mardi 6 juin 2017

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Si près, si loin

Note sur les œuvres récentes de Suh Yongsun

, Jean-Louis Poitevin et Suh Yongsun

Suh Yongsun est un artiste coréen de premier plan dont l’œuvre témoigne de l’intérêt qu’il porte, depuis toujours, au monde dans lequel il vit.

Un peintre dans la ville

Suh Yongsun est un artiste coréen de premier plan dont l’œuvre témoigne de l’intérêt qu’il porte, depuis toujours, au monde dans lequel il vit. Que ce soit un paysage ou un moment important, historique, ayant lieu dans sa ville ou que ce soit ce qu’il découvre lors d’un voyage, il embrasse le moment présent avec la générosité d’un esprit ouvert. C’est pourquoi il n’a de cesse de faire émerger dans ses œuvres des strates multiples, celles de l’histoire, brève ou longue, celles de la pensée, celles de la perception, celles de l’observation des lieux et des êtres. Cette attention et cette curiosité, qui sont en fait le propre de l’homme, ils les partage à travers des dessins et des peintures qui s’imposent à nous comme des évidences salvatrices.

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U-Bahn Alexander platz, 2,290 x 207 cm, 캔버스위 아크릴릭, Acrylic on canvas, 2015

La ville et l’art

Suh Yongsun a vécu la métamorphose de Séoul qui est passée de l’état de ville en ruines en 1953 à l’une des plus grandes et des plus actives mégapoles du monde en 2017. Elle est aussi la capitale d’un pays encore à ce jour divisé.
Qui aurait pu imaginer un tel changement ? Personne. Et pourtant, il a eu lieu. Ceux qui l’ont vécu sont à la fois fascinés et terrifiés, emplis d’un enthousiasme nécessaire et pétrifiés par la crainte d’être prisonniers dans un rêve certes magnifique mais qui pourrait se transformer en cauchemar au moment du réveil.
Un artiste est un être dont la pensée prend sa source dans une capacité d’écoute de ce que sa sensibilité fait émerger en lui comme sensations, comme impressions, mais aussi comme pensées. L’art est un processus d’élaboration complexe qui vise à permettre à ces trois niveaux de réponse aux impacts de la réalité, de prendre des formes communicables.
L’élaboration de ces réponses doit être inédite et puissante. Car il y a art lorsque l’impact de l’œuvre sur nos états psychiques et mentaux est au moins aussi important que celui de la réalité.

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역삼역 3, Yeoksam-yeok 3, 161.5x130 cm, 캔버스위 아크릴릭, Acrylic on canvas, 2015

Mais cet impact dû à l’art à ceci de plus qu’il est suffisamment fluide pour produire en nous un effet d’adhésion et de plaisir qui nous porte au-delà de la crainte et de l’angoisse.
En choisissant de plonger son pinceau et ses crayons au cœur de sa ville, Séoul, mais aussi de celles dans lesquelles il se rend pour travailler son art, comme New-York ou Paris, Suh Yongsun tente avec ferveur à la fois d’examiner la manière dont chaque ville résonne en lui et surtout la manière dont « la très grande ville », comprise comme le phénomène le plus profondément nouveau du XXe siècle, transforme et le paysage qui l’entoure et l’homme qui y vit.
L’artiste ici rejoint, dans son travail inlassable sur le motif, les ambitions les plus profondes de l’art qui est de donner du monde une image telle qu’elle soit à la fois agréable et troublante, puissante et douce, juste et suffisamment diffractée pour capter les variations les plus infimes de ce qui a lieu.

Sur le motif

Suh Yongsun dessine essentiellement sur le motif. Simplement, ce ne sont plus les champs et les bords de la Seine, si chers aux Impressionnistes, qui l’attirent mais les rues, les stations de métro, les cafés, tous ces lieux de passages qui font de la ville le lieu de tous les échanges, de tous les mystères, de toutes les angoisses et de toutes les joies.
Qu’est la ville sinon la plus terrible et la plus majestueuse invention des hommes ? Qu’est la ville sinon le véritable double de l’homme ? Qu’est la ville sinon l’incarnation élaborée au cours des millénaires et aboutissant à ces monstres que sont les mégapoles, de ce que la pensée humaine a de plus riche et de plus complexe ? Qu’est la ville sinon le devenir vivant de la pierre lorsqu’elle se met en scène à l’image de l’homme ?
Il n’est pas exagéré de faire un parallèle entre l’injonction biblique qui évoquait le fait que Dieu ait fait l’homme à son image et le constat que les villes sont bien, quant à elles, faites cette fois à l’image de l’homme.

Pour Suh Yongsun cela va de soi, et c’est même cela qui motive sa recherche actuelle et le développement d’une nouvelle période créatrice dans son œuvre depuis ces deux ou trois dernières années. Et en portant son œil sur des scènes apparemment banales de la vie quotidienne, c’est en fait au mystère de la ville faite à l’image de l’homme qu’il a décidé de faire face.
Et comment mieux comprendre cette relation, cette proximité, cette parenté, sinon en regardant comment les hommes agissent, se comportent, interagissent entre eux et avec les éléments qui composent la ville ? Car rues et souterrains, maisons et bâtiments, véhicules et recoins où se reposer, où se restaurer, sont tous des manifestations incarnées, et donc bien plus que métaphoriques, des veines ou des artères, des coins de peau ou de chair, des organes divers, de cette « machine » subtile, de cette grande unité vivante qu’est un corps. La ville peut être assimilée à un corps dans la mesure même où la manière dont un corps fonctionne ressemble de très près à la manière dont vit une ville.

