Accueil > Les rubriques > Appareil > Société > Arabie heureuse ?
Arabie heureuse ?
larges fragments yéménites
,
Chaleur et lumière de l’Arabie, chaleur et lumière que les gens portaient dans leurs cœurs et dans leurs yeux. En Arabie, pas seulement en Syrie mais au Yémen aussi et probablement ailleurs, ce n’était pas le soleil qui seul donnait la lumière. Pour moi, elle venait des paysages, des maisons, des corps surtout. Tout cela irradiait.
A l’instar de la Syrie, le Yémen était empli de beauté, de gentillesse et parfois même de bonté. Dans la cité érudite de Zebid, au bord de la mer rouge, j’ai croisé un homme qui ne ressemblait à aucun autre, je veux dire aux paysans, aux artisans et surtout pas aux éternels promeneurs encombrés d’armes et de cartouchières comme on en croisait partout ici. Sur les parois de ma caverne cérébrale, ma crypte-mémorial, j’ai collé son image parmi un fatras d’autres, autres d’ici et de tous les ailleurs, et je lui ai donné le beau titre de cheikh de Zebid. Il n’avait cependant rien à voir avec ces personnages autoritaires qui faisaient le tour de leurs propriétés avec un couple de gardes du corps aux fusils négligemment jetés sur l’épaule. Non, lui il était seulement accompagné d’un homme jeune et distingué qui lui témoignait beaucoup de respect, comme un assistant de fac à son vieux professeur. Il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’un illustre docteur de la loi chaféite qui se rendait à une assemblée savante. Tout chez le cheikh de Zebid était rondeur et moelleux, les yeux, le nez, la bouche, le mince collier de barbe, le visage en son entier surmonté qu’il était d’une petite coiffe plate, ronde elle aussi, les épaules, le ventre, bien sûr, souligné par une belle ceinture tissée d’or et non barré par la djambia. Le cheikh de Zebid était un petit homme replet et extrêmement élégant avec son fin manteau de soie verte sur son vêtement de cotonnade légère. Lorsque nous nous sommes croisés, j’ai été extrêmement surpris par l’acuité particulière de son regard, incroyablement profond, témoignant d’une intelligence vive et d’une extrême bonté. Il s’est arrêté un instant, nous nous sommes fixés et puis salués très courtoisement. Pourquoi insister sur cette rencontre aux yeux de beaucoup parfaitement anodine ? Pourquoi évoquer tant d’années après le petit cheikh de Zebid ? La lumière ! Toujours la lumière ! Le cheikh de Zebid irradiait véritablement une bonté lumineuse.
Yémen ! Arabie sauvage où vivaient des hommes familiers de la guerre, des hommes souvent pris dans les mâchoires redoutables de la guerre, guerre décidée par d’autres, tyran du Nord et tyran du Sud...mais pas seulement. Au premier regard les hommes du Yémen-nord pouvaient inquiéter. Un poignard courbe à large lame, la djambia, leur barrait le ventre à tous, attestation virile d’une lointaine circoncision, des cartouchières se croisaient sur leurs poitrines et une mitraillette ou un fusil d’assaut soviétique pendait nonchalamment à leur épaule, à tous...ou presque. Ils étaient simplement des hommes bruts fruits d’une autre culture, d’une autre société, féodale, orientale, religieuse, de castes, habitant un autre espace-temps, l’espace infini des déserts et le temps dilaté du Sud du Monde.
