mercredi 1er mars 2017

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Logiconochronie — XVI

Poursuite des réflexions sur l’œuvre de Guy Debord

, Jean-Louis Poitevin

L’enjeu est simple, mais immense. Il ne s’agit de rien d’autre que de la réalité de la liberté.

Paranoïa

L’insistance de Guy Debord à « se » prendre pour exemple ne répond pas à un narcissisme absurdement exagéré, mais bien à une démarche démonstrative et gnoséologique, à une preuve par les faits et non par la théorie. En choisissant des faits qu’il connaît parfaitement puisqu’il les a vécus, il se prémunit de toute forme de démenti et inscrit ses dires dans le champ de la parole oraculaire qui a été la sienne.

L’enjeu est simple, mais immense. Il ne s’agit de rien d’autre que de la réalité de la liberté. La paranoïa qui pour certains les caractérise, lui et sa démarche, n’est qu’un exemple de cet usage déplacé des mots. Elle n’est, le concernant, que la forme nécessaire d’une attention portée au maintien des conditions lui permettant d’analyser le monde.

Qu’il faille pour cela intensifier certains aspects idiosyncrasiques se situe dans la continuité d’une pensée basée sur la reconnaissance des affects dans le processus même de la pensée.

Dans une société totalitaire, aucun acte ne doit être commis contre elle que ceux qu’elle autorise, contrôle ou dont elle a besoin. Tout le reste se produit à côté des écrans dont les images et le son scellent du sceau du secret, dans l’inquiétante réalité. Mais afin que cette réalité ne puisse être appréhendée pour ce qu’elle est, une mécanique d’oppression entée sur un processus de destruction générale des conditions matérielles de l’existence, cette société détruit aussi les conditions de possibilité de l’accès au sens par un usage réglé de la raison.

Si l’évidence de la dépréciation généralisée de la puissance rectrice du langage se double de la montée en puissance de la fonction prescriptrice des images et de leurs alliés, les slogans, si donc le langage est en train de changer de fonction, passant de moyen d’interpréter le monde à celui de commentaire redondant de la vérité distillée par les images, la paranoïa, elle, se voit affublée d’une triple fonction.

Dans l’univers médiatique, ce nom est celui que la science impose à ceux qui ne répondent pas présent de tout leur corps et de tout leur esprit aux ordres de la société spectaculaire. Il désigne aussi tous ceux qui, quoique hors norme, ont pu apparaître comme des porteurs de messages dont certains ont pensé qu’ils méritaient d’être décryptés.

Mais il se trouve désormais que l’on peut non seulement par plaisir du retournement et du jeu, mais surtout par souci de la vérité retourner l’imputation de comportement paranoïde à l’ensemble de ceux qui obéissent et vivent désormais selon les règles de la société spectaculaire et à cette société même.

En effet ce qui caractérise la paranoïa, c’est, selon la définition de Emil Kraepelin, « le développement insidieux, sous la dépendance de causes internes et selon une évolution continue, d’un système délirant, durable et impossible à ébranler, qui s’instaure avec une conservation complète de la clarté et de l’ordre dans la pensée, le vouloir et l’action. »

En disant de cette maladie qu’elle est « constitutionnelle » Emil Kraepelin veut surtout montrer qu’elle repose sur « deux mécanismes fondamentaux : le délire de référence et les illusions de la mémoire ». La société spectaculaire a pour règles de fonctionnement à la fois la transformation des références, l’annulation de leur validité, dans son usage de la langue rapportée à la puissance démonstrative des images et la réécriture de l’histoire rendue possible par la multiplication des images techniques, moyens qui permettent de faire tenir pour vraies des illusions manifestes. La paranoïa n’est donc pas seulement le nom d’une maladie individuelle, elle désigne le fonctionnement général d’une société et dans la mesure où elle est généralisée, une nouvelle structure du psychisme. La paranoïa désigne donc ici la forme que prend le fonctionnement du dispositif de la conscience au moment où la conscience historique s’efface en s’effondrant sur elle-même.

Le point essentiel reste cependant celui qui concerne les modalités de cette mutation du point de vue des consciences individuelles. Ce que la paranoïa impose au fonctionnement psychique général est aussi ce à partir de quoi elle s’engendre dans la réflexivité infinie de ses propres reflets, une rupture radicale entre les affects et la raison. Cette « véritable scission » est engendrée et accompagnée d’un déficit radical des émotions et non seulement d’une perte du contact avec les affects, mais d’un effacement de leur existence. Non que les affects disparaissent en tant que manifestations à travers des corps d’états imprévisibles, mais ces manifestations échappent à l’analyse. Il faut, pour pouvoir analyser les affects, recourir à la langue, mais à la langue en tant qu’elle habite et continue à être portée par sa propre histoire.

