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Poésie
Cadavres Exquis
Il est si facile de disparaître...
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Il est si facile de disparaître dans le monde virtuel où tout manque de consistance et s’oublie très vite.
En 2015, je m’apprête à quitter le site de rencontres après un peu plus de deux ans de présence. Supprimer mon profil. D’un clic. Facile meurtre. Facile, mais pas simple. Fréquenter un site de rencontres s’était finalement révélé une histoire profondément humaine. Vous y allez par curiosité, et aussi parce que vous vous dites que les rencontres dans la « vraie » vie se sont taries. Et vous atterrissez dans un monde d’espérances, d’idéalisations, de méfiances et de solitudes.
L’idée qu’après le clic effaceur ne demeurerait pas grand-chose de la diversité des vies rencontrées me navrait. Que nous ne conserverions rien en dépit des échanges sympathiques, sincères et substantiels qui avaient eu lieu avec certains (rares) hommes, c’était une perspective accablante.
Ainsi ai-je proposé à trente hommes le jeu surréaliste du cadavre exquis, jeu de création amusant, hasardeux, complice surtout. En passant par nos écrans pour rester au diapason de la virtualisation des rapports sociaux, nous avons échangé sur deux semaines des fragments. Puisque jeu surréaliste, ces fragments seraient dépourvus d’intention rationnelle. Leur sens – ou leur non-sens – apparaîtrait une fois les fragments rassemblés en un poème en prose.
Photographiquement, cette création à deux fut pour moi l’occasion d’aborder les thèmes de l’intime et du fantasme.
Seize hommes ont accepté ma « proposition surréaliste » ; onze sont allés au bout du jeu. Les deux « cadavres » de cette première livraison ont été créés avec deux hommes que j’ai connus dans le sens biblique. Ma pudeur m’oblige à cette précision, car le choix des deux photos qui encadrent le poème-cadavre (triptyque imprimé et offert à mon partenaire) est influencé par l’existence ou non d’une relation charnelle.
Le cadavre exquis avec Roland
Dans la poussière de l’oubli, je compte ouvrir le temps
pour garder le souvenir que les feuilles perdaient leurs arbres
et qu’un soleil bleu, ivre d’écume, affolait un ciel tristement
gris et impuissant qui rêvait de Zanzibar et d’impunité.
En cette circonstance il se faufila entre une ribambelle d’obsessions ahuries
occupées à déposer un troublant manteau sur les épaules de mes rêves frileux.
Xérès pour tous les frileux rêveurs annonça le mage exalté aux indolentes inhibitions, porté par des sentiments profonds d’amour, gibier de l’hydre solipsiste des caprices tyranniques.
Suffit ! Héraclès tu as gagné !
Enténébrée reddition dans la cacophonie de ton absence
sur le faîte du temple de l’hédonisme refoulé en pérégrinations épistolaires.
Le cadavre exquis avec Michel
Dans la poussière de l’oubli, je compte ouvrir le temps
pour ne pas oublier qu’il y a un temps pour tout, pour boire, danser et pleurer,
pour aimer et s’aimer... pour vivre dans une corrida de mèche avec le taureau.
Utérus si tu m’avais prévenu que la sirupeuse décadence réinventerait,
désinvolte, ce qui a été écrit depuis la nuit des temps !
Surenchères brouillonnes d’un oracle concupiscent jetant son manteau d’or
sur le crépuscule de l’étreinte éteinte, les mots condamnés blêmissent.
Taillés dans la pierre brute devenue lisse, mes désirs anonymes
ouvrent leurs yeux sur l’alphabet dont la 1ʳᵉ lettre commence
par un point abîmé dans une exclamation impénitente.
Exigeante et perpendiculaire mais dont le dos s’arrondit peu à peu,
la réjouissance des hiéroglyphes rouspéteurs tatouait les palimpsestes
de bleu turquoise, les effaçant pour mieux recommencer, tel un Sisyphe.