Ces gens étaient tous des bédouins plus ou moins sédentarisés mais demeuraient encore enivrés des vapeurs des sables surchauffés. Ceux qui ne l’étaient pas du tout sédentarisés continuaient à sillonner le désert d’est en ouest, du nord au sud, non plus à dos de dromadaires comme leurs ancêtres, mais en véhicules tout terrain, et ils persistaient à se livrer à tout un tas de petites, ou de grosses, contrebandes. Maître de l’espace, toute la péninsule était leur territoire, et de leur temps, temps dilaté comme l’air du désert, fabrique des mirages, les bédouins étaient en fait les gens les plus heureux de l’Arabie Heureuse, l’un des pays les plus déshérités du monde. Ils caracolaient dans le désert, tirant de temps à autres des rafales de kalashnikov, comme des pétards de fête, déchirant le ciel de leur mitraille, pour faire part de leur ivresse d’une liberté sans frein. Le tyran du nord, un militaire, s’en méfiait beaucoup des bédouins qu’il soupçonnait d’entretenir de trop bonnes relations avec le scandaleusement riche voisin wahhabite qui lui se méfiait beaucoup de son scandaleusement pauvre, mais très peuplé, voisin yéménite. Donc le tyran voulait contrôler les déplacements des bédouins, surtout ceux tout proches de l’hostile voisin wahhabite, aux portes du désert immense, à Marib, l’ancienne capitale du royaume de Saba. Une route traversait la petite ville. À l’entrée et à la sortie, un poste militaire avec un nid de mitrailleuses, et derrière les dunes de lourds blindés. Dépassant à peine desdites dunes cinq ou six colonnes parallélépipédiques et quelques cailloux couverts d’une écriture que nul n’avait su déchiffrer. C’était tout ce qui émergeait du palais de Biqlis et de ses temples attenants. Saba restait enfouie, et c’était bien mieux ainsi. J’aime quand les choses gardent leur mystère et que les anciennes civilisations continuent à fertiliser la terre sur laquelle elles se sont autrefois développées plutôt que d’enrichir les collections de musées que personne ne viendra visiter, ou alors seulement ceux apportés par un très rare courant d’air.
Davantage que désert le Yémen-nord est montagne et parfois, par un soir d’orange, sur un chemin rocailleux en suivant l’ombre noire d’une femme, on tombait sur une petite mosquée et il pouvait arriver que l’on vous invitât à y pénétrer. Là deux ou trois hommes parfaitement silencieux, se confondaient dans la dévotion, s’agenouillant, touchant le sol du front puis se relevant, ou bien assis sur leurs tapis de prière profitaient de la douceur du moment les yeux mi-clos. Le Yémen est montagne et, à proximité de la petite mosquée, je revois une combe merveilleuse, empreinte possible du sabot formidable de l’une de ces montures célestes empruntées par le Prophète lors de ses pérégrinations nocturnes. Sur l’un des pitons la surplombant, un palais-forteresse de pierres massives auquel conduisait un étroit sentier caillouteux. De l’autre côté, une falaise, un à-pic formidable, tombait sur un humble village agglutiné autour d’un minaret fuselé. Axe de méditation sublime. C’était cela l’Arabie. Ces moments étiraient le temps. Ils étaient des points de suspension du temps.
Sanaa ! Sanaa « capitale du monde » proclamait dans un transport déraisonnable, il y a bien longtemps, un grand amoureux du Yémen, mais que pourrait bien être un amour raisonnablement transporté ? De jour, Sanaa se présentait comme un invraisemblable labyrinthe fait d’argile et de poussière, avenues ou rues en attente permanente d’asphalte sur lesquelles circulaient à toute vitesse motos et véhicules hétéroclites soulevant un nuage épais voilant cette belle lumière, et puis soudain, à l’angle de deux ruelles, bizarre apparition, comme de très gros blocs de pain d’épices décorés de filets de sucre glace. Voisinage vraiment étrange que celui de ce chantier interminable et des délicieuses pâtisseries architecturales que sont les belles maisons de Sanaa. Hautes façades de briques brunes, quatre ou cinq étages, parfois plus, sur socle de basalte et soubassement de pierres, encadrements des fenêtres étroites ornés de motifs en plâtre et de dessins à la chaux, signalétique religieuse ou corporatiste prétexte à riches décorations, vitres d’albâtre translucide ou vitraux multicolores pour diffuser la lumière à l’intérieur.
J’ai conservé la mémoire vive d’une fin d’après-midi à Sanaa alors que je contemplais la ville du haut du toit-terrasse de l’une de ces magnifiques demeures à façades décorées et glacées, telles de grosses pâtisseries pour anniversaire, mais, elles, au blanc de chaux et non au sucre en poudre. C’était un temps de bien avant la catastrophe, l’abominable guerre d’agression menée par les sauvages Wahhabites. La ville était couverte d’un ciel de fin du Monde, d’un noir d’encre j’entends par là, noir menaçant de l’orage imminent, et la forêt de fins minarets à la blancheur ravivée par ce ciel hostile semblait prête à fuser vers lui à l’instar des innombrables missiles à peine dissimulés derrière les dunes de sable, plus blanc que jaune lui aussi, de part et d’autre de lignes frontières indiscernables sans cela.