La langue est cette part du psychisme qui contient la mémoire des états du corps, de l’émergence de la conscience et de leur mise en relation par la raison. En ce sens la langue « est » la conscience et ce qui arrive à la conscience arrive à la langue et réciproquement.

Un dysfonctionnement dans la langue traduit donc un dysfonctionnement dans le psychisme et inversement. Si ce que l’on appelle folie se repère souvent à des dysfonctionnements dans le maniement du langage, il est inévitable de considérer que les dysfonctionnements qui surgissent dans l’usage de la langue et dans la langue elle-même traduisent des dysfonctionnements psychiques. Présentés comme des formes de « normalité » par les relais de la médiatisation, ils n’en sont pas moins des traces évidentes d’une « maladie » dont les symptômes ne pourront bientôt plus être niés.

Lorsque, prisonniers du jeu médiatique, les mots sont appelés à prendre des significations si différentes et dans un temps si court, qu’aucune ne joue plus le rôle de référence, ce n’est pas tant leur sens qui se perd que la possibilité de déterminer ce qui a ou fait sens, ce qui est important ou non, ce qui est décisif ou pas. C’est la possibilité de porter un jugement sur les choses qui disparaît, c’est-à-dire la structure même du dispositif de la conscience qui s’effondre emportée par le processus de désontologisation qui affecte la langue elle-même.

L’être existe dans la langue comme cette puissance qui permet d’articuler ce qui arrive avec ce qui est éprouvé. Dès lors qu’un mot est non plus l’expression d’une idée ou la pointe vivante d’une métaphore, mais l’écho sonore d’une image visuelle, non seulement cette articulation n’a plus de réelle légitimité, mais les mots deviennent des vecteurs d’instabilité et de troubles dans la mesure où le message qu’ils émettent est soit indifférent soit contraire en tout à celui que les images véhiculent.

En effet, ils sont encore porteurs de ce souvenir sans propriétaire qu’un lien entre corps et esprit, affects et noèse, hémisphère droit et hémisphère gauche du cerveau, non seulement a existé, mais conditionnait le mode d’être au monde des hommes. Mais de cela il ne reste presque plus aucun souvenir concret. C’est en tout cas à leur effacement que travaille le dispositif général des médias d’aujourd’hui.

Par contre, devenus les adjuvants des images, les mots se trouvent investis d’une nouvelle mission, être les vecteurs de l’imaginaire. Sans efficacité pour expliquer le monde, ils servent, dans le sillage des images à renforcer leur puissance magique et leur efficacité ne se mesure plus en résultats vérifiables mais en ce qu’ils transforment le psychisme et font du dispositif de la conscience le relais de la croyance en faisant de toute pensée une forme d’acquiescement à ce qui est montré.

Entre délire de référence et illusion de la mémoire, le temps ne s’écoule plus, il tourne sur lui-même et creuse le centre vide d’un mouvement circulaire qui engloutit tout.

Pour en finir avec la vérité

Le combat mené par Guy Debord et les Situationnistes, mais surtout par tous ceux qui se sont levés contre la société qui les dépossèdent de leur existence en les traitant comme des esclaves, ce combat passe par la reconnaissance au cœur du fonctionnement de la société spectaculaire marchande de l’instauration d’une forme radicalement nouvelle de mensonge. Ce qu’ils ont accompli de plus grand, c’est d’avoir reconnu et combattu cette forme radicalement nouvelle de mensonge au moment même où elle a commencé d’apparaître.

Ils ont découvert alors même qu’il était en train de se mettre en place, un système général d’oppression qui, pour ne pas être reconnu pour ce qu’il est, apprenait à se cacher dans l’obsolescence des images. Mais ce qu’ils ont aussi compris, c’est que les images elles-mêmes changeaient de statut. Les images traditionnelles furent aux service des intentions de ceux qui les fabriquaient. Les images techniques par contre échappent à cette forme d’intentionnalité qui les faisait servir au mensonge comme à la vérité. « Cela est évident dans le cas de la réécriture de l’histoire contemporaine sous les yeux de ceux qui en ont été les témoins, mais c’est également vrai dans la fabrication d’images de toutes sortes, où, de nouveau, tout fait connu et établi peut être nié ou négligé s’il est susceptible de porter atteinte à l’image ; car une image, à la différence d’un portrait à l’ancienne mode, n’est pas censée flatter la réalité mais offrir d’elle un substitut complet. Et ce substitut, à cause des techniques modernes et des mass-média, est, bien sûr, beaucoup plus en vue que ne le fut jamais l’original. »

Comme le comprenait déjà Hannah Arendt, la réalité n’est plus le référent des images. Elles constituent leur propre monde qui enveloppe et recouvre intégralement le monde réel. Un tel effacement de la réalité dans l’image n’est possible que s’il se double d’un effacement équivalent de la réalité dans le psychisme. Ce qui se perd dans ce tour de passe-passe, c’est la possibilité d’en appeler à la vérité comme à cette ultime trace du sacré dans un monde gouverné par la raison.

