dimanche 2 novembre 2025

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Chimère

de l’humain au transhumain au posthumain

, Denis Schmite

Parallèlement au libertarianisme et à l’ultralibéralisme, une « pseudo Amérique » a engendré deux autres monstres qui contaminent le monde. Denis Schmite poursuit son exploration du prométhéen contemporain, de l’humain au transhumain au posthumain.


 

Fontana del Bacchino (Boboli), Valerio Cioli, CCby2.5.


 
« Le papier peint avec lequel les hommes de science ont recouvert le monde de la réalité tombe en lambeaux... La beauté, cette beauté féline qui nous tient par les couilles en Amérique, est finie. Pour sonder la nouvelle réalité, il est d’abord nécessaire de démonter les tuyaux, de débrider les conduites gangrenées qui composent le système génito-urinaire par où s’écoulent les excrétions de l’Art... Les tuyaux sont obstrués par des embryons étranglés. » [1]

Henry Miller

 
En guise d’illustrations de ces quelques paroles prophétiques d’Henry Miller extirpées de son Tropique du Cancer on pourrait retenir la belle image d’une gracieuse chimère mise en scène par Matthew Barney dans son Cremaster 3, mi-femme mi-léopard ici, mais parfois femme aux jambes de cristal ou bien d’acier, Aimee Mullins, superbe créature transhumaine transcendée par un artiste transhumaniste, si ce n’est post. « Un grand adepte de l’hybridation homme/machine, Barney, et de l’hybridation tout court. Les mutants et les cyborgs peuplent son monde fait de mythologie égyptienne, de rites shintoïstes, de légendes celtiques, d’industrie automobile d’antan, de chasse à la baleine et de métamorphoses, de magicien-performer prodige et de joueur de football doté de rotules en plastique. » [2] Et puis, un blastoïde tacheté de couleurs phosphorescentes pour bien montrer les lignées cellulaires impliquées, donc un pseudo embryon possiblement transgénique concocté par la Biomédecine et le Génie génétique. Quant à « l’Amérique » et à ses attributs, l’image ci-dessus représente assez bien cela. Dysmorphisme et infatuation ! En fait, la face hideuse d’une certaine population ! Et Miller, plus loin, dans ce qui pourrait être une conclusion : « Il (faut) garder l’Amérique, toujours à l’arrière-plan, une sorte de gravure carte postale, que l’on regarde dans ses moments de faiblesse [...]. Ça n’existe pas l’Amérique ! C’est un nom qu’on donne à une idée abstraite... ».

Et pourtant, bien que n’existant pas, l’Amérique va se trouver une fois encore au cœur du problème. D’abord pourquoi n’existe-t-elle pas l’Amérique ? L’Amérique existe en tant que continent et non pas en tant que pays, or c’est d’un pays dont parle Henry Miller et plus précisément d’une « idée abstraite », d’un fantasme de pays pour les gens du Monde, en particulier pour les « Américains ». Le terme d’états unis ne peut être lui non plus accaparé par une seule nation puisque sur le continent Amérique une majorité de pays, gigantesques au demeurant, au nord et au sud, ont créé une union d’états. Par conséquent, le terme États-Unis d’Amérique ça ne peut en aucune manière qualifier un seul pays ou alors à peu près tous, Canada, Mexique, Brésil, Argentine, Chili.

Bon ! Quel est le problème évoqué ? Rongée par le prométhéisme doctrinal, idéologique si on préfère, cette pseudo Amérique a généré, après ou parallèlement au libertarianisme et à l’ultralibéralisme, deux autres monstres, le transhumanisme et le posthumanisme, cellules oncogènes qui là encore vont métastaser dans le monde entier car c’est bien de cancer dont il s’agit ici, toute la planète s’étant concentrée sous son tropique. Concernant le transhumanisme les choses se sont installées sans brutalité aucune mais dans un rapide glissement, le plus souvent par consentement, parfois sur demande, d’à peu près tous, sauf les sous-alimentés, les dénutris, les populations en zone de guerre, un très gros tiers de l’humanité exclus quand même, le smartphone, eh oui ! un sixième ou septième sens mais surtout un parfait traqueur de l’individu globalisé, les soins esthétiques, dont la chirurgie ainsi que les prothèses non strictement réparatrices, le sport, de compétition ou non, qui sous-entend le dopage, le bodybuilding et ses molécules diverses et variées, les psychostimulants légaux ou illégaux, la procréation médicalement assistée avec fertilisation en laboratoire, désir et tendresse, et bien d’autres trucs encore.