La ville et la vie restaient calmes bien que la rue arabe, poussiéreuse et enfumée, vrombissait comme à son accoutumée. En contrebas, dans le souk labyrinthique, les paisibles artisans et boutiquiers étaient encore loin d’avoir fini de ruminer le qat dont la grosse boule déformait pourtant leurs joues comme une fluxion de dents. D’ordinaire, à cette heure, commençait à s’installer le soir d’orange, soir tout de douceur et de senteurs, flagrances discrètes de tous les parfums de l’Orient, soir réconfortant et même caressant de l’Arabie Heureuse. C’est alors, que tout près, se fit entendre l’appel du premier muezzin, lent avec son phrasé cantillatoire et mélodieux pourtant, et puis dans le lointain un autre, bien plus grave, et puis entre les deux un autre, et encore d’autres ailleurs, plein, en tous lieux, portés sur différentes octaves, montantes ou descendantes, jusqu’à ce que tout l’espace au-dessus des maisons et des rues fut empli d’une rumeur pieuse sous la forme d’un merveilleux canon. Toutes les lignes musicales, les déclarations de foi mélodieuses, finirent par se recouvrir formant couches, avec ici et là des sursauts et des rebonds, des arrêts subits et des redémarrages éclatants, tout un paysage vallonné de chant. Ainsi, l’Islam offrait à la ville un voile de protection ondoyant sur lequel Il invitait les fidèles à y déposer leurs prières comme autant de brassées de roses. Émergence sans cesse renouvelée de la polyphonie, naissances et renaissances contrapuntiques et pluriquotidiennes, dans un monde, au demeurant, résolument monodique.
A travers les âges, les hommes du Yémen, certes guerriers farouches, se sont également montrés ingénieurs inventifs, architectes inspirés, bâtisseurs talentueux et esthètes non académiques. A l’extrême nord, aux franges du désert, à Saada, fief des Zaydites, ils ont découpé le pisé comme un gâteau, en faisant de larges tranches qu’ils ont imbriquées les unes dans les autres pour édifier leurs maisons, leurs lieux de cultes, leurs débits de thé. Dans la montagne, au fil des siècles, partout, ces gens ont construit de vastes demeures, maisons-forteresses, avec des pierres quasi cyclopéennes, trouvant des équilibres incroyables sur des pointes de rochers travaillées par des millénaires et des millénaires d’érosion. Ils ont jeté des ponts solides et légers, entre des parois vertigineuses, arches d’alliance magiques entre deux impossibles, improbables traits d’union entre deux mondes, ouvrages à faire pâlir de jalousie un Romain de l’Empire. A une époque où la Chine ne connaissait encore que des royaumes instables et mythiques et que la Grèce devenait tout juste homérique, ils érigeaient un barrage gigantesque, le premier barrage du Monde, pour irriguer les vastes terres sabéennes qui en avaient tant besoin. Ils ont strié les reliefs de terrasses pour accueillir leurs cultures de blé, de maïs, de seigle, de sorgho, de millet et de qat. Bien plus tard j’ai vu les gratte-ciels de Shibam, au pied des montagnes à la sortie du désert, et j’ai contemplé l’étendue de sable ponctuée de maigres bouquets de palmiers par la fenêtre étroite de la riche et belle maison de l’un de ces négociants hadhramis qui depuis des temps reculés commerçaient avec l’Inde. Les bâtisseurs du Yémen ont su naturellement concilier la fonction et la forme, adapter leur habitat aux conditions climatiques propres au désert, à la montagne ou au bord de mer, tout en concevant de beaux objets architecturaux et en nourrissant un profond sens de l’ornementation. Au fil des siècles ces gens ont sculpté les paysages dans l’atelier même de la nature. C’était cela l’Arabie Heureuse. Au Yémen, les terrasses qui multiplient et optimisent l’espace réservé aux cultures moi je les perçois comme des marches monumentales à gravir pour accéder au ciel. [...]
