dimanche 31 juillet 2022

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Fragments de Sigrid :

Arrachement

Extraits d’une libre lecture de « Invisibles Inconscients », installation vidéo de Sigrid Daune

, Denis Schmite et Sigrid Daune

Si dans toutes les cultures, l’invisible : esprit ou âme est présent dans la vie et les rites des populations humaines, il a été singulièrement circonscrit en occident sous la forme d’un concept psychologique devenu central en psychanalyse : l’inconscient.

Sigrid Daune, invisible inconscient from TK-21 on Vimeo — Musique : "Voxendo" de Thibault Peckre.

Plongée dans les ténèbres. Au tout début, juste une tête imprécise dans le haut de l’image, puis un buste dénudé sur le côté droit contemplant la couche recouverte du suaire et parcourue par de longs éclairs, énergie intense et fuyante de qui git là, son âme qui cherche une issue peut-être, une veillée funèbre vraiment très électrique, la femme ou la créature entièrement nue, ou la Mort dévoilée, qui entame une danse avec force développements de bras, gracieux mais inquiétants de par leur amplitude, de face et puis de dos, puis ceignant à nouveau le suaire autour de ses reins en laissant derrière elle une longue traîne blanche, l’échine superbe de la femme, ou de la créature, ou de la Mort. Soudain, un redressement comme une élévation, une brume de formes dans une vapeur de gaze, la Mort, ou un archange, ou les deux à la fois, qui déploie ses ailes au-dessus du coffre de bois, le flux d’énergie qui continue de déchirer l’obscurité, le nu comme gagné par lui qui contemple le coffre ouvert sur le drap ou le suaire jeté en vrac, sans personne dedans. La Mort en gloire, ou l’archange qui reprend son vol, ou l’âme qui s’arrache enfin. La femme, ou bien la créature de l’au-delà, ou bien la Mort dans une nouvelle métamorphose, poursuit sa danse, devenue implorante si c’est la femme, louangeuse si c’est la créature, toujours glorieuse si c’est la Mort, on ne sait pas, ses bras décrivant des cercles et se démultipliant parfois, tel Nataraja, le danseur cosmique qui règle le temps du Monde de ses six bras horlogers, ou bien la phalène printanière et celle qu’on dit impolie qui caressent la nuit de leurs « ailes d’amour », comme dit Tournier.

La tache blanche du masque qui cherche à s’imposer sur la cuisse de la femme elle-même en recherche de pâmoison, puis sur une masse confuse faite de chair et de peau, de tapis en haute laine, de drap froissé, et puis glissement sur le miroir renversé pour un face à face, un véritable corps à corps avec la femme qui elle-même glisse du lit, un piétinement sur la face de l’autre, le masque qui se confond au miroir, le masque en tant que face du miroir, la face du Diable donc. Combat terrible POUR la reconquête du Moi, CONTRE son annihilation. Apparition d’un ange « au cœur des ténèbres », cou tendu, ailes déployées, jambes pliées, comme pour un atterrissage, mais un ange pas franchement asexué, vêtu d’une robe blanche parsemée de plein de petits cœurs rouges et largement échancrée. En fait, métamorphose de la femme qui tente de s’envoler plutôt, de se détacher, de s’arracher de ce monde de douleurs, avec force battements de ses très grandes ailes blanches. Mais rien à faire, ça ne veut pas décoller ! Beaucoup de plumes volettent partout, jusque sur le miroir où il faut bien revenir pour poursuivre la confrontation, le face à face, le corps à corps avec le masque, en se dépouillant de tout, purifiée après le passage dans la boîte. Woodman, elle aussi avait voulu devenir un ange, « On being an angel », mais sans succès véritable, seulement un désir. Elle a fini par s’écraser au sol. « Combat terrible, corps à corps ». Les coups pleuvent de part et d’autre, et ça fait mal, et le Ça fait mal, jusqu’à une sorte de K.O. debout. La femme a subi une défaite face au masque car on ne gagne pas à coup de poings contre le Diable !... mais la femme n’a pas été totalement défaite dans sa quête, mais le Moi est en phase de reconquête même si c’est douloureux… mais l’arrachement désiré a quand même échoué. Collision et coalescence des topiques, emmêlement et superposition des topos, la théorie analytique et la praxis thérapie n’interdisent pas du tout ça même si le discours apparait plus compliqué.