L’être humain est imparfait de par son corps et de par son esprit et il faut donc l’améliorer. Un certain nombre de philosophes, dont ceux de l’Université Libre de Bruxelles qui ont dirigé la belle Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme [3], évoque, à propos du transhumanisme, « un progressisme prométhéen d’amélioration de la nature humaine par la technologie », une « utopie technoscientifique » qui s’appuie sur « les progrès de la biomédecine ». La biomédecine ne veut pas dire une médecine sans herbicide mais une médecine qui intègre les savoirs et les méthodes de la biologie, de la chimie et de la physique, donc une médecine hybride. On parlera par la suite beaucoup d’hybridation par rapport au sujet scientifique, comme de glissement ou de dilution. Précisément, il y a une « dilution [progressive] des frontières entre la médecine thérapeutique [ou curative] et la médecine d’amélioration [de l’humain] ». En « Amérique » on parle de « Human Enhancement ». Il s’agit de « transcender » l’être humain, d’où le slogan programmatique « Living longer, healthier, smarter and happier », vivre plus longtemps, en meilleure santé, plus intelligent et plus heureux. Dans une publication intitulée « Au-delà du thérapeutique... », le Comité d’éthique américain présente « le human enhancement comme une sorte de prolongement naturel de l’activité médicale » avec comme objectif le bonheur, tandis que plus directement, dans un rapport prospectif, la National Science Foundation et le Department of Commerce affirme qu’il faut promouvoir « les innovations améliorant la performance des individus, agents économiques » pour la sauvegarde du leadership des « États-Unis d’Amérique ».

Peter Sloterdijk, homme du « Remords... » duquel il sera bientôt question [4], Gilbert Hottois et Jérôme Gaffette, donnent le nom d’anthropotechnique, ou d’anthropotechnie, aux techniques de « transformation extra-médicale de l’être humain par intervention sur son corps ». On parle de « Médecine méliorative » sans « a », une médecine qui utilise des médicaments nouveaux et des techniques thérapeutiques tout aussi nouvelles à des fins curatives certes, mais aussi pour augmenter les capacités humaines que ce soit l’intelligence et la force, pour améliorer l’apparence et réorienter les émotions, par des psychotropes, avec comme objectif LE BONHEUR... et aussi gagner de l’argent mais ça ce n’est jamais dit.

Certains qui partagent ce désir d’améliorer, voire de transcender, l’humain iront jusqu’à déclarer que « le transhumanisme doit être considéré comme un prolongement de l’humanisme des Lumières » et considèrent qu’ils font un usage « rationnel » des biotechnologies et des technosciences en général. On notera que cette revendication de l’héritage des Lumières va à l’encontre de la position du courant postmoderne regroupant à peu près tous les philosophes français de la seconde moitié du vingtième siècle, Lyotard, Derrida, Deleuze, Foucault, et qui stigmatisait ce que le premier appelait les métarécits, en gros les idéologies et utopies, dont il rejetait la faute aux Lumières. Par contre ce courant adorait les technosciences, particulièrement Lyotard.

Donc, il y a beaucoup d’idées dans tout ceci, un trop-plein, mais y en a-t-il de vraiment belles des idées ? Henry Miller affirme que « l’esthétique de l’idée produit des pots de fleurs, et les pots de fleurs on les met sur la fenêtre. Mais s’il n’y a pas de soleil ni de pluie, à quoi bon mettre les pots de fleurs sur la fenêtre ? » Tout le problème est là : y a-t-il encore des sources de vie ?

