vendredi 27 décembre 2024

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Carré ment : « Scénarios » de Godard

et la splendeur quand l’acte tue, alité.

, Jean-Paul Gavard-Perret

Preuve d’abord que la cinéphilie, eu égard à Godard n’est jamais loin ; elle rôde et se trompe : mais émettre le nom d’un tel réalisateur fondamental, c’est évoquer une idée d’images, des idées de l’image qui s’imposent. Comme un Fantômas à la Louis Feuillade qui a envahi et enjambé non seulement Paris mais le cinématographe, de Godard jaillirent ses nécessaires vindictes. Un tel créateur n’a pas limité le cinéma à des marivaudages d’un côté et à de l’image vérité de l’autre. Est-ce seulement encore possible de comprendre de manière synthétique son œuvre et son histoire générale ?

À Godard

Quoiqu’en disait la horde vengeresse des redresseurs de torts.

Il n’est pas donné à tout autre que lui de capter l’insaisissable, l’évanescence de l’âme. Ses films restent beaux, contemplatifs pour calmer souvent les ardeurs vindicatives des admiratrices de la virilité et les voyeurs de la féminité. Montrant le monde aseptisé et érotique du spectacle où la tartufferie est toujours aux commandes, il a transformé les moments du faux en jouant avec lui. On a voulu l’ériger dans les rets de l’imposteur mais il a fait du désir-consommation le piège que l’on se tend à soi-même par castration libératrice. Son envie d’en découdre avec le phallus, avec le sexe et toute forme d’hédonisme toujours quelque peu prédateur reste de son art cinématographique dès la Nouvelle Vague : « Nous, nous ne filmions que ce que nous connaissions, ou ce que nous ne connaissions pas dans ce que nous connaissions déjà », écrivait-il. Il a filmé Sarajevo, comme « Dans Éloge de l’amour », les Champs-Élysées, la place de la Concorde et la place Montparnasse le soir comme on n’a jamais vu Paris. Même si les autres le voient tous les jours. En ce qui concerne l’affection, si on le filme, on ne peut le faire que parce qu’on a de l’affection pour des paroles, et qu’on sent ces paroles, parfois difficiles à comprendre, comme affectueuses. Il eut de l’affection même à Sarajevo en s’emparant non seulement des images mais des littératures.
 
Depuis Platon et son histoire de la caverne, il eut conscience que la rétine garde un souvenir car « le langage est lié à cette persistance rétinienne, et qu’il y a quelque chose de mortel dans la vue », disait-il. Certes pour lui, la notion même de prise de vue « est un terme très prédateur ». Le réel montré est, disait-il « un vrai/faux passeport », car le cinéma ne cherche pas à dire vrai ni à prouver, « il y a quelque chose de triste, de mortel, qui est le renoncement à l’essentiel » , ajoutait-il, mais il lui fallait résister à ce renoncement autant dans la fiction que le documentaire, même si par le second, dans sa perception, palestiniens et juifs « retrouvent la fiction ». Mais dans son film sur le sujet il fait dire à un intervenant : « Quand un Israélien rêve la nuit, il ne rêve pas d’Israël mais de la Palestine. Tandis que, quand un Palestinien rêve la nuit, il rêve de la Palestine, et absolument pas d’Israël. ».
Cette question reste ouverte.
 
Celle de l’œuvre de Godard aussi. Personne ne peut prétendre à l’appréhender dans sa totalité aujourd’hui. Les forces qu’il inventait ont même dépassé les spéculations de son imaginaire où par elles, il estimait que dans son œuvre existe plus d’humanité que dans l’accumulation de ses succès. Son travail fut très long pour prendre d’autre sens en des films courts où il ne se passe rien et d’autres qui auraient pu durer des heures où il se dit beaucoup. D’autant que maître d’une mécanique quantique cinématographique, un personnage peut être à deux endroits à la fois. Et d’appuyer sa démonstration sur un tiers film, voyant un western avec Tom Mix : « Que le bandit se sauve avec la jolie fille, c’est logique. Que le pont s’effondre sous leur carriole, c’est invraisemblable mais je le crois volontiers. Que l’héroïne reste suspendue entre ciel et terre au-dessus du précipice, c’est encore moins vraisemblable, mais je l’accepte aussi ». Après tout et chez Godard : L’un est dans l’autre et l’autre est dans l’un. Voire, avec la copule « et », ce sont les trois personnes. 

Ce qu’entreprit Godard, il le fit avec la constance d’un chercheur d’or sans permis de travail mais avec sa liberté et sa curiosité (techniques comprises). Son travail, s’adresser à l’incivisme, aux singularités et turpitudes des hommes sans accepter d’épouser les idées trop acceptables du cinéma dont il fit l’histoire tout en la dépassant. Il signa lui-même l’acte de décès cinématographique. Il défendit ses positions insoutenables en refusant de suivre la bonne porte, sauf celle des enfers. Jouxtant doute, savoir et foi, le réalisateur s’est fait voyant par un long, Immense et raisonné dérèglement de tous les sens et surtout du sens du « filmique », comme écrivait Barthes. Devenu double-voyant à sa façon, il ne s’occupa jamais de faire voir ce qui n’a peut-être pas besoin de voir. C’est pourquoi chacune de ses « histoires » est une splendeur.
 

« Scénarios », dernier cadeau au cinéma de Jean-Luc Godard. Le film Scénarios prend racine à la suite du Livre d’image, en 2018. Le projet était alors ample, mais il y a eu les vagues successives de Covid et des canicules qui l’ont retardé, repoussé, isolé, épuisé. Malgré cela, Jean-Luc n’a cessé de poursuivre la composition à la petite table en bois, d’écritures-collages-peintures. Contrairement à son esprit encore vif, l’épuisement avait gagné son corps. Cinq jours avant sa mort, il demanda à le voir, assis à son petit lit, avec sur les genoux, un petit cahier avec « Scénarios » dessiné et écrit au stylo bleu.