse d’imitation, d’emprunt ou de transposition, les contenus et formes d’expression qu’ils ont portés ont pourtant laissé une marge de liberté remarquable dans la Chine de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Mais après l’entrée de la Chine dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce), l’art contemporain entre dans une nouvelle ère : l’afflux de capitaux, l’essor du marché et les dynamiques spéculatives plongent la pratique artistique dans un état paradoxal et souvent embarrassant.

Parmi cet ensemble, la photographie, elle aussi un art d’importation, ainsi que la vidéo et l’image expérimentale, n’occupent qu’une place infime. Leur distance avec la tradition esthétique chinoise explique en grande partie leur marginalité. Pourtant, depuis près d’un demi-siècle, la Chine a intégré avec aisance nouvelles technologies et nouveaux concepts, si bien que photographie et vidéo furent parmi les premiers médiums à ouvrir la voie de l’art contemporain chinois (sans doute en raison de leur usage direct et accessible).

Aujourd’hui, malgré l’indifférence du marché, ces pratiques bénéficient des technologies les plus avancées. Sous la pression du contrôle idéologique et du coût élevé des équipements, elles se concentrent dans quelques grandes universités et académies d’art publiques : un environnement qui offre stabilité, moyens, et parfois financement, permettant à l’art de l’image de se constituer comme un groupe créatif majeur.

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Chen Yan
Série « Illusion », 60 x 60 cm, fusain, crayon, aquarelle sur papier et toile, tirage argentique, 2014-2016

Chen Yan
professeur et cheffe du département de peinture générale à l’Académie chinoise des arts, née en 1970 à Hangzhou.
La série « Illusion » s’inspire des gestes de l’opéra chinois Kun et des mudras bouddhistes pour créer un dialogue entre les symboles traditionnels et l’expression contemporaine. L’œuvre fait écho à la réflexion philosophique du Soutra du Diamant (« Tous les phénomènes sont illusoires ») en déconstruisant le langage artistique classique programmatique afin d’explorer la création de sens. Cette création tente à la fois de perpétuer l’essence spirituelle de l’art traditionnel et de briser ses contraintes formelles dans une attitude « sans attachement, mais éveillée ». Les symboles gestuels, à travers une traduction contemporaine, créent une tension entre certitude et fluidité, dévoilant ainsi une exploration métaphysique visuelle.

The Peony Pavillon, Chen Yan

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Liu Yang, Traces de rochers le long de la rivière
Sténopé, tirages argentiques, 66 cm x 42 cm, 2024, Hangzhou.
Liu Yang, Traces de rochers le long de la rivière
Sténopé, tirages argentiques, 66 cm x 42 cm, 2024, Hangzhou.

Liu Yang
Vice-présidente et professeure du département de photographie de l’École de cinéma de l’Académie des arts de Chine.
Il s’agit d’une série de photos de paysages prises avec un sténopé artisanal. Les caractéristiques du sténopé sont les longues expositions, les grandes profondeurs de champ et les perspectives ultra-larges.
Dans les profondeurs relativement sombres des montagnes et des forêts, la lumière et les ombres peuvent apparaître modelées ou diffuses. Le passage du temps à travers la photographie, donne le sentiment d’une histoire qui s’estompe et se disperse dans un paysage érodé. Ces images présentent des défauts, des imperfections dans l’éclairage et les ombres, ainsi que des compositions qui ne sont pas optimales, ce qui donne des œuvres imparfaites, mais vivantes.

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QIN Ling
Installation matricielle composée de photographies
QIN Ling
Installation photographique

QIN Ling
Responsable de la section Verre et Céramique à l’Institut des arts visuels de Shanghai.
Les feuilles d’herbe sont un hommage aux forces anonymes et fragiles qui nous entourent.
Avant l’arrivée du froid hivernal, l’artiste a photographié et enregistré, puis ramassé de nombreuses herbes fanées sur le bord des routes ou dans la nature sauvage. Il les a ensuite figées dans l’espace quadridimensionnel, en deux dimensions et demie, d’ombre et de lumière à l’aide de verre fondu à haute température.
Il garde ainsi les traces de ces mauvaises herbes sur le point de disparaître.