Le « trans » n’est que transitoire. Ainsi le philosophe et bioéthicien John Harris va déclarer que le Saint Graal de l’amélioration est l’immortalité, « The Holy Grail of Enhancement is Immortality ». Là, le glissement du transhumanisme au posthumanisme va être brutal, mais sans qu’on ait cherché à le voir arriver. Il ne s’agit plus d’améliorer mais d’opérer une transformation « biophysique » de l’Homme en mobilisant toutes les technosciences, biomédecine, génétique, neurosciences, nanotechnologies, informatique, ainsi que toutes les recherches dans des domaines connexes comme la robotique, la biologie de synthèse et l’intelligence artificielle. Dans le même temps on en profite pour moderniser le vocabulaire et parler de « Sciences et technologies convergentes » ou bien encore de NBIC pour nanotechnologies, biomédecine, informatique, sciences cognitives. En fait hybridation à tous les étages ! Tout est dans tout.

Les nanotechnologies en voilà un sujet intéressant et contemporain ! Des nanoparticules on en trouve partout, textiles antitaches et anti-transpiration, béton, peintures et verres autonettoyants, crèmes solaires et cosmétiques, aliments, médicaments etc. etc. et elles posent plein de problèmes de santé parce qu’elles s’accumulent dans nos organismes y compris dans nos cerveaux, parce qu’elles forcent toutes les barrières biologiques. Le nanomètre représente un milliardième de mètre. La taille d’une bactérie est de mille nanomètres tandis que celle d’un virus est de dix nanomètres. On parle de nanoparticule pour tout objet d’une taille inférieure à cent nanomètres, mais souvent c’est 1,5 nanomètre, une quinzaine d’atomes. A cette échelle, la physique qui s’applique est la mécanique quantique et les propriétés des matériaux, physique, chimique, biologique, électromagnétique, sont différentes de ce qu’elles sont à l’échelle courante. Aussi pour travailler avec les nanoparticules, les trier et les assembler, il a fallu créer un nouvel outil, le microscope à effet tunnel, effet quantique bien connu des physiciens [5]. L’un des matériaux les plus intéressants, en particulier pour les militaires, c’est le nanotube de carbone, beaucoup plus léger et infiniment plus résistant que l’acier mais extrêmement toxique.

La biologie de synthèse, ou ingénierie du vivant, ou génie biologique, marche la main dans la main avec le génie génétique et travaille notamment avec des polymères pris dans la nature ou artificiels, pour créer de nouvelles molécules, voire même de nouvelles cellules dotées de génomes synthétiques. Les déclarations sont toujours vertueuses, protéger l’environnement, collaborer à l’industrie de pointe, aider la médecine bien sûr, par exemple véhiculer au moyen de navettes synthétiques guidées par des peptides [6] la chimiothérapie au cœur même des tumeurs cancéreuses puis les faire exploser au moyen des rayons ionisants de la radiothérapie pour une parfaite diffusion de la chimio dans la tumeur, mais on doit aussi, et entre autres, à ces deux « génies » la fabrication par transgenèse des fameux OGM, organismes génétiquement modifiés, et pas mal d’autres choses inquiétantes. L’outil CRISPR-Cas9, ciseaux génétiques ou bistouri génétique, comme on voudra, trouve ici son plein usage.

Quelques-uns, pas nécessairement des antiprogressistes, en sont arrivés à considérer les nanotechnologies, le génie génétique, la biologie de synthèse, et l’énergie nucléaire, comme étant les quatre cavaliers de l’apocalypse, l’intelligence artificielle en constituant inéluctablement un cinquième.