Donc la femme hurle, silencieusement en emprisonnant sa tête dans ses deux mains et on la voit comme au travers d’un verre dépoli du fait de la stridence de son cri muet. Et ce hurlement a ouvert une large brèche dans la muraille avec laquelle le Surmoi avait enceint le Ça, libérant ainsi tous les démons et autres figures hallucinatoires. La première à se manifester est une espèce de goule, ou de succube, en guêpière, adoptant d’abord des postures aguicheuses puis, tout en durcissant son regard, elle devient plus lubrique avant de se démultiplier et entamer une danse, inquiétante, faite de contorsions de torse, et de se reconcentrer enfin en une créature absolument satanique, ce qui est sa nature, évidemment. Et puis, est-ce la même, est-ce une autre ? une créature tout à fait orientale qui reprend peu ou prou la pose du Nataraja, déjà cité, et qui se scinde en un trio rappelant les Grâces, Grâces plutôt bêcheuses qui se tournent le dos, ou des cariatides qui n’auraient aucun entablement à supporter. Aussitôt, Nataraja revient avec de grands mouvements de bras, mais un travelling brutal sur son visage dévoile un être effrayant avec un œil grand ouvert et tout rond, la bouche déformée par un rictus, et des bras terminés par des griffes de métal comme deux râteaux. Glissement vers une femme assise par terre, repliée sur elle-même en fait, silhouette toute dorée accentuée par le noir profond, avec comme une bulle d’énergie autour de la tête et quelques étincelles ici et là. La goule ou le succube, versions islamique ou judéo- chrétienne d’un même mythe, revient dans une version plus moderne avec un jean et un petit haut noir, des yeux fixes et blancs à la Cocteau, Orphée, et toujours des griffes métalliques en guise d’ongles, mais on a le sentiment qu’elle est le produit de la fusion de plusieurs corps et le centre d’une énergie indéfinissable. Après ça devient plus confus encore, une accrétion de personnages, que dis-je ? de démons qui se superposent dans une sorte de brume ou de fumerolles, dont certains vraiment hostiles qui brandissent des sabres courbes, d’autres gigantesques et n’ayant plus du tout figures « humaines », rois de paille destinés au bûcher en fin de carnaval, d’autres encore qui ne font rien de particulier mais qui ne sont pas rassurants pour autant, le tout plongé dans l’obscurité. Puis des masques, ni vénitiens, ni Grecs, seulement monstrueux avec leurs étranges lueurs dans les yeux ou des fumées qui sortent de leurs narines, des bustes et des visages de femmes de différentes tailles et qui se superposent plus ou moins aussi, parcourus de flammèches, un corps obèse et déformé au milieu de vapeurs, immanquablement sulfureuses. Le hurlement terrible d’un démon qui semble parodier la femme au cri silencieux, mais on devine sous la « peau » un presque crâne grimaçant de toutes ses mâchoires encore garnies de dents. Des figures de désespérance, celles de plus ou moins femmes qui enserrent leur tête dans les mains ou qui se bouchent les yeux avec, tête de plus ou moins femme sur corps d’enfant, ou tête de plus ou moins femme qui ont les traits de la femme mais sans aucune expression, tête de presque enfant aux yeux noyés de larmes et qui fixe le regardeur comme pour un reproche, tête d’on ne sait trop qui, la goule ou la femme, presque hallucinée avec deux mains qui s’agrippent à un grillage. Enfermement dans un cauchemar-prison !