Une double croyance fonde la vérité, qu’elle traversera indemne les aléas de l’histoire en finissant toujours par s’imposer et donc par terrasser le mensonge et qu’elle est le nom d’une injonction si immémoriale que le dispositif de la conscience ne peut fonctionner sans qu’elle constitue pour lui à la fois un moyen et une fin.

Le XXe siècle a vu se mettre en place une forme de gouvernance qui, par le biais d’images permettant de réécrire l’histoire et d’en transformer le contenu, a modifié le dispositif de la conscience au point de rendre cet appel de la vérité inopérant.

La nouveauté de ce qui s’est mis en place à partir de l’invention par Hitler de ce qu’il a appelé « le mensonge colossal » et que les sociétés démocratiques ont perfectionné afin de pouvoir l’utiliser sans frein, c’est le fait d’agir directement sur les mécanismes psychiques afin de les plier aux mesures de ce qui leur était présenté comme vérité. C’est d’avoir rendu digne de foi une hallucination et d’avoir fait de la logique et de la raison l’adjuvant d’un délire généralisé.

Si en quelques décennies, le mensonge colossal a pu devenir un mensonge « absolu », c’est que l’obsolescence des images techniques permettant une fabrication de l’histoire a trouvé un écho à l’intérieur même du dispositif de la conscience. Un « mécanisme » que l’on nommera le décept va se substituer au mécanisme par lequel l’exigence sacrale de la vérité tendait la pensée vers son but, atteindre ce qui constituait pour elle l’ultime trace du divin.

La question que pose la forme de servitude imposée par la société du spectacle se retrouve inversée dans celle que pose le déni de son existence par la plupart de ceux qui vivent en lui et de lui. La question porte sur une forme absolue de mensonge, en d’autres termes sur la possibilité d’une tromperie généralisée.

Seule la croyance en la validité du dispositif de la conscience comme rempart contre cette forme absolue de mensonge peut en assurer l’efficacité. Et en effet, l’idée d’une tromperie de soi semble impossible pour la conscience, comme la possibilité pour la tromperie d’être généralisée, c’est-à-dire partagée par tous, paraît sans fondement. C’est là ce que l’on pourrait appeler une idée dont il est impossible de soutenir l’existence, une sorte de bouc-cerf de la pensée. « Bouc-cerf signifie bien quelque chose, mais il est encore ni vrai ni faux, à moins d’ajouter qu’il est ou qu’il n’est pas, absolument parlant ou avec référence au temps. »

Mais il se trouve que la croyance est au cœur de la conscience comme la part occultée de son fonctionnement. Elle se détermine en fonction des voix qu’elle entend à travers les images qu’on lui montre et non pas en fonction de la voix qu’elle est et qu’elle pourrait faire exister. D’un côté, il n’est pas possible, pour la conscience de croire à l’existence de quelque chose d’aussi énorme que le mensonge absolu, de croire donc qu’elle pourrait se tromper elle-même et de l’autre, il ne lui est pas possible de prendre en charge le fait que les images techniques la font fonctionner selon le mode de la croyance et non selon le mode de la connaissance.

C’est en effet parce que le système général de domination des consciences et des corps par la violence de la société spectaculaire marchande trouve dans les possibilités des images techniques et les médias qui les mettent en œuvre un substitut au dispositif de la conscience que celui-ci se trouve neutralisé. En d’autres termes, de même que « la carte de ce nouveau monde [...] recouvre exactement son territoire », de même le dispositif auquel les images techniques permettent d’exister recouvre exactement celui de la conscience.

La radicalité des textes et des films de Guy Debord vient de ce qu’ils sont tous, sans exception, une tentative non pas tant de démontrer l’existence du mensonge colossal comme étant la forme dans laquelle le monde et la conscience coexistent, qu’à partir de la reconnaissance de cet état de fait, de tenter de le renverser. Et c’est précisément cette manière de parler à la conscience comme à cette instance qui croit tout ce qui est faux et qui ne croit pas ce qui est vrai, qui en révèle et l’aliénation et le fonctionnement intime.