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, Arbrecht Dürer
entre 1498 et 1511

Evgeny Morozov, un « Américain » comme son nom ne l’indique pas, mais surtout historien des sciences, spécialiste du numérique et de ses implications sociales et politiques, raconte l’histoire d’un psychiatre hippie passionné de cybernétique, Warren Brodey, et à travers celui-ci le tournant pris par la recherche en intelligence artificielle, c’est-à-dire le passage de l’idée d’amélioration de l’humain à celle d’augmentation de l’humain. À l’instar d’un certain nombre de cybernéticiens de l’époque, Brodey voyait autour de lui « un gigantesque gisement d’intelligence, humaine, créative, imprévisible, et poétique » et se défiait comme de la peste de l’IA et de ses défenseurs dogmatiques. Il était l’un des promoteurs, ardent, d’une véritable « philosophie de la cybernétique », à savoir qu’à partir d’une approche transdisciplinaire on devrait comprendre l’intelligence humaine tout comme les process industriels ou la machinerie sociétale. Il s’agissait pour lui, pour eux, de créer des outils qui stimulent cette intelligence naturelle tout en la mettant en harmonie avec son environnement tout aussi naturel. Tout en travaillant à la mise au point de son utopie humaniste et écologique au sein du MIT, Brodey se voyait entouré de jeunes mathématiciens et informaticiens, brillants et fougueux, qui cherchaient à créer pour le Pentagone et le complexe militaro-industriel l’IA de demain. Il a fini par quitter le MIT duquel il avait toujours refusé une titularisation tout comme il avait rejeté tout financement venant du Pentagone [7].

Donc, plein de nouveaux matériaux, plein de nouveaux outils, plein de nouvelles techniques bourrées de vertus mais très fragiles ces vertus, pour reconstruire l’Homme, un « work in progress », comme on dit en « Amérique », fabriquer l’Homme nouveau, comme on a dit ailleurs, « un processus de perfectibilité continue », un chantier prométhéen duquel Prométhée ne saurait être tenu pour responsable.

Et on va se confronter une nouvelle fois au fantasme nourri par l’homme prométhéen tel que saisi par François Flahault, celui d’autoengendrement et d’indestructibilité, expressions du virilisme.
Au détour d’une phrase, le professeur Edith Heard l’a dit « et nous, échos indignes, allons derrière [elle] tout bas le répétant » [8] la reproduction sexuée a un coût, celui qui se reproduit ne transmettant qu’une partie de son génome. La reproduction non sexuée autorise la transmission de la totalité d’un génome mais elle ne peut se faire que par clonage, en gros par introduction d’un noyau cellulaire au stade de la blastula, noyau qui contient le dit génome, dans un ovocyte énucléé. Mais « l’ectogenèse » n’est pas chose aisée quand même. Il faut implanter l’embryon ou le fœtus dans un utérus artificiel et c’est là que ça se complique parce qu’il est très difficile, et bien plus encore, de reproduire le liquide amniotique que produit un utérus naturel. On parle de « technologie du choix germinal » qui recouvre aussi la possibilité de modifier le patrimoine génétique de l’enfant à venir. Enfant sur catalogue ! Design du Vivant ! Voilà ! Mais tout ceci « peut » aller beaucoup plus loin, comme on va le voir.

Il y a cette obsession d’augmenter considérablement les capacités cognitives, mémoire et intellect, au moyen de nano-implants dans le cerveau, et il est dit que l’un des titans de la Silicon Valley se targue d’y avoir recouru lui-même à ces implants cérébraux. Beaucoup d’espoirs sont placés dans les nanotechnologies, pour la création d’interfaces homme-machine par exemple, un autre fantasme sans doute mais avec certaines applications probablement déjà testées au niveau militaire puisque c’est de l’armée « américaine » que toujours dépend la créativité des hommes de ce pays. Il ne faut jamais oublier qu’en deux cent cinquante années d’existence, « l’Amérique » a employé deux cent vingt-six années à la guerre et à des interventions extérieures.
Un certain Ray Kurtzweil, non pas « Américain » mais Australien, futurologue de son état et amoureux des technosciences, annonce l’émergence « prochaine » d’une « singularité technologique », « singularité » étant un terme emprunté à l’astrophysique et qui signifie à peu près « l’infini », en l’occurrence d’une intelligence non-biologique « infiniment » plus performante que l’intelligence humaine, un milliard de fois avance-t-il, à telle point qu’elle pourrait évoluer seule et rapidement concevoir puis donner naissance à des machines encore plus intelligentes affirment d’autres technophiles. Kurtzweil, lui, entrevoit un processus en trois étapes. La parfaite modélisation informatique d’un cerveau humain, puis le développement exponentiel de l’informatique domestique, accélération de la loi de Moore [9], un superordinateur pour la famiille, enfin la fusion de l’intelligence artificielle et du contenu d’un cerveau humain, hybridation, chimère, avec à terme l’émergence de ladite singularité, la suprême intelligence.