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Song Jian, Guide to Personal Portraits, 40 × 50 cm

1. Trouvez un coin chez vous que vous traversez chaque jour, et prenez-le comme arrière-plan.
Bien qu’ils soient ordinaires, ces décors font au moins partie de votre environnement réel — celui qui appartient à votre quotidien.
2. Ne vous perdez pas dans le choix de la tenue la plus avantageuse.
Celle que vous portez le plus souvent convient très bien. Quant à la coiffure, votre coiffure habituelle est parfaite.
3. Inutile de reproduire les poses exagérées vues sur Instagram — genou plié, pied contre le mur ou de feindre la décontraction. Tournez-vous simplement dos à l’objectif un moment, comme vos photos de l’été dernier prises à l’improviste sans préparation dans ces précieux moments de doute et d’insouciance. Ce moment est un souvenir riche et puissant.
4. Pas besoin de jouer sur la profondeur de champ pour flouter l’environnement.
Laissez plutôt le spectateur voir à quoi ressemble réellement le lieu où vous vivez.
5. Les lampadaires de la résidence sont les lumières les plus marquantes, témoins discrets de vos retours solitaires dans la nuit.

Song Jian, Guide to Personal Portraits, 40 × 50 cm

1. On peut photographier dans un logement locatif — c’est aussi là que se nichent les traces de votre jeunesse, et même davantage.
2. Pas besoin de ranger ou nettoyer spécialement la pièce.
3. Si, assis(e), vos formes semblent plus pleines, ne vous en souciez pas : c’est ainsi même quand vous n’êtes pas pris(e) en photo.
4. Libérez vos mains — pas besoin de les porter au visage, de soutenir votre menton ou de jouer avec vos cheveux. Laissez-les simplement comme elles viennent.
5. Ne vous forcez pas à avoir l’air détendu(e). Asseyez-vous sur une chaise, même à l’assise dure et peu confortable.
6. Même les plus beaux vêtements finissent par nous lasser — alors porter un vieux vêtement pour la photo n’a rien de grave.
7. Pas besoin de vous épiler, ni d’appliquer soigneusement de la crème spéciale pour le corps.
8. Pensez à ces rêves désormais inaccessibles, et appuyez sur le déclic au moment où vous vous perdez dans vos pensées.

Song Jian
Né en 1982, il est directeur du bureau d’enseignement et de recherche en photographie de l’Université des arts de Nanjing.
« Guide to Personal Portraits » aborde la culture populaire du « portrait personnel » chez les jeunes Chinois. En capturant des images de jeunes gens seuls et fatigués tard dans la nuit et en les juxtaposant à un texte parodique de type guide, l’œuvre construit une tension narrative pleine de détachement et d’ironie.
Le texte de l’œuvre, autour des photos, joue un double rôle : il imite le langage des « guides » ou « tutoriels » courants dans la photographie portraitiste commerciale, tout en incitant les spectateurs, par des annotations ludiques et même paradoxales, à réfléchir à la manière dont leur perception d’eux-mêmes est profondément façonnée et influencée par les paradigmes visuels dominants.

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Yang Qingqing, Maquillage — Fleurs
maquillage appliqué sur différentes fleurs fraîches, 50 cm × 50 cm
Yang Qingqing, Maquillage — Fleurs
maquillage appliqué sur différentes fleurs fraîches, 50 cm × 50 cm

Yang Qingqing,
Née en 1970 à Changsha, dans le Hunan, elle est artiste et professeure à l’Académie de théâtre de Shanghai.
Quelque chose qui était déjà parfait à l’origine : lorsque nous « ajoutons des fleurs au brocart », cela devient-il encore plus beau, ou détruit-on la beauté ? L’artiste, à travers le land art et la performance, modifie le paysage et les fleurs : un ajout, une modification. Pourtant, cet acte peut également avoir une dimension négative, créant une forme de beauté négative.

Exposition à l’ImmixGalerie, 116, quai de Jemmapes, Paris, du 8 janvier au 7 février 2026.
du lundi au vendredi 12h – 22h, samedi 10h – 19h30.