vendredi 28 novembre 2014

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Noli me tangere

, Martine Catois

...Car ô ma chevelue de feu tu es la torche
Qui m’éclaire ce monde et flamme tu es ma force
....Je regarde ta photo tu es l’univers entier
J’allume une allumette et vois ta chevelure
Tu es pour moi la vie cependant qu’elle dure
Et tu es l’avenir et mon éternité
Toi mon amour unique et la seule beauté.
Apollinaire, in Poèmes à Lou, VIII

Rouge et noir. Le soleil et la lune. Le feu et la nuit. Entre les deux, la blancheur des corps, comme une tentative de rééquilibre des deux extrêmes. Dans la série de photographies qu’il présente à la galerie Sit Down, les femmes de Richard Schroeder sont nues. Et rousses. Toutes.

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« Vénus, I’m not like everybody else » annoncent-elles chacune. Est-ce à dire que les préjugés d’autrefois qui faisaient des roux des personnes différentes persistent ? Dans le monde, les roux ne représentant que 1 à 2 % de l’humanité, on peut en effet affirmer qu’il s’agit là d’une minorité qui, comme telle, n’a pas échappé, au fil du temps, aux clichés, stéréotypes, et autres affabulations les plus folles, bien souvent à dominante négative. De l’observation du phénomène de rousseur tirant vers une catégorisation peu flatteuse dès l’Antiquité, l’appartenance au dieu Seth, divinité primitive malfaisante chez les égyptiens (avant que Ramsès II ne s’en approprie la filiation), en passant par l’assimilation au vice, aux pulsions sexuelles et donc à la vie dissolue des prostituées dans la Bible, puis, même, la sorcellerie au Moyen-Age, malédiction des corps possédés par le diable, les êtres roux portent les stigmates visibles de leur altérité, rouge fanal de leur chevelure – et de leur toison secrète – qui, en les particularisant, les sépare aussi des autres.

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Vénus ou Lilith ? De la Vénus, les femmes de Richard Schroeder gardent, par la blancheur de leur peau, cette beauté innocente des premiers matins du monde, sorte de Marie intouchable, mère virginale et originelle. De la rouge Lilith telle que la mythologie nous la présente, elles possèdent le tempérament de feu, la fougue et la passion, l’exaltation jusqu’à la violence, sang des menstrues qui se répand comme une vengeance aux humiliations subies, rouge carmin sombrant dans la profondeur et la noirceur de la nuit, jusqu’à pactiser avec le diable, jusqu’à, même, vampiriser les hommes. Entre Le vampire (1893) de Munch et L’espoir (1903) de Klimt, ce sont tous les aspects de la femme qui émergent ici.

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Mais, dans les bûchers aux sorcières du Moyen-Age, les chevelures rousses s’échappent et s’élèvent au travers des flammes : de la pècheresse à la Vénus, de la malédiction à la pureté, les femmes de Richard Schroeder accomplissent le passage nécessaire à toute rédemption. « Chevelure trempée dans le sang des amours » (Apollinaire, in Poèmes à Lou, XXXIII), « Blanche fille aux cheveux roux » (Baudelaire, A une mendiante rousse, in Les fleurs du mal), Marie-Madeleine tellement humaine, elles dessinent le portrait de chacune d’entre nous, femme aux multiples facettes mais dont le mystère reste secret.

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Sans doute est-ce bien là, dans ce secret enfoui depuis la nuit des temps au plus profond d’elles-mêmes, que réside leur différence, différence commune à toutes, par-delà la rousseur de leur chevelure, mystère éternel des femmes, inaccessible, à ne pas, même, chercher à élucider. Au travers des photographies de Richard Schroeder, chacune d’elles, chacune d’entre nous, vous regarde et porte, au travers de ce regard, la distance qui ne pourra être franchie. « I’m not like everybody else ». Noli me tangere.

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