En fait, bien plus qu’un glissement c’est un véritable dérapage qu’opère le posthumanisme, un dérapage dans la déraison, vers une humanité non-biologique, vers une intelligence totalement artificielle mais dotée d’une conscience nouvelle.
Pour nombre de ces gens-là, les posthumanistes, la Mort n’est donc qu’un problème technologique à résoudre. Ceci peut se faire en deux étapes. La première est déjà largement amorcée par la convergence des technologies du Vivant, ou biotechnologies, avec les nanosciences, les technologies de l’information et les sciences cognitives, donc en activant les NBIC et en transcendant les formes actuelles de l’humain, en le remodelant et en prolongeant sa vie. Certains osent dire que l’homme qui vivra mille ans est déjà né MAIS... la Mort reste encore au bout du chemin. Syndrome de Gilgamesh. La seconde, en rapprochant la robotique et l’IA et en téléchargeant le contenu du cerveau de l’homme dans une machine intelligente, serait une manière de lui donner l’immortalité en le débarrassant définitivement de son corps toujours périssable malgré les changements d’organes rendus possibles. Avènement du nouveau Prométhée en abattant la frontière entre l’humain et le non-humain ! MAIS... la partie non humaine serait en mesure de se rebeller et d’imposer son autonomie. La singularité, absolument non biologique ! Fin de l’humain ! Aboutissement des technosciences ou délire science-fictionnel ?

La « Mosaïque du Triomphe »
montage de Denis Schmite

L’émergence de matériaux nouveaux, vivants ou inertes, de technologies puissantes et possiblement déviantes ainsi que de sciences fortement hybridées, sollicite l’Art bien sûr au point de créer un courant réellement avant-gardiste, qu’on a déjà effleuré avec le « Prometheus Delivered » de Thomas Feuerstein, le BIO-ART. Culture de cellules et de tissus organiques, clonage, mutations génétiques et transgenèse, fusion du biologique, des polymères synthétiques et de l’informatique, et bien d’autres choses encore. Les bio-artistes questionnent sans cesse la Science, taquinent la Philosophie, se contrefoutent des bien-pensants et des théologiens de tous poils, et ils ne demandent rien à la société en général et à ses politiciens en particulier, enfin à l’inverse de beaucoup d’autres ils sont toujours passionnants et même parfois amusants. Tout ce qu’ils font c’est développer des recherches en travaillant la matière vivante, en collaborant étroitement avec les scientifiques, dans la quête sans fin d’une esthétique inédite, et en se proposant comme « des éveilleurs de consciences », à l’opposé cette fois-ci des scientifiques.

La « Bio-mosaïque »
montage de Denis Schmite

Dans une vaste dépendance du palais de la grande prêtresse libertarienne et transhumaniste version gaïenne [10], sorte de turgescence scrofuleuse dressée par Gehry, le palais pas la grande prêtresse, celle qui s’emploie à arracher de son coutelas d’argent le cœur de diamant de la « pure » cité d’Arles, la grande prêtresse pas la turgescence, Pierre Huyghe a momentanément posé une installation complexe prétendument faite pour frapper d’effroi le visiteur ou, pour le moins, le plonger dans un bain insécure, un espace de méditation voulu très inconfortable.
Dans une semi-pénombre, quelques larges écrans diffusent les images, déformées mais très belles, que l’on dit puisées dans le cerveau de personnes auxquelles on aurait donné quelques thèmes à malaxer, œuvres d’art ou organismes vivants, par exemple. On aurait ainsi capté les flux neuronaux de ces personnes par électroencéphalogramme ou au moyen d’électrodes implantées dans certaines régions du cortex et on les aurait décodés dans un ordinateur, c’est ce qu’on appelle « l’interface neuronale directe ». Et puis, une « intelligence artificielle » aurait lu tout ça et aurait reconstitué les images nées dans la tête des gens avant de les envoyer sur les écrans, mais pas n’importe comment. Ces images défilent souvent très vite car elles suivent le rythme de prolifération de cellules cancéreuses contenues dans des incubateurs. On notera que beaucoup de bio-artistes utilisent les cellules cancéreuses qui exercent sur eux une véritable fascination car, non soumises à l’apoptose, mort cellulaire programmée, elles sont considérées comme étant immortelles.
On a recouvert le sol de cette sorte de hangar-étable d’une épaisse couche de terre sur laquelle on a déposé des fourmilières grouillantes et des artéfacts biodégradables faits de résine synthétique et de matières organiques qui ressemblent furieusement à certaines images projetées, tandis qu’aux poutres métalliques sont suspendus des nids d’abeilles appelées à virevolter. Là-dedans tout est en interaction et rien n’est fait pour durer.