Donc, bien plus tard, des années plus tard, au cœur de l’Hadramaout, j’ai vu Shibam et ses tours incroyables, et aussi toute la vie qui l’animait alors. Les rues étroites de Shibam étaient à la fois grouillantes et paisibles. Ici pas de circulation effrénée au milieu d’un nuage de poussière aspirateur de lumière, non, c’était beaucoup plus, comment dire ?... champêtre, pastoral, bucolique. Des moutons, des chèvres, des ânes, des poulets partout. Et pourtant une belle urbanité aussi, et une belle humanité. Des gens très actifs qui transportaient quantité de choses dans des charrettes à bras ou tirées par des ânes, des commères aux fenêtres qui hissaient des provisions dans des paniers d’osiers, par un système de poulies et de cordes, à des hauteurs folles, six, sept, huit étages parfois, des kyrielles d’enfants rieurs au milieu des moutons, des gardiens de chèvres placides, de beaux vieillards méditatifs, en Arabie, les vieillards étaient tous beaux et méditatifs, assis sur le pas de leurs portes massives et sans âge ornées d’énormes serrures sculpturales et compliquées, des vendeurs de thé gouailleurs avec de gros samovars à tous les coins de rue, des groupes d’hommes paisibles, peu ou pas d’armes ici dans le sud, qui discutaient posément au milieu des rues, et puis une petite fille rêveuse assise seule dans un angle de mur, et plein de poulets qui picoraient dans tous les coins. Quel pouvait bien être le rêve de cette petite fille aux yeux d’un vert lumineux qui s’était ainsi isolée du Monde au pied des tours de Shibam ? Plus précisément quelle pouvait bien être l’image qu’elle nourrissait de ce monde ? Que pouvait-elle demander à un avenir nécessairement extérieur aux murailles protectrices de Shibam ? Donc, ici aussi, à Shibam, à cette époque, une vie toute simple, heureuse même dans la vieille cité, apparemment loin des fracas passés et à venir. C’était la vie de l’Arabie Heureuse, simple et douce, passablement éloignée, pour l’instant, des tyrans, de leurs guerres et de leurs caprices, des prêches des obscurantistes et des délires prédateurs de l’Occident. La vie ne devrait jamais être plus compliquée que celle de cette Arabie-là, que celle de ces hommes sages qui ne cherchaient en aucun cas à déranger les petites filles dans leurs rêves.
Aden ! Quand je l’ai rencontrée Aden sommeillait. Krater et Little Aden, sentinelles immuables du grand bassin de Tawahi sur lequel quelques embarcations glissaient paresseusement, semblaient assoupies, écrasées par le soleil, et les anciennes citernes s’étaient comme évaporées. Sur une place surchauffée quelques vieux tapaient encore le carton à l’ombre vaste d’un banian, d’autres jouaient aux dominos, et les enfants qui les regardaient paraissaient n’avoir plus même la force de rire. Aden vivait dans l’oubli des poètes qui n’avaient pas pris le temps de la connaître et donc n’avaient pas su l’aimer, beaucoup trop jeunes sans doute, vingt ans, Rimbaud et Nizan. Depuis longtemps leurs ombres s’étaient dissoutes et aucune ruelle ni façade de maison, quoi qu’on puisse en dire, ne conservait traces de leur passage.
La route qui conduisait d’Aden à Al Mukalla, l’autre grand port yéménite sur l’Océan Indien, passait par un lieu bien étrange. Un volcan tout noir dominait le rivage et la lave qu’il avait crachée, toute noire elle aussi, faisait de grosses bavures sur le sable d’un blanc neigeux, comme les dégoulinures d’une encre obscure sur un buvard immaculé. La mer était plate, translucide et incroyablement chaude. Un silence total régnait. Bien qu’il fasse très beau, le ciel était d’un gris uniforme. Le volcan et sa lave ne renvoyaient qu’une ombre profonde que diluait péniblement la lumière irréelle qu’émettait le sable. Le ciel n’était qu’un miroir où se reflétait le gris moyen résultant et la mer sans couleur s’étalait comme une soupe chaude d’un temps d’avant le prébiotique, sorte de limbes aquatiques. Ce n’était plus un sujet ni un objet de méditation mais déjà la vision projective d’un au-delà splendide, la révélation d’une paix future et éternelle, attirante et effrayante, tout à la fois. Une porte, c’était une porte que l’on avait franchie ici, subitement, sans vraiment s’en apercevoir, et qui nous livrait à un autre part.
