dimanche 26 avril 2015

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Cartes à jouer d’une mémoire transversale

, Jean-Louis Poitevin et Tayfun Serttas

Avec Foto Galatasaray (Open Archive / Istanbul, 2011) Tayfun Serttas a réalisé un projet basé sur la reprise complète des archives professionnelles de la femme photographe Maryam Sahinyan (Sivas, 1911, Istanbul, 1996), qui travailla dans son modeste studio de Galatasaray, Beyog-lu,de façon ininterrompue entre 1935 et 1985. Ce sont certaines de ces images, tirées dans de nouveaux formats absolument adaptés au lieu, qu’il a présentées pendant quelques jours à Paris, lors des Moments Artistiques, manifestation qu’organise Christian Aubert chez lui une fois par mois.

Archives, donc…

Tayfun Serttas est un artiste turc, vivant à Istanbul, qui travaille de nombreux médiums, la sculpture, l’installation, la vidéo, mais qui est aussi reconnu pour son approche renouvelée de la question de l’archive, sa place, sa fonction, dans le champ de l’art contemporain.

Au commencement était le travail de Maryam Sahinyan, qui par sa continuité, un demi-siècle, offre un regard sur une frange compacte de la société turque, ses modes vestimentaires, ses habitudes, ses goûts et surtout sur la transformation profonde de la population stambouliote qui a eu lieu durant cette période.

Tayfun Serttas note les choses suivantes à ce sujet :

« Consisting entirely of black-and-white and glass negatives, the physical archive of Foto Galatasaray is a rare surviving example of the classical photography studios of Istanbulas recent past. Changing hands after Sahinyan left the studio in 1985, the archive was transferred to a storehouse belonging to Yetvart Tomasyan, owner of Aras Publishing. Twenty-five years later, approximately 200,.000 negatives in the archive were, over the course of two years, sorted, cleaned, digitized, digitally restored, categorized and protected by a team under the direction of artist/researcher Tayfun Serttas.
Foto Galatasaray was never as visible as some of the elite photography studios, famous since the 19th century, like Phebus, Andriomenos or Sabah. Nonetheless, it played an important role in representing the middle and lower classes that ensured the continuity of the studio. Sahinyan was a devout Armenian woman, and her identity created a closely-knit circle that determined the sociological basis of Foto Galatasarayas clientele, setting it apart from Istanbulas other studios. Except for four understated passport photos, no photographs exist of Sahinyan herself, who throughout her life remained behind the camera, scrupulously taking hundreds of thousands of photographs, retouching them, and painstakingly numbering and dating each film she developed. Spanning half a century, her work impartially traces the ethnic, social, cultural, religious and economic transformations taking place at the center of the city.
From ordinary passport photos to photographs that turn important ceremonies, for which the subjects prepared with great care, into memorabilia, Foto GalatasarayAs mise-en-scènes offer proof that the need for cultural representation within the rush of daily life has in recent decades been of great importance. The archive covers various political periods, from the 1942 imposition of Turkeyas Capital tax to the war against Cyprus in 1974. It also reflects a wide range of interests including the decrease in Istanbulas Greek, Jewish and Armenian populations as immigration from Anatolia increased ; changes in dress, accessories and hair styles ; the transformation of class and demographic structures in urban life ; differences between generations created by adaptation to the city ; prototypes of gender ; and, naturally, the aesthetic preferences of Sahinyan as a female photographer. »


Cette mutation est au cœur de la problématique dont sont porteuses des archives, en particulier photographiques, car, toujours, elles témoignent non tant de quelque chose, une présence passée, un « ça a été », que du fait que quelque chose a eu lieu.
Il serait tout simplement naïf de prétendre retrouver, sans un travail long et ardu, par la simple vue de quelques-unes des images, ce passé. En effet, il est possible d’évoquer les archives comme liées de manière essentielle à un temps arrêté.

Mais quand elles s’étirent sur un demi-siècle et qu’elles sont présentées, inévitablement de manière parcellaire, même lorsque les installations permettent de donner à voir un très grand nombre de clichés formant alors une série à thème unique et à variations continues, photos d’enfants, de passeport, etc …, ces images nous confrontent à une toute autre expérience. C’est elle qu’il convient ici de tenter de déchiffrer.

Le premier aspect singulier de ces images tient en ce qu’elles ne sont pas des archives officielles, archives qui, prises en charge par tel ou tel niveau du pouvoir étatique, participent de cette oscillation entre oubli et choix et répétition et effacement, pulsion de vie et pulsion de mort. Archives privées, que seules la constance du travail et la chance ont permis qu’elles survivent, elles sont donc moins des témoignages d’un temps arrêté qu’elles ne font de nous des observateurs du gouffre incernable du temps et des messagers de l’avenir. Elles nous disent quelque chose sur ce que nous deviendrons, sur ce que nous sommes toujours déjà devenus.

Le second aspect tient en ceci que le travail artistique qui est venu à la fois les tirer de l’oubli et les exposer partiellement joue à la fois le rôle de l’état dans le cas des archives officielles et celui d’un trouble-fête dans notre mémoire collective.

Tayfun Serttas assume cette position ambiguë avec pertinence dans la mesure même où il nous permet à la fois d’appréhender la série comme porte-parole de l’archive, la partie comme porte-parole du tout donc, et en même temps de nous faire éprouver le choix qui plonge le reste dans l’oubli. Le choix opère comme une jouissance, en particulier lorsqu’il nous permet de faire face à ces visages terriblement beaux derrière la vitre de l’image. L’extraction hors du gouffre du nombre est semblable à celle qui fait sortir de l’oubli.

Ainsi, c’est toute la complexité de la question de l’archive qui se trouve synthétisée dans une telle approche. Il y a bien sûr, aussi, la question du texte et des livres qu’il a pu produire en Turquie, mais qui dépasse ici notre propos.