La vérité et la réalité ? Dystopie et impermanence !

Nous ne sommes pas tenus de croire tout ou partie de cet « After Uunwelt » franchement posthumaniste car Pierre Huyghe est doté d’un imaginaire débordant et, qui plus est, c’est un merveilleux conteur d’histoires improbables, toute imprégnées qu’elles sont de croyances enfantines, de fables anciennes ou modernes, de bestiaires pseudo-fantastiques, de fantasmes d’adulte, et d’univers multiples paradoxalement proches, d’une hybridation de tout ceci.

La vérité et la réalité ?

En vérité, il n’y a pas de réalité, elle n’existe pas, tout comme la vérité du reste. Il n’y a que des illusions, des images, des chimères, si ce n’est la souffrance, la douleur, la peine, la colère infligées par les illusions des autres.

Henry Miller a compris ce discours et de commenter : « Oh ! après tout, ce sont là pensées nocturnes provoquées par une promenade sous la pluie après deux mille ans de Christianisme ».
 

À suivre

Notes

[1Henry Miller, Tropique du Cancer, 1934, Éditions Denoël 1945, Traduction : Henri Fluchère.

[2Mon texte « Spirales » dans lequel je parle de Matthew Barney et de son ascension par l’extérieur de la rampe du Guggenheim Museum de Central Park dans le Cremaster 3 et de sa rencontre avec Aimee Mullins, tantôt femme léopard, tantôt femme aux jambes de cristal. Aimee Mullins est une athlète handisport, un mannequin et une actrice.

[3G. Hottois, J.N. Missa et L. Perbal (dir.) - Encyclopédie du tranhumanisme et du posthumanisme (Librairie Philosophique J. VRIN, 2015).

[4Peter Sloterdjik - Le Remords de Prométhée duquel il sera question dans mon texte « Arationalité ».

[5L’effet tunnel permet à une particule de franchir une barrière de potentiel, pour faire simple de passer au travers d’un obstacle plutôt que passer au-dessus.

[6Un peptide est un polymère d’acides aminés, l’argile avec lequel sont façonnés les protéines (voir « Conscience »).

[7Evgeny Morozov, « Une autre intelligence artificielle est possible » in Le Monde diplomatique n°845, Août 2024.

[8Edith Heard est généticienne, directrice générale du Laboratoire européen de biologie moléculaire, titulaire de la chaire « Épigénétique et mémoire cellulaire » au Collège de France, membre de l’Académie des sciences, médaille d’or du CNRS en 2024. C’est une spécialiste de l’inactivation du chromosome X. Et puis il y a cette réminiscence enfantine d’un très court poème d’Alexandre Dumas « Le poète l’a dit et nous échos indignes allons derrière lui tout bas le répétant l’Angleterre est un nid de cygnes au milieu d’un immense étang ». Edith Heard est d’origine britannique et c’est un hommage que je lui rends.

[9La ou les « lois » de Moore sont des appréciations basées sur des constatations de l’évolution du matériel informatique en termes de puissance et de mémoire.

[10Le gaïanisme (Gaïa, la terre dans la mythologie grecque) est un courant « écologiste » du transhumanisme.