Donc, d’un revers de main chamanique, ou plutôt du revers de quatre mains puisque dédoublée, la femme écarte les visions trompeuses, épouvantes ou désirs, SES démons, afin de poursuivre sa quête introspective, la reconquête de son être véritable, le recouvrement de son esprit. Mais l’introspection, regard porté à l’intérieur de soi, peut s’apparenter, à certain moment, à une véritable autopsie in vivo. Tandis que le chat au pelage blanc soyeux, inversion positive cette fois-ci car c’est le chat noir porteur de malédictions qui est le messager du Diable, le chat « angélique » donc disposé confortablement sur son séant contemple les jambes fines de la femme à la lumière d’un négatoscope de radiologue, eh bien celle-ci, à cet instant précis, s’affaire dans sa collection, fournie il est vrai, de radiographies. Il va s’agir de se débarrasser du costume de chair et de peau, de S’ARRACHER de l’apparence, de littéralement se dépouiller, pour chausser les radios des pieds comme des bottines, celles des mains comme des gants, tout ceci avec un certain étonnement quand même, puis de revêtir un chemisier thoracique, je veux dire fait de côtes, ainsi qu’un chapeau crânien, ça elle ne l’a pas fait mais elle aurait pu. C’est sûr ! Après un plan assez long sur une radio des poumons, et au cours d’un mouvement tournant et précipité on croit devoir assister au développement du cortex cérébral, au processus de télencéphalisation, à l’enveloppement progressif de tous les vésicules cérébraux par le télencéphale, le cortex, depuis le stade embryonnaire en passant par tous les états animaux jusqu’au cerveau du sapiens adulte, et par là il nous semble comprendre, bien, que « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », selon la belle formule, quoique controversée, de Haeckel [1]. Bon ! On pourrait parler d’un auto-reliquaire très scénographié avec des phases dansantes, danse macabre contemporaine, des inversions une fois encore, par exemple en chaussant des gants d’os, parfois des transes archi-troublées et démultipliées, sorte de rock satanique et paroxystique conduisant à des presque anamorphoses, puis des pauses cigarettes propices à la réflexion, devant les radios pulmonaires évidemment. Il y a là-dedans, je veux dire dans la contemplation de ces images issues de l’ossuaire personnelle, une interrogation sur ce qui est susceptible de définir l’être à partir de son tréfonds, l’ultime costume, celui fait d’os et de matières molles. INTROSPECTION ! Ce qui renvoie nécessairement à la Vanité, la sublime méditation de l’Homme sur son irrémédiable devenir, la seule méditation sans doute…sur le temps qui s’écoule comme les grains dans un sablier.

Très belle image comme soutirée à Robert Campin, comme une Vierge à laquelle l’Archange ferait l’Annonce, la femme assise de face sur une chaise ou plutôt un fauteuil avec une très belle étoffe d’un bleu soyeux qui coule de ses jambes et s’étale sur le sol, le plissé merveilleux du Maître de Flémalle, avec posée sur une main la colombe blanche de l’Esprit, le Logos, sans doute illusion née d’un pli de son corsage immaculé, tout est illusion aussi bien dans l’Art que dans la Vie, et pour cadre de cette composition le pourtour du grand miroir enfin devenu noir, enfin débarrassé de son « reflet fixe ». Puis brouillage partiel et étirement de l’image, sorte d’hybridation de Gréco et de Francis Bacon, espèce de déconstruction sans Derrida, amorce d’une anamorphose, et nouvelle aspiration comme si un démon imprécis dissimulé dans le miroir amenait à lui la femme inconsciente, plongée dans un ailleurs, en la tirant par ses vêtements, en basculant son fauteuil, avant de l’absorber, de la broyer, de la dissoudre dans un tourbillon fantastique. Femme à laquelle on a arraché la présence et qui se dilue dans le néant. Une créature monstrueuse s’échappe finalement du miroir, incube ou succube, impossibilité de savoir car en cours d’incarnation, tête parfois façonnée par une tâche de peinture plus ou moins en forme de chauve- souris qui déploierait ses ailes pour un infernal envol, sorte de tag épouvantablement vampirique, quelquefois double comme un Rorschach, gueule tout à la fois ricanante et hurlante, donc une absolue créature de terreur. Au cours d’une très courte séquence, il y a dérapage brutal plutôt qu’un glissement de l’image la plus douce et la plus pure qu’ait su produire la Chrétienté, l’Annonciation, à une scène de la plus extrême violence, le festin de Satan. En un raccourci saisissant, la dialectique du Bien et du Mal se résoudrai-elle dans le triomphe absolu du Mal ?

Pour l’instant, triomphe de la Mort qui apparait en majesté telle une mariée sur un parvis d’église, toute blanche, enveloppée d’une soierie débordant en tous sens, comme une vapeur de mousseline qui s’épandrait, un emballage un peu à la va-vite de l’espace, et qui hurle son triomphe à tous les vents mauvais. Toujours des hurlements ! Saisissement !

