dimanche 30 novembre 2025

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Alex Pinna

les errants : sauve qui peut ?

, Jean-Paul Gavard-Perret

Les bronzes quasi diaphanes du sculpteur italien Alex Pinna établissent des voix dans le silence. Chaque œuvre devient une trace crépusculaire et l’élément épars-perdu d’un troupeau disséminé. Chaque pièce, à la recherche d’un appui, et donc livrée à sa seule errance. Et l’artiste à travers, elle fait découvrir un mode presque solipsisme d’existence.

L’expérience opaque (qu’induit la matière) renvoie à l’opaque de nous-mêmes. Poussant plus loin la recherche entamée par Giacometti, Alex Pinna joue de la fragilité (silhouettes longilignes et comme des bandes minces et qui ont parfois besoin de s’appuyer contre un mur pour tenir debout) et de la densité.
 
Il semble soudain que de telles épures dorment appuyées contre des murs. Mais elles peuvent tout autant représenter des rêveuses insomniaques qui n’ont qu’un souci : ne pas déranger l’air dans lequel elles baignent. Les courants d’air peuvent bien faire bouger les rideaux : de telles silhouettes demeurent immuables. En se frottant à elles, la lumière, voulant entrer dans leur masse grêle, semble s’y décomposer.
 
Lentement, impérieusement, les personnages en bronze d’Alex Pinna semblent engagés vers leur disparition tant ils sont mis dans les situations où ils sont installés en situations précaires et en bascule.

Quelque chose de la qualité de la possession leur appartient encore sur de tels « leurres ». Face à l’effort de contrôle, de cohérence de l’artiste, et par la matière qui lui échappe forcément, surgit la brusque étoile d’une contraction du réel et la vérité incorporée au plus profond du vide mais aussi de la présence et sa survie.
 
Existent là des paraboles et des récurrences qu’engage un tel travail. Surgit ce dessous pas effet de surface, cette précarité par effet de masse qui impose un silence le plus profond.
 
Alex Pinna nous rappelle ainsi combien nous sommes nuits de nos nuits. Et si des lumières poussent sur les pentes de ses silhouettes, elles coulent par effet de rebonds sur possible au jour.
 
Ces personnages « borderline » (au sens le plus précis) semblent surgir issue des fontaines du bronze et deviennent des silhouettes oblongues et ce qu’elles ne sont pas : à savoir des simulacres.
 
Apparemment monotones, répétitives, imperméables à ce qui les entourent (sinon leur point d’appui) chaque statue ressemble à nos voix qui se sont tues. Elle semble nous dire : « dors » puisque notre attente est interminable, notre attente est sans nom.
 
Placées dans l’espace de manière à en faire éprouver le poids, de telles œuvres en constituent comme des gouttes allongées et pulsées là où paradoxalement tout semble sur le point de s’alléger (autre version du vertige ou de la chute).
 
De fait, plus que s’appuyant contre un mur, elles l’étayent. C’est pourquoi la singularité des lignes et des découpages de leurs formes, qui en s’exhaussant s’effacent, donne un effet à la fois de précarité et de fixation. En faisant effacer les détails du corps, l’artiste en traduit l’essence au sein même de la matière. C’est par elle que surgit le plus impalpable du peu que nous sommes.
 
D’une pièce à l’autre, quelque chose change : mais Alex Pinna sait ne leur faire subir que des variations minimales. La silhouette de chaque œuvre crée de la sorte une succession d’imbrication et d’empiètement du quasi identique. Toutefois, chaque pièce possède son appel particulier, né ici d’une angoisse sourde (non brute mais comme distanciée) et un vertige identique. Dans son allongement, chaque silhouette propose un dur oreiller pour la mémoire la plus profonde.
 
L’œuvre scénarise des régions les plus éloignées du corps qui se propagent en ses lignes droites mais penchées. Et si ses différentes pièces semblent proches les unes des autres, existent des jonctions, détours, pièges, et « quark » du mythe de qui nous sommes telle que la mémoire des profondeurs peut nous le rappeler.
 
L’œuvre de Pinna devient donc la mémoire de cette mémoire. C’est le « mime » de l’indicible découvert par une technique qui donne à chaque statue son rythme, son reflet de fantôme. Il joue contre la présence et en devient la digression. Inlassablement, le regard s’abandonne à de nouveaux angles que le travail de Pinna expérimente pour mieux suggérer, par une sorte de précision minutieuse des lignes, notre ténuité.
 

Alex Pinna, « Uncle Twine », exposition au Karara Art Center, Janvier 2025.