Penser et peindre l’homme

Suh Yongsun a aussi, et cela depuis toujours, été attentif à l’histoire et aux événements qui la hantent autant qu’à certaines strates de l’imaginaire coréen. Cependant, ce qui caractérise le mieux son œuvre, c’est que tout ce qu’il peint, il le fait partant des hommes, en s’adressant aux hommes, en s’appuyant sur ce qui relie les hommes entre eux, c’est-à-dire leur humanité. Et, alors que les sirènes de l’art moderne de l’abstraction et des mises en espaces médiatisées par des appareils techniques, de la photographie à la vidéo par exemple, perdent de leur suprématie, son art participe d’une dimension humaniste profonde qui lui permet aujourd’hui de répondre à une attente restée dans l’ombre trop longtemps, celle d’une vérité en art qui sache relier le présent à l’histoire et le geste pictural à une certaine idée du possible et du beau.

Auto-portrait et vérité de l’homme

L’autre versant de son œuvre tient donc en un travail inlassable d’autoportraits qui pourrait confiner à l’obsession s’il n’était pas, au contraire, une tentative de saisir avec la précision d’un sismographe, les variations, les évolutions, les ruptures qui affectent la société que Suh Yongsun a connue et dans laquelle il vit au présent.
Si l’on associe trop souvent autoportrait et enjeux narcissiques, c’est que l’on ne perçoit pas ce qu’est pour un artiste sa propre personne : un témoin, un sujet, un motif et un modèle. Travailler à se représenter, c’est accepter d’aller, en partant de soi, vers l’infinité des variations qui animent un homme, n’importe quel homme, tout homme.
Ainsi, et en particulier lorsque, comme Suh Yongsun, on travaille à cela quotidiennement ou presque, ce n’est pas tant vers soi que l’on tend, que vers toutes les formes de l’altérité dont on se sent le dépositaire.
Se peindre, ce n’est pas se regarder dans un miroir, c’est traquer les mouvements les plus infimes qui font de nous non seulement un autre mais un homme qui porte en lui des traces de tous les autres hommes.

L’autre, on le sait, se décline sur au moins deux plans. Le premier est celui de l’altérité comme concept. Dans ce cas, l’autre désigne tout ce qui échappe à chacun de nous, car nous sommes par définition des êtres limités. On peut dire que « dieu » est le nom générique de cet autre.
Le second plan fait émerger un autre qui ressemble à n’importe qui, à celui ou celle qui n’a pas nom. L’autre devient ainsi le nom par lequel on désigne toute l’humanité. Ce qui unit ces êtres c’est que comme nous ils sont « homme ».
Compris à partir de ce double enjeu, l’autoportrait se révèle une pratique capable de rendre visible les plus infimes vibrations qui agitent et animent et les hommes et la société dans laquelle ils vivent. Car être l’un d’eux, c’est pouvoir être tous les autres, c’est du moins le pari que fait l’artiste qui, en se découvrant « autre » chaque jour, révèle à lui-même comme aux autres, l’unité dans la diversité et l’infinie différence dans l’évidence de l’identité.

Le visage et la tête

L’enjeu est plus important encore puisque dans le travail de Suh Yongsun se manifeste une distinction plus fine, plus actuelle, plus puissante. Elle oppose et relie le visage et la tête, ou, si l’on veut, les contours reconnaissables d’un moi, d’un individu précis, et les arêtes dures du masque que chacun est inévitablement contraint de porter pour exister en société.
Car, et c’est là un des enjeux de toute existence sociale qu’accentue la ville avec violence, le visage n’existe que rapporté à un masque et le masque n’est pensable et vivable que rapporté à un visage. L’un dit l’effort de la personnalité pour se singulariser. Mais chaque individu doit pour exister se confronter aux différents aspects de la réalité sociale. En d’autres termes, il doit se taire et porter un masque.

Ce que Suh Yongsun met en scène dans ses autoportraits, c’est une vérité absolue relative à l’individu. Aucun de nous n’est pure intériorité ou pure extériorité, visage seul ou masque seul. Chacun de nous est le résultat d’un jeu permanent et d’un accord plus ou moins harmonieux entre une soumission au jeu social et la dissolution d’une singularité qui resterait sans consistance si elle n’était pas reconnue dans une société.
La ville est l’incubateur qui va accentuer jusqu’à les rendre parfois drôles, parfois tragiques, ces différences entre masque et visage. C’est pourquoi Suh Yongsun, conscient à sa manière de cet enjeu, se consacre avec tant de détermination à ce travail d’autoportrait renouvelé chaque jour. Car en lui c’est l’autre qu’il traque, et à peine a-t-il perçu cet autre qu’il tente de montrer en quoi ce reflet diffracté influe et modifie sa propre personnalité.