Et puis un long couloir, une vallée étroite encadrée de falaises abruptes, de la végétation en bouquet, des palmiers courts en boule dominés par la stature élancée des dattiers, d’autres arbres bas aussi, éventail de verts nuancés, des champs de mil d’où émergeaient les pointes de chapeaux comme ceux des sorcières de nos vieux contes, chapeaux de paille à large bord mais extrêmement pointus sur le dessus, formes noires de femmes affairées au travail de désherbage des plantations, autres fantômes noirs surgis d’on ne sait trop quel bosquet de palmes derrière un maigre troupeau de chèvres, encore de ces surprenantes sorcières ponctuant le paysage ici ou là, suspendant leurs gestes, d’étonnement devant notre présence, ou ne nous remarquant pas trop occupées qu’elles étaient par leurs tâches, ce qui était bien mieux ainsi, car il est bon de se fondre dans les paysages, de se faire oublier dans l’ombre d’un muret ou de se noyer dans le feuillage d’un arbre bas, comme je l’ai déjà dit.
Ainsi je revois un groupe de jeunes femmes qui s’activaient dans un champ et dont on ne pouvait discerner que les yeux rieurs par la fente de curieux masques faits de tissu et de cuir. Yeux entraperçus au travers d’une fente... mais quels yeux ! Un noir abyssal ou parfois un vert d’océan, un vertige ! En Arabie Heureuse les yeux des femmes, quand la guerre ne les noie pas de larmes, sont toujours un vertige. Dans leurs silhouettes, davantage soulignées par les plis du voile que véritablement masquées, il y a un je ne sais quoi d’antique.
J’ai conservé l’une de ces images collées aux parois de ma caverne crânienne/mémorial, trois femmes en file indienne portant un lourd fardeau de bois posé sur leur tête et dont les formes fines se découpaient sur une belle structure vaguement conique blanchie à la chaux, un grenier à grain. Les femmes du Yémen sont avant tout des travailleuses acharnées. Dans les champs, dans les usines, pour leurs enfants et pour leurs foyers, elles déploient une activité folle. Leur vie est dure et à l’écart des hommes mais pas de leur domination. Et pourtant, quand la guerre ne noie pas leurs yeux de larmes, les femmes du Yémen sont belles et joyeuses.
Et puis, dans ce canyon sauvage, au milieu de tous ces verts, encore de merveilleuses petites villes vivantes qui émergeaient de façon totalement inattendue de l’espace et du temps. L’Arabie heureuse était aussi une Arabie magique. Au sortir du canyon des centaines de kilomètres de sable plats comme la main, quelques dunes, très peu, un silence total uniquement déchiré par les rafales que lançaient vers le ciel-miroir les bédouins ivres de désert, et enfin, et encore, Marib. Ici, l’état de siège s’était intensifié, alourdi, évidemment, mais le royaume de Biqlis conservait toujours tous ses mystères.
Le temps du Yémen du Nord constituait une variation singulière du temps circulaire du Monde du Sud. Comme dans toute l’Arabie, les petits matins s’étiraient langoureusement, chacun, dès l’éveil, se livrant avec application et mesure à son activité dans les champs, les boutiques et les ateliers. En milieu de matinée, comme une vibration de l’air, comme une onde qui se propagerait jusque dans les ruelles du moindre village, comme un accès de fièvre qui saisirait la population tant des villes que des campagnes, une accélération de la vie. Des camions à ridelles déversaient sur toutes les places, à proximité des débits de thé, sur les marchés, au milieu des étals des maraîchers, pratiquement à la porte des mosquées, de pleines brassées de qat. Des petits groupes d’hommes s’agglutinaient autour des vendeurs, soupesaient les rameaux, discutaient de la pâleur des feuilles, les tâtaient, en picoraient une par ci par là pour en éprouver la tendresse, sortaient de leur poche une liasse de billets et repartaient avec un sac en plastique aux couleurs pastel, vert, rose ou bleu. Une fois tout le monde servi la langueur s’emparait à nouveau du temps. Chacun broutait et mastiquait le qat dans son coin, souvent en compagnie, conversations lentes et calmes en sirotant d’interminables verres de thé, ou seul plus souvent encore, dans la semi-pénombre d’un atelier ou d’une échoppe, exerçant son métier ou son art et tétant sporadiquement à un tuyau de narghilé gros comme un boa constrictor, noir, rouge, vert. Les après-midis se passaient ainsi, hors du temps, à ruminer le qat, la joue enflée par une énorme boule de feuilles hachées menu et la pupille légèrement dilatée, en sculptant un manche de djambia, en martelant un pot de fer blanc ou de cuivre, en disposant des ors dans une vitrine de verre, en dépliant et repliant des soieries ou d’épais tapis, et en invoquant toujours la clémence et la miséricorde d’Allah. Puis, alors que le soir habillait d’orange l’Arabie, que les muezzins enveloppaient dans une gaze mélodique et pieuse les villes, les villages, leurs souks et les hommes, la boule de qat était prestement recrachée, les mains et le visage méthodiquement frottés, et le tapis de prière lestement déployé. C’était cela l’Arabie Heureuse. La vie ne devrait jamais être plus compliquée que cela.