Tout ceci, je veux dire le détournement systématique des images saintes, les interventions répétées des démons, souvent sur convocation de la femme, les inversions multiples et variées, les chorégraphies païennes, l’expression d’inavouables désirs inassouvis, en gros la proclamation d’une amnistie générale pour les incarcérés de l’Inconscient, et puis la photographie promue au rang d’art occultiste, tout ceci ne pouvait « raisonnablement » connaître qu’une seule issue… LE… BÛCHER ! mais… c’est un foyer de voluptés qui embrase la femme, la magicienne, brasier nourri de vieux billets doux mis bout à bout, ou de rubans de papier griffonnés au marqueur avec plein de mots dessus, de longs phylactères en lieu et place de bûches sèches, des flammes duveteuses comme la fourrure du chat, ou plumeuses comme les ailes inefficaces de l’ange, qui l’enveloppent progressivement dans une espèce de cocon léger et soyeux, sans que celle-ci, la femme, ne manifeste aucune joie et encore moins douleur. Insensible ! c’est ce qu’elle est devenue, mais… purifiée aussi. Après la douche probatique le bûcher probatique, ce qui me renverrait assez facilement au symbolisme de Bill Viola, passage par l’eau et par le feu comme condition du retour à la pureté originelle, une propitiation qui introduit à l’amour absolu… Finalement, dans un mouvement ample, la femme nue essuie son corps, ou ce qu’il en reste, des fumées abondantes qui émanent de lui, car d’embrasement il s’agissait quand même, au moyen d’un grand plaid à franges, avec grâce et volupté, une certaine emphase dans la gestuelle aussi car tout est prétexte à danser chez elle, bien qu’elle soit dorénavant davantage esprit que corps, une presque évanescence. Elle est à la fois belle et émouvante la femme, ou ce qu’il en reste, c’est-à-dire l’esprit de la femme, c’est-à-dire encore l’essence de sa féminité et son âme, quand elle déploie le plaid à l’instar des ailes de l’ange pour s’en couvrir comme d’un châle, ou mieux comme d’un voile de prière.

