dimanche 3 novembre 2024

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Breton et les manifestes : cent ans et après

, Jean-Paul Gavard-Perret

Fondane l’avait prédit : « La poésie n’a à faire qu’aux volcans et aux raz-de marée ». Le second quart de siècle précédent, dès son « Premier Manifeste de Surréalisme », il vit l’essor de techniques aussi inventives que le langage, l’enregistrement des rêves, le rêve, la poésie médiumnique, voire l’hystérie apprise par cœur et l’amour fou.

Ce fut auparavant pour Breton que les livres n’étaient pas la vie ! Mais il y eut avant lui Dada. L’auteur a rebondi dessus, et dès son premier manifeste, dont cette superbe édition honore le centenaire, ses livres allaient remplir des vies qui furent et restent orientées par leur lecture.
 
Breton ouvrit tout un monde où est déjà sous cape la « cubomanie » (sorte de collage verbal et visuel) ; l’objet présenté objectivement (la magie noire qu’exerce un objet sur son propriétaire) ; le « surautomatisme » (écriture automatique du subconscient) et la « déréalisation » (voluptueuse transcription de rêves).
 
D’une certaine manière, tous ces manifestes repris dans cette édition du centenaire (de la première version) créèrent une cabale au sens premier du terme. Très vite ce diktat fut adopté « jusqu’au monde intellectuel mais si certains virent là un langage d’oiseaux et d’attardés mentaux, à la limite de l’imbécillité », disait Luca.
 
La Deuxième Guerre mondiale et l’Holocauste assénèrent un rude coup à la Diaspora des avant-gardes, mais des survivants continuèrent en dépit d’un nouvel ennemi — le communisme d’après-guerre, qui essaya de détruire tous les efforts de l’avant-garde après 1947. Breton fut de ceux-là en restant l’héritier de Tristan Tzara. L’œuvre de Breton et des manifestes restèrent d’avant-garde et demeurèrent l’activité majeure du siècle.
 
« Cherchez la médecine, la sagesse et le rire en poésie », écrivait-il dans un texte secondaire, quoiqu’important. Et si le monde était, en deux guerres, devenu fou, Breton transforme la littérature en plaisir et geste très sain en vérité ».
 
L’héritage et la contribution de Breton restent évidents aujourd’hui, même si son intérêt est moins renouvelé. Néanmoins, des écrivains pionniers peuvent relire ses textes fondamentaux. Le « vieux » maître et pape du surréalisme a prophétisé entre autres un univers érotisé. Et parfois ses prédictions se sont réalisées : Dada et le Surréalisme sont encore en vie !
Certes à chacun d’apprécier à quel niveau de lecture des Manifestes. Ils restent majeurs jusqu’à un certain point. Breton de plus reste plus difficile que d’autres. Mais la notion demeure assez floue. Peut-être faut-il demander : plus difficile pour qui ? Car chaque expérience de lecteur fait varier l’impression de difficulté.
 
Les Manifestes sont toujours actifs et réfléchis, et de plus documentés formidablement dans cette nouvelle édition. Breton a donné une réponse à ce qui définit l’acte de création. Son œuvre a aussi quelque chose à voir avec le coup de dés : hasard des découvertes et des interactions entre les cultures et les arts. Persévérant, Breton a poursuivi sa route dans ces textes « théoriques ». Ils n’épuisent aucune lecture, aucune manière de les aborder.
 
Avant Breton les livres n’étaient pas la vie ! Mais il y eut avant lui Dada. L’auteur a rebondi dessus, et dès son premier manifeste (dont cette superbe édition honore le centenaire) ses livres allaient remplir des vies qui furent et restent orientées par leur lecture.
 
Breton a organisé toute une partie de la vie par le rôle de l’amour, du hasard et de l’inconscient (malgré une certaine distance de Breton envers Freud). Mais les Manifestes ont créé une passion — ce qui n’empêchait pas d’aller voter et de partir en vacances grâce aux congés payés quelques années plus tard.
 
La brillante intelligence de l’auteur a ouvert la création dans de vraies hypothèses et aussi quelques-unes hasardeuses (qu’on pense au communisme). Mais hier comme aujourd’hui, ces travaux nous aident à mieux comprendre l’imagination ! Car pour Breton Moi est une fiction. Il est vraiment facile de le détruire à l’infini ou de le démentir. Bref, pour lui, le moi est une demande excessive capable de créer transformation et révolution en soi et dans le monde.
 
Breton a d’emblée tiré la couverture à lui (omettant qu’à la même année le poète Nougé comme le peintre Magritte pratiquaient avant l’heure) en caressant le projet théorique et rhétorique pour signifier le premier manifeste suivi dès 1930 du second.
 
Certes Breton sera celui qui a soigneusement ignoré ou occulté Artaud — en dehors de Nougé et Magritte, d’autres précurseurs (Léo Dohmen, E.L.T. Meens, Marcel Lefranc par exemple) ceux qui le gênaient. De tels auteurs — belges en l’occurrence sont allés brusquement et moins en théorie qu’en poésie : « Mordez/ vous / La Langue / Vous / Trouverez / le / goût / du / sang » (Paul Nougé).
 
Mais Breton, face à de tels écrits si lapidaires, a donc trouvé les mots pour le dire, voire une certaine commodité de la conversation. En dépit de ses arguties des Collinet, des Delvaux seront oblitérés par le prieur. Mais cette nouvelle édition permet de renouer l’auteur avec quelques-uns, surtout dans les textes « Post War » de Breton — donc après la Seconde Guerre mondiale.
 
Certes celui-ci fut un maître des forges et une force à penser du Surréalisme. On dit parfois que littérairement Nougé appris l’humour à Breton. Mais comme le disait le belge, ces précipités théoriquards sont « une histoire de ne pas rire ». Mais Breton devint un thuriféraire même chez les intellectuels germano-pratins. La bourgeoisie y trouve une forme de liberté « entretenue » parfois au gratin marxiste léniniste.
 
Son entreprise multiple reste vivante, surtout en cette nouvelle édition. Car si l’image et la poésie surréalistes a pris corps dans la vie sociale et intellectuelle, c’est bien le rhéteur Breton, homme à tout faire des colloques, de créer un activisme militant, très vite bringuebalant mais qui en tout état de cause était rassurant. L’œuvre résonne aujourd’hui par mots et vaut une certaine activité surréaliste même si Breton ne fut pas toujours pertinent de lucidité en certaines hypothèses mais il y eut des choses qui avancèrent en fuyant nihilisme, négativité et irresponsabilité.
 
 

André Breton, « Manifestes du surréalisme », Tirage spécial, Préface de Tirage spécial, Préface de Philippe Forest, Collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2024, 1184 p, 64 €.