J’ai évoqué ailleurs le jeune laboureur qui, par l’un de ces soirs d’orange, achevait de racler une terre assez ingrate avec sa charrue tirée par un petit âne, tandis que sa famille l’attendait patiemment en bordure du champ. J’aime beaucoup les laboureurs car ce sont des arpenteurs tranquilles et respectueux de la Terre. On pourrait dire aussi que ce sont des musiciens dociles qui suivent attentivement la mesure que leur donne le chef d’orchestre Terre. J’aurais pu évoquer bien d’autres rencontres, pluriquotidiennes ces rencontres, avec les petites filles studieuses qui nous apportaient leurs cahiers d’écolières pour que nous les parcourions avec elles et que nous constations combien elles s’étaient appliquées, ou bien ces tout jeunes hommes qui, après le travail, venaient nous montrer avec fierté leurs grosses motos toutes décorées de rubans et de plumes de couleur, tous gens que j’aimais, et combien d’autres tout autant ! Dans ces régions, il y avait comme une simplicité fondamentale qui se rappelait constamment à nous, quelque chose comme une splendide et tranquille essentialité honteusement oubliée par l’Occident et qui a disparu pour toujours.
Et puis soudain...
Tout se prit à vaciller. Le tyran yéménite avait apporté son soutien, ou tout du moins n’avait pas condamné, un autre tyran, le frère ennemi du syrien, et les Émirats alliés de l’Occident le condamnait lui et son « peuple ». Tous les travailleurs yéménites expatriés, qui étaient très nombreux dans les pays du Golf et chez la théocratie wahhabite voisine, avaient été chassés et l’argent devenait rare, car l’argent qui circulait au Yémen provenait en grande partie de cette émigration, et le qat coûtait très cher. Après l’effondrement du bloc de l’Est les deux Yémen fusionnèrent. Le mot « réunification » était dans toutes les bouches. Le tyran du Nord devint le tyran du Yémen réunifié et le tyran du Sud son premier ministre. Le nouvel état des choses n’allait pas naturellement de soi et il arriva que certains esprits s’échauffassent, foyers assez gaillardement tisonnés par les tyrans eux-mêmes. On eut à déplorer quelques assassinats politiques et il fut décidé d’interdire temporairement le port des armes dans Sanaa. A chaque porte de la ville on organisait le ramassage comme quand la loi cherchait à s’imposer dans un vieux western.
Et puis il y eut le pétrole. Rumeur, phantasme, indice de quelque chose ? Les wahhabites voisins hurlaient à l’imposture. Selon eux, les yéménites foraient en diagonale, par dessous la frontière, et pompaient directement l’essence rare dans les nappes qu’Allah, le clément et miséricordieux, avait octroyé par sa grâce divine aux wahhabites, les authentiques gardiens de la foi. Eux, les wahhabites, ils ne comptaient pas en rester là et pour commencer ils accordaient quelques largesses aux bédouins de ce coin de désert pour qu’ils aillent un peu taquiner les compagnies foreuses. Querelles de tyrans, fortes tensions tant à l’intérieur qu’au dehors, qui détournaient les petites gens, de leur vie simple et de leur beauté. Et puis que peut bien signifier une frontière face à des étendues de fins granules, infinies et plates ?
Un an plus tard, la guerre. Guerre entre l’ex-tyran du Yémen-nord devenu tyran du Yémen réunifié et l’ex-tyran du Yémen-sud devenu son vizir. Quelques milliers de morts et exil du vizir. Le voisin wahhabite, peut-être pas complètement étranger au chaos du Yémen, nourrissait déjà l’idée d’essaimer dans le superbe corps de l’Arabie Heureuse les cellules oncogènes du salafisme.
Hier, la monarchie wahhabite a bombardé Sanaa. Temps révolu de l’Arabie heureuse. À jamais !
Extraits de « Évanescences »
Photos de DLS. Tout n’est que Vanité !
