En l’état d’esprit errant et de spectre, état de la femme nouvelle, tout peut devenir jeu et…poésie surtout. Une autre manière de percevoir les choses, probablement meilleure… indiscutablement meilleure. Par exemple, un simple motif sur une tenture ou une serviette de bain suspendue peut vous téléporter en Afrique, et c’est très grand l’Afrique, pour disputer un match de basket avec une équipe de girafes, ou parmi elles, et le gagner ce match. Peut-être ! et puis profiter de ce séjour, parée de plumes et de pailles et arborant un masque à gaz, pour participer aux danses rituelles et ancestrales... Qui peut vous l’interdire ? La Mort ne saurait bloquer ce besoin de frénésie qui peut la servir. Et puis s’offrir une véritable veillée funèbre, sans corps à veiller c’est difficile, mais pourquoi pas ? Un auto-rituel d’adieu en quelque sorte. Un lit bien sûr, surplombé d’un très beau et très grand lampadaire en arc de cercle qui
éclaire toute la scène, à côté un très grand miroir elliptique, une « psyché » mot qui ne pouvait que lui plaire à la femme, un fauteuil bas devant le lit et en arrière-plan un tout petit guéridon avec plein de choses dessus, sur un mur une tenture noire. Le décor est ainsi dressé en toute simplicité mais avec raffinement, le goût d’une esthète accomplie. La femme dans son ancienne apparence est allongée sur le lit, et puis arrive une autre qui s’assoit sur le fauteuil, et puis encore une autre qui elle s’assoit directement sur le lit, toutes trois en chemise de nuit, en fait toutes trois semblables, car dans la situation de solitude dans laquelle se trouvait de son vivant la femme, solitude due à son repli sur elle-même, à sa crispation sur son intériorité, il n’y avait que son spectre dédoublé qui pouvait encore l’assister dans la mort. Tout cela reste trop formel et ne peut la satisfaire, elle si exigeante en matière de théâtralité. La femme déserte la chambre pour s’envelopper dans une pièce de satin aux reflets d’or, tel l’un de ces brocarts que peut proposer la Mort. « Aujourd’hui, plus lente que jamais, la Mort est venue vendre à ma porte. Devant moi, plus lentement que jamais, elle a déployé les tapis, les soieries, les damas de l’oubli et de la consolation qu’elle nous offre » [2]. Sur chacun de ses yeux la femme a déposé une énorme corolle de marguerite, non pas pour rétribuer le nocher bien qu’elle soit dans l’attente de sa venue, mais simplement pour apporter une touche finale de beauté, à sa beauté, comme un raccord de maquillage. La femme tourne et se retourne, avec à la fois lasciveté et gravité, dans sa couche d’or pour en faire mouvoir les plis et en déguster le froissement. Immersion dans la Beauté et submersion par le Baroque. Mais au détour d’une vue plongeante, sentiment pour le lecteur de pénétrer par effraction la châsse d’une sainte, celle d’Ursule peut-être. Puis dans une superbe robe d’un bleu profond éclaboussé de grosses fleurs blanches, mer aux abords des abysses au sein de laquelle se déploierait, lentement, un corps de ballet de méduses hyalines, la femme sérieuse, ou plutôt son esprit errant, balaie les ténèbres de ses amples manches de papillon, mais cette fois-ci pas une phalène, non ! quoi qu’aussi légère, mais beaucoup plus rapide, au point de les couturer, ces ténèbres, des fils d’or de son énergie tout à la fois diffuse et concentrée. Occasion pour elle, la femme, ou pour lui, son esprit errant, de réexaminer, rapidement, très rapidement, l’histoire artistique, et celle qui n’a pas été écrite, peinte ou sculptée, des « dames du temps jadis », les belles dames qui accompagnaient la femme caressant la docile licorne, ou celles qui ornementaient l’entourage des abominables messieurs courtisant le Duc de Berry, les joueuses éthérées de lyre ou de cithare et les danseuses de la Grèce antique, telles qu’on aurait pu les rencontrer sur les rotondités des poteries ou les frises des temples si les hoplites et les dieux n’avaient pas encombré tout l’espace, philosophes, poétesses, prophétesses, hétaïres et déploratrices de tous les temps anciens, mais aussi CASSANDRA de toutes les époques, tout ceci, toutes celles-ci, alors que finissait d’être tissée la toile arachnéenne faite de fils d’or.

La Mort, qui entre-temps a récupéré sa robe de mariée et rejoint le parvis de l’église, hurle à nouveau son triomphe…
En l’état d’esprit errant et de spectre, état de la femme nouvelle, toutes les barrières spatio-temporelles sont renversées.
Elle peut hurler à la pluie en soutien aux gargouilles des tours de Notre-Dame qui, en dépit de leurs crocs puissants, sont moins carnassières qu’assoiffées. C’est leur raison d’être à elles, les gargouilles, de boire jusqu’à plus soif et de dégurgiter le trop-plein.

Elle peut converser hiératiquement, mais de façon décontractée quand même, avec le Sphinx d’Égypte, moins interrogateur que son cousin grec, la femme n’est pas Œdipe, et plus cracheur d’eau, car c’est sa raison d’être à lui, le Sphinx, d’abreuver des bassins, et puis le plateau de Giseh ne fut pas de tout temps un désert urbanisé.

Elle peut se crucifier, comme le fut Antonin Artaud il y a près deux mille ans, mais entièrement nue et la tête en bas, double inversions, femme christisée, ou plutôt « artaudisée », et renversement de la croix, puis s’envelopper de plastique, les membres raidis par la crampe, comme dans un body bag transparent et beaucoup trop large, son Saint-Suaire à elle.
Elle pourrait crucifier son amant renégat et, Madeleine pourtant nouvelle épousée couverte de tulle, s’envoler vers son bois de supplice afin de l’enlacer pour mieux boire son sang, puis, Madeleine-vampire à la bouche maculée, s’accroupir pour réajuster son voile et saisir ses maigres bagages, comme en partance pour un nouveau voyage, le dernier.

La Mort sur le parvis de l’église, dans son nuage de mousseline, n’en finit pas de hurler sa joie.
Pour terrifier ses regardeurs, les détourner d’elle, la femme, ou plutôt son esprit errant, peut adopter la posture d’une défunte portant encore la robe de ses noces avec la Mort, vacillante après son échappée du tombeau, puis, les yeux exorbités porter ses deux mains à la bouche pour souligner, exagérément,
l’horreur de son séjour dans l’au-delà, et finalement pâle fantôme s’évanouir avec lenteur dans une nuée blanchâtre.