Vérité du trait et espace du dessin

Il importe maintenant de regarder les œuvres actuelles de Suh Yongsun avec attention. En effet, on distingue quatre approches complémentaires permettant de dresser une sorte de portrait de l’homme dans la ville. Il y a les dessins au crayon, notes rapides prises sur le motif. Il y a d’autres dessins rehaussés de couleurs et qui, eux, font passer de l’esquisse à l’image. Il y a les autoportraits qui déclinent les variations continuelles de l’émotion face au monde et qui souvent sont réalisés sans miroir. Et il y a, enfin, les têtes qui sont faites à partir d’éléments plastiques, d’objets en papier ou de journaux récupérés et transformés.

Figure, trait, lieu, espace

Le visage fait face à la tête, le « moi » à l’anonymat de l’homme de la ville. Dans les dessins en situation, on voit se mettre en place une sorte de lutte constante entre figure et trait. Deux hommes debout à l’entrée d’un bar regardent passer un troisième en scooter. Leur apparence évoque leur statut social mais ce qui compte en fait c’est la manière dont ils sont répartis dans l’espace. Suh Yongsun fait alors porter toute son attention sur les traits. Il y a ceux qui dessinent les immeubles, celui qui marque la séparation entre l’intérieur du café et la rue et il y a les angles qui se forment entre les traits.
Ce qui apparaît alors, c’est une sorte de profondeur suggérée, comme dans un dessin réalisé à Paris depuis son arrivée, qui montre une statue antique se détachant d’un jeu complexe de lignes ou de traits représentant le lieu où elle se trouve. Dans une scène de rue tout aussi récente, femme, homme et enfants sont disposés dans l’espace en relation avec une ligne horizontale ou verticale qui définit le « lieu » où chacun se trouve. Et ce qui apparaît alors, c’est que ces « lieux » sont en quelque sorte hétérogènes. C’est comme s’ils n’appartenaient pas au même « espace ». C’est ainsi que Suh Yongsun nous conduit à envisager le mouvement comme moyen de penser la différence entre lieu et espace.

Le mouvement est la clé de la réflexion actuelle que Suh Yongsun conduit dans ses dessins. Dans un autoportrait, un dessin avec couleur daté du 5 mai, juste après son arrivée à Paris, c’est le corps même du personnage, l’artiste lui-même donc, qui est comme divisé entre deux types de traits. Il y a une série de traits dans son dos et devant lui, ce qui peut être une armature de fenêtre. Si l’on observe son visage on remarque qu’il est comme double ou en train de se dédoubler. Il y a là deux visages en un. C’est comme si les lignes elles-mêmes avaient trouvé à produire un effet dans le corps du modèle et donc de l’artiste. Mais cette division qui est en même temps une démultiplication ou un dédoublement, n’est-elle pas une vérité rendue visible et qui concerne l’homme actuel ?

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역삼역4, Yeoksam-yeok 4, 161.5x130 cm,캔버스위 아크릴릭, Acrylic on canvas, 2015

Vitesse et mouvement

Ici se manifeste avec précision la vérité dont est porteuse la position actuelle de Suh Yongsun, à savoir qu’il dessine et peint pour rendre perceptible le changement, et la vitesse à laquelle ces changements se produisent, en ayant recours à des moyens picturaux « purs ». C’est dans ce tremblement des lignes, dans ces redoublements, dans ces brisures des traits, dans leur reprise ou leur intersection que se dit la violence de ce qui à la fois révèle et cache non pas tant la solitude que l’irrémédiable distance entre l’individu et le monde.
Nous habitons la ville mais c’est en fait la ville qui nous habite. C’est la ville qui nous fait et nous défait, et la puissance de l’art consiste ici à faire en sorte de rendre sensible cette unité déchirée dont seuls le dessin ou la peinture permettent de rendre compte.

C’est précisément en unissant ce qui est séparé que les dessins permettent de voir et de comprendre ce que, sinon, nous vivons sans pour autant le percevoir. Nous ne sommes pas seuls, mais en permanence isolés des autres par cela même qui pourtant nous en rapproche. Ainsi une rue, un bâtiment, une porte, un miroir, des immeubles, une fois devenus traits dans ces dessins, nous permettent de comprendre que nous habitons tous le même monde mais séparément. Notre solitude existentielle irréductible vient d’un isolement spatial incommensurable, car alors que pourtant nous nous voyons, nous nous frôlons, nous nous touchons, nous restons isolés les uns des autres.
Alors oui, la vérité qui émerge ici est celle de l’homme en tant qu’homme qui vit dans une solitude radieuse et inquiète, car chacun se sait à la fois tout près des autres et incapable de les rejoindre.
Les dessins de Suh Yongsun sont la mise en scène de ce monde rêvé où la distance devient proximité là où la proximité révèle l’infranchissable distance.

Frontispice : 2015, NJ 스페인 Bus, 175x264 cm, 캔버스위 아크릴릭, Acrylic on canvas,2013,2015