samedi 1er mars 2025

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Cécilia Jauniau, celle qui fascine et qui tue

l’image la plus nue

, Jean-Paul Gavard-Perret

Cécilia Jauniau a étudié la peinture et les arts plastiques à l’Université Paris 8 puis au Queen’s College de New York. Elle y a découvert la photographie et plus particulièrement le portrait et le nu féminin. Pour autant elle n’est pas à proprement parler féministe. Elle s’attache à des individus, à des personnalités.

Au début se sa carrière, s’appuyant sur des images chinées, Cécilia Jauniau recherchait des visages durs et sévères afin d’y discerner les femmes qui se cachaient derrière. Leur retenue avait trait à leur histoire personnelle et familiale. Ces femmes étaient montrées corsetées mais — et conséquence — tout autant déshabillées. Il s’agissait de désenclaver celles qui étaient prisonnières de l’enfer de leur propre représentation. « Les libérer passe par le désir, l’envie de suivre leur instinct. Elles sont prises en tenaille par la société et les convenances, j’ai envie de les débrider » écrivait l’artiste.

Le nu lui a ouvert un nouveau champ. Il libère moins l’image qu’une « parole » murmurée ou muette. Le corps y reprend ce qui lui a été confisqué. Il peut assumer ses désirs. En ce sens Cécilia Jauniau reste passionnée par les corps morcelés de Bellmer, le fétichisme de Molinier, la puissance figurale de Nan Goldin et la crudité d’un Saudek et ses corps de femmes abandonnés, crus, dégoulinants, façonnés, pervers. « Ce sont des démonstrations presque monstrueuses » proclame l’artiste.

Cécilia Jauniau a découvert là le grand chemin de sa recherche. Ne choisissant jamais des modèles professionnels, elle trouve ses femmes par annonces puis discute longuement. Comme l’écrit l’artiste, « Elles relèvent un défi la plupart du temps. Leur démarche est liée à leur histoire personnelle. Ce passage à l’acte, cette mise à nu est quasi thérapeutique. Elles ressentent le besoin de s’affirmer pour maintes et maintes raisons, comme une rupture familiale, une culture trop oppressante. Leur geste va contre leur éducation ou les brimades qu’elles ont pu subir. »

© Cécilia Jauniau

Les modèles (mais elle aussi) lui permettent de saisir leur individualité mais tout autant d’exprimer ses obsessions. Les « dégrafages » créent des suites de mouvements inédits du corps, des micro-structures, des délices du delta (ou d’ailleurs), des survoltages, des dégrillages, des idées forces. L’artiste sait que créer, c’est tout « sauf faire la pintade ». L’espace est à l’intérieur de la femme. Elle n’est plus un oiseau domestique.

Cécilia Jauniau associe le dessin et la photographie. Après avoir capté des épreuves, l’artiste, par le dessin, remodèle le corps, le pousse un peu plus loin. L’idée de sculpture est donc centrale. Dans ce travail, l’obsession de la construction crée des lignes de vie (à main levée afin de perdre un trop de maîtrise). Cela revient à ajouter un filtre à un autre filtre. Voire créer un camouflage utile. Il permet de frayer un chemin de désir qui ne passe plus en caressant les fantasmes. Le dessin au besoin le divise sans séparer, l’unit sans fusionner. Les images portent ailleurs que dans le mensonge ou l’illusion. Cécila Jauniau en de tels rites touche à l’image la plus nue et non à la trop simple nudité.

Mais ce qui fascine dans son livre « Diaporama », c’est la photographie. Elle ouvre une beauté plus que la fascination, là où l’obscène est transformé par des variations sur l’origine. Cécilia Jauniau, sous divers types de tensions propres à susciter le mystère, n’offre pas ses images selon les pauses traditionnelles. Un monde naturel (le nu) et artificiel (formalisme des pauses) s’y mêlent. Si bien que ses portraits de femmes sont à la fois figuratifs et pratiquement abstraits dans ce « diaporama » sous forme de puzzle, plus poétique que réaliste.

Sortant de son ergastule, le sexe féminin ouvre son espace, donnant son silence troué d’éclairs sans jamais de prise de vue au nom du dépit, rage ou provocation. Des toisons cernant le liseré des lèvres de celles qui laissent deviner leur corps battant le carpe diem des très riches heures d’une telle mise en image originale.

© Cécilia Jauniau

Parfois au bout de doigts féminins, parfois touchant en de subtils mouvements les minutes à venir de l’intérieur. Tout pourrait commencer par des caresses éternelles qui répondraient après tout à des sollicitations ou des injonctions de voyeurs. Mais l’objectif de Cécilia Jauniau complote et copilote avec ses modèles une autre envergure. Le féminin y règne entre deux cuisses ruisselantes en des cérémonies plus larges, plus solennelles que celle de l’obscénité et de la perversion.
La vie dans ces rituels chaloupe à flots, souffle sans qu’une tempête fasse rage là où rien ne se perd ; surtout rien des pleins et des déliés. Les callipyges qui sans répit, hantent.

Cécilia Jauniau par ses images en devient copiste et scribe, ne voulant être plus ailleurs que face au sexe. Les photographies restent sa garante d’un tel délice d’existence, de charme et d’harmonie. Face à de telles photographies ne soyons plus les condamnés de temple religieux qui veulent nous rendre coupables de la pire infamie. Celui du livre pivotant sur lui-même devient, avec tant de savoir-faire, un dévouement et une sensibilité extra-sensorielle.

Technicienne exemplaire — qui nous rendent voyeurs admis enfin dans le seul club très recherché —, son but est de satisfaire un échange, qui après chaque rencontre ne peut plus nous éloigner. Nous pouvons envisager comment nos routes peuvent encore se croiser. Mais après tout, la femme qui elle, est sans pitié et peut être prise d’un vertige : existerait-il une autre femme qu’elle ? La photographie agit dans une nouvelle libération qui monte ici de plusieurs degrés. Il se peut que beaucoup désirent jeter l’ancre derrière cette surface bosselée et rose où flambent au besoin des bûches de bouleau. Elles vont à la bourlingue dans ce pays le plus chaud.

Cécilia Jauniau, « Diaporama », Éditions de l’artiste, Paris, 2025.