Elle peut, nouvelle Alice égarée dans la poursuite du lapin aux beaux yeux mais beaucoup trop pressé, s’arrêter pour lire l’écorce des arbres de la forêt et dénombrer les cœurs qui y sont gravés. Elle peut reprendre sa course et de nouveau s’arrêter, puis de plus en plus diaphane, finir par se confondre à l’écorce des arbres auxquels elle s’est adossée, au point d’arborer sur sa robe les cœurs qui y sont gravés, un peu comme Woodman couverte du papier peint des maisons délabrées. La forêt est un monde magique, tout le monde le sait ou devrait le savoir, habité par les elfes, les nymphes, les génies, et aussi les anges. La forêt est parcourue de flux multiples d’énergie et il serait bon de s’y étendre nue pour que ceux-ci nous traversent et nous redonnent un tout petit peu de vie, ou tout du moins la « sensation » de celle-ci.

Elle, la femme ou plutôt son esprit errant, pourrait venir tourmenter son amant renégat dans la belle demeure où il habite, telle une pièce d’échiquier glissant sur le joli sol en damier, reine noire puis blanche, absolument confondante, puis nouvelle Aphrodite émergeant de flots d’étoffes dont l’écume plissé ne cesserait de s’épandre sur le joli sol en damier, elle feindrait d’ignorer les jeux de lumières et d’ombres taquinant les riches boiseries car elle-même rayonnerait de son propre feu, un feu nouveau. Non ! Il faut résolument tourner le dos à ce qui fut, le souvenir douloureux est vain et la vengeance est futile, et aller écouter, pour la dernière fois, ce que la forêt a encore à nous dire par ses bruissements, le chant de ses oiseaux, sentir ses effluves, ses exhalaisons, ses parfums, seuls capables de susciter le désir, le plaisir des « sens », pour la dernière fois, et ressentir en nos « corps » les flux de sève qui coulent dans les veines de ses arbres, même abattus, en s’allongeant sur leurs troncs encore chauds. Tentation de se fondre en elle, la forêt, d’être une infime portion de son humus !

On la retrouve la femme, son esprit et son spectre, assise comme une petite fille bien sage au milieu de planches-contacts formant cercle, les planches-contact de sa vie, pour un ultime examen sans doute, puis formation ectoplasmique d’une spirale, sortie d’on ne sait où mais de plus en plus développée, de plus en plus envahissante, comme l’appel, le chant INSISTANT, du nocher qui serait enfin arrivé. La femme se dirige vers une armoire entrouverte, y pénètre, et referme la porte derrière elle. Il était grand temps de « franchir le seuil », de S’ARRACHER.
« Faits de mort nous sommes, faits de mort nous vivons. Morts nous naissons, morts nous passons ; et c’est déjà morts que nous entrons dans la Mort » [3]

Denis Schmite (avril-mai 2022)

Notes

[1Ernst Haeckel (1834-1919), biologiste et philosophe. L’ontogenèse déécrit le développement d’un organisme quelconque. La phylogenèse (ou phylogénie) décrit l’évolution d’une espèce ou d’un groupe d’espèces. Le développement d’un individu, de l’embryon à l’âge adulte, passe par toutes les phases de l’évolution des espèces ancestrales, loi biogénétique résumée ainsi par Haeckel : « L’ontogenèse récapitule la phylogenèse ».

[2Fernando Pessoa – Marche funèbre pour le roi Louis II de Bavière in Le livre de l’intranquillité – Traduction Françoise Laye (Christian Bourgois – 1999).

[3Fernando Pessoa – ibid.

Voir en ligne : https://sigrid.daune.photo

Sont ici présentés des extraits de « Fragments de Sigrid : ARRACHEMENT », un texte de Denis Schmite, des fragments des Fragments en quelque sorte, choisis par l’artiste, à qui l’auteur a fait don de son texte.

Sigrid Daune est une auteure, photographe et artiste plasticienne qui vit et travaille à Sotteville-les-Rouen.