jeudi 2 février 2017

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Logiconochronie — XV — Désontologisation

Poursuite de quelques réflexions sur l’œuvre de Guy Debord

, Jean-Louis Poitevin

La désontologisation va se développer à travers l’histoire selon ces deux modalités dont elle constitue à la fois le secret et l’aveu.

Hallucination généralisée : le mot être

Les premières pages de La société du spectacle semblent inscrire le propos général du livre dans un cadre philosophique classique basé sur une distinction entre être et avoir mais « l’évidente dégradation de l’être en avoir » d’une part et le « glissement général de l’avoir au paraître » ne laissent pas l’être indemne.

Le constat d’une faillite générale avait déjà été établi par Guy Debord dans son second film, Sur le passage de quelques personnes à travers une très courte unité de temps, dans lequel on pouvait entendre ces phrases : « Ce qui différencie le passé du présent est précisément son objectivité hors d’atteinte ; il n’y a plus de devoir-être ; l’être est à ce point consommé qu’il a perdu l’existence. »

L’être s’est effondré dans la faille de la séparation, celle qui se creuse, irréversible, entre le monde des expériences vécues et celui des images qui gouvernent les vies soumises aux lois de la marchandise et du spectacle. Si l’enjeu pour Guy Debord se trouve dans les combats qu’il mène contre la société spectaculaire, les effets de ce processus de désontologisation affectent toutes les strates de la vie comme de la pensée. Le déploiement de la destruction réelle des conditions matérielles d’existence s’accompagne de la destruction de certains mécanismes dans le champ même de la conscience et affecte radicalement les fondements de l’ontologie sur lesquels se basent philosophie et théologie.

En notant que « le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse » Guy Debord indique que le processus de désontologisation va s’opérer sur deux plans. Le premier est celui de la réalité qui va voir sa consistance réduite à néant au profit de sa mise en scène généralisée comme sol originaire de l’expérience. Le second est celui de la pensée, où l’être se voit vidé de ses déterminations par la ruine des conditions de son instauration. En effet, l’être est la catégorie ou le concept qui assure au dispositif de la conscience sa légitimité comme écran protecteur contre l’angoisse face au néant ou au non-être. Entre principe d’attribution et principe d’identité, l’être est le terme qui assure à la métaphore sa double puissance, de connaissance et de reconnaissance. À lui seul il verrouille l’ensemble du dispositif en permettant à ce qui est séparé d’être lié. Il est le vecteur même de toute croyance dans la mesure où il assure la connexion entre des réalités de niveaux différents et où il permet à ce qui relève de la perception d’être mis en relation avec des phénomènes relevant uniquement de la pensée.

Mais l’être n’est pas autre chose qu’un mot, un mot essentiel dans un dispositif, mais rien qu’un mot. Son existence se situe tout entière dans la langue. Il a permis au psychisme humain de jeter un pont et d’établir des relations entre les phénomènes et c’est en tant qu’opérateur « magique » dans la mesure où ce qu’il permettait de prédire se trouvait souvent vérifié, qu’il est devenu la clé de voûte d’un dispositif qu’il a permis de développer.

Être, vérité, histoire, ces concepts ont une histoire. Celle de l’être commence avec Parménide, et comme le montre Jean Bollack, l’être comme notion centrale permettant d’articuler les formes de la croyance à celles de la connaissance n’est pas antérieur à son élaboration dans Le Poème. Le Poème est même le lieu de cette élaboration.

L’attribution à l’être d’une puissance psychique et mentale proprement « magico-religieuse » se fera, au cours des siècles, par un processus de recouvrement de cette origine. Une telle origine ne répondra pas aux critères absolus dont la philosophie et la théologie chrétienne en particulier auront besoin pour en démontrer la dimension divine. Toutes deux occulteront ou interpréteront les textes comme les faits, afin de prouver l’aspect divin de cette origine.

Comme le montre Jean Bollack, cela se passe tout autrement, en particulier dans Le Poème. « La pensée se forme dans les mots et les mots répondent à la pensée. Ce n’est pas que la langue dise vrai ; on lui fait dire le vrai, en la maîtrisant et, en fin de compte, en la contrôlant et en la reconstituant. La collaboration suppose une réflexion sur ce que c’est que l’on dit ; par ce biais la langue, puisque c’est avec elle que l’on pense, contrôle aussi, dans l’autre sens, la pensée et peut paraître première. » L’être ne deviendra l’élément central du dispositif de la conscience qu’une fois pris dans le double jeu de reflet, celui auquel jouent sans fin le moi et le je et qui s’articule entre la peur d’un manque et le besoin d’une stabilité, et celui qui se joue entre réalité et projections mentales et qui s’articule entre mémoire et oubli, occultation, recouvrement et exhibition. Günther Anders, dans un texte de 1948, remarquait déjà que « seul l’être humain complètement abandonné est stupéfait par le fait d’être : une analyse plus fine montrerait que l’ontologie est une théologie de cette “consternation-de” et non une théorie du Sein. »

Désontologisation

La désontologisation n’est rien d’autre que la prise en compte forcée de ce va et vient constant entre ces deux pôles que sont la pensée et la langue. Il faut rapporter ce mouvement non plus aux formes imaginaires et faussement transcendantales de sa constitution mais aux éléments concrets, complexes et ambigus qui ont présidé à son instauration et à ceux qui ont permis ses diverses mutations.

La désontoligisation a deux aspects, l’un qui se situe dans la réalité l’autre dans le psychisme. Le premier naît de l’écart devenu incommensurable entre réalité et discours, et des effets en retour sur la réalité comme sur le psychisme des efforts constants visant à masquer cette vérité, c’est-à-dire l’existence même de cet écart, devenu gouffre. Le second, coessentiel au premier, comme la langue et la pensée le sont, est inhérent au fonctionnement psychique et au dispositif de la conscience, ou plus exactement il se met en place lorsque, la langue venant s’articuler à la pensée, la construction de ce pont, de ce lien entre les deux fait naître, comme son ombre portée, le gouffre de leur différence, de leur séparation.

C’est pour faire face à l’angoisse engendrée par l’ombre portée de ce gouffre, pour pouvoir à la fois en dénier l’existence comme figure imaginaire et se protéger de l’effet réel que cette ombre a sur le psychisme, que se met en place ce processus de recouvrement ou de déni de ce gouffre devenu originaire, de cette séparation devenue irréparable. Face à ce recouvrement se met en place un processus rendant le mensonge nécessaire en faisant, en particulier, de cette origine incertaine une forme de l’absolu, autant dire une non-source d’angoisse.

La désontologisation va se développer à travers l’histoire selon ces deux modalités dont elle constitue à la fois le secret et l’aveu. L’être va se trouver délégitimé par les mensonges accomplis en son nom et par l’épuisement de sa puissance magique au profit de celle des images techniques.