Trames discontinues

Chaque image, chaque visage, chaque vêtement, chaque attitude, chaque regard, chaque chevelure, s’inscrit à la fois sur la trame du témoignage et sur celle de l’oubli. Il faudrait dire qu’elle offre la perception d’une continuité - puisque ces images ont survécu - et qu’elle rend sensible et incontournable l’action constante de la discontinuité, cette force intermittente qui permet à la fois à toute forme de répétition de participer à la construction d’une « image » mentale et interdit à celle-ci d’être quelque chose d’autre que ce qu’elle est, un tremblement de surface et pas une trace que l’on s’ingénie à croire indélébile.

Tayfun Serttas en installant avec subtilité et élégance des images par séries complètes, en grandes ou petites tailles, et en extrayant certaines d’entre elles à la fois pour en faire des symptômes et des symboles, déplie les strates qui font de toute archive un entrelacs de trames inconciliables, car « l’archive ne traite pas du passé, elle traite de l’avenir » comme le rappelle Jacques Derrida (« Trace et archive, image et art », in Penser à ne pas voir, Éditions de la différence, p.116).

Encore que même ces catégories ici se révèlent peu efficaces pour dire la tension que génère la complexité de la démarche de Tayfun Serttas. Car c’est bien de la capture de « la blessure du temps », pour reprendre l’expression de Serge Tisseron dans son livre Le mystère de la chambre claire, qu’il s’agit ici. La présentation de ce qui aurait été gelé dans ces arrêts du temps que sont censés constituer tous les clics clac est une métaphore frauduleuse pour évoquer la prise de vue qui se base sur une double erreur, ou du moins une double approche réductrice concernant la conception du temps d’une part et le statut même de la photographie d’autre part.
En insistant sur les processus de symbolisation à l’œuvre dans notre relation aux images photographiques, ce que sont des archives exhumées par Tayfun Serttas, Serge Tisseron parvient à dire ce qui motive nos relations mêlées à l’image et aux images en évoquant le déploiement de nos imaginaires dans cinq directions.

« La première est l’écho dans l’image du rôle joué par les deux aspirations complémentaires de “fixation” et d’“assimilation” du monde présentes dans toute entreprise photographique. La deuxième concerne la mise en scène, au sein même de l’image du monde, de l’empreinte du photographe sur lui. Cette mise en scène constitue l’image en trace bien plus qu’en simple empreinte. La troisième concerne le rapport de l’image à la durée, qui est bien plus de l’ordre de la capture de la blessure du temps que d’un arrêt de celui-ci. La quatrième concerne les associations mobilisées par les diverses opérations de coupure et de capture qui se succèdent dans la fabrication de l’image. Et la cinquième concerne les associations mobilisées par les diverses ouvertures et connexions qui président à cette fabrication. » (op. cit., p. 38).

Une archive comme celle de Maryam Sahinyan que Tayfun Serttas rend visible par son travail amoureux et inlassable, lorsqu’elle se trouve présentée évidemment de manière fragmentaire devant nos yeux (puisqu’il est impensable d’imaginer donner à voir en un même lieu en même temps les 200.000 images qui la constituent) apparaît comme une sorte de condensé de ces cinq directions dans lesquelles nos imaginaires relatifs à la photographie, à la mémoire et au devenir fantômes de nos vies peuvent se déplacer en même temps.

Ainsi, les séries comme celles des petites filles tenant le bas de leur jupe et se présentant ainsi comme des papillons dans le tiroir d’un entomologiste disent que le cœur battant des images est ce mouvement oscillatoire et répétitif du va-et-vient entre continuité d’un rêve et discontinuité des éléments. Les images de personnes seules disent bien sûr comment la prise de vue permet à chacun de s’approprier un peu de l’étrangeté de sa propre personne et comment nous, en les voyant, éprouvons la distance qui nous sépare d’eux comme d’un vécu actuel. Le couple de deux jeunes hommes s’embrassant nous renvoie à l’éros implicite qui inscrit chaque regard porté sur une image dans le champ du désir, comme celle des deux boxeurs. Toutes ces images en tant que provenant du même fond nous reconduisent à cette impossible totalisation de l’existence qui nous hante et dont l’image est à la fois le vecteur et le remède. Ainsi, plus encore qu’une image seule, un tel ensemble nous plonge littéralement dans cette blessure du temps ou, plus exactement, la fait remonter en nous d’une manière sinon inédite du moins rare.

En effet, ce que nous regardons, ce sont des gens disparus, mais ce que nous voyons ce sont des visages qui s’adressent à nous en nous disant que le temps n’est rien, pas même un rêve, en tout cas rien d’autre qu’une invention dont les images, ces images, leurs images, sont à la fois le vecteur de transmission et l’impossible témoin.

Et nous, nous nous tenons là, face à ces cartes à jouer d’une mémoire transversale, face à ces séries, face à ces individus, face à ces ensembles d’images, comme face à cette jeune femme aux cheveux immenses étalés comme des ailes d’ange nouveau, encore et toujours fascinés par la nuit dans le regard d’un autre qu’illumine le jour d’une révélation posthume.

Voir en ligne : foto galatasaray project

Ces œuvres de Tayfun Serttas ont été présentées les 17,18,19 avril, dans le cadre de l’exposition 100 ans avant, 100 ans après, sur une proposition de Yekhan PINARLIGIL dans le cadre des Moments Artistiques, chez Christian Aubert.
www.momentsartistique.com

who was maryam sahinyan : http://saltonline.org/en#!/en/141/who-was-maryam-sahinyan
cemetery of architects : http://tayfunserttas.com/works/cemetery_of_architects.html
butterfly collection : http://tayfunserttas.com/works/butterfly_collection.html