lundi 3 avril 2017

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Logiconochronie — XVII

Jona un journal 1/2

, Jean-Louis Poitevin

Il y a près de vingt ans, lire Jona et le signifiant errant, le livre d’Henri Meschonnic en vue d’une mise en scène du texte originel par Patrick Haggiag. Aujourd’hui, plus que jamais, le silence de Jona, sa non-réponse à la question de dieu nous interpelle. "La question reste d’autant plus posée que Jona est sans doute le dernier livre, chronologiquement, de la Bible, cinq siècle environ avant la dernière destruction du temple."

16/3/98

Jona, une étrange méditation sur la circulation de la parole. Comme souvent, un texte à partir duquel ou dont la compréhension devrait interdire l’existence de quelque chose ressemblant de près ou de loin à une idéologie. Pourtant, éternel tremblement des mains dans le vide des passions, des crispations montent jusqu’au bout des doigts et les font se crisper, se tordre, emportant dans leur douleur à étrangler ainsi le monde, le silence doux des méditations.
Ainsi, agir, cette obsession des hommes, est-elle ici battue en brèche. Le seul agir, c’est porter la parole, qui est toujours parole d’un autre, des autres. En ce sens, ce que l’on appelle dieu n’est pas autre chose que cela, la parole, la parole qui circule, la parole vivante, la parole moteur de la vie, moteur dans la vie de la vie.
Le monde, c’est cela, la parole, les paroles. Le verbe cela sonne trop impérial, les mots trop limité. Plutôt ceci, la parole, les paroles, le souffle de la vie dans la bouche, la traversant, dans la gorge, la gonflant, dans les poumons, les étirant, dans le ventre, le faisant gronder, et les mots coulant, librement, du corps avec lui, sans attaches, l’emportant portés par le souffle au-delà de lui, au-delà d’eux.
Au-delà, c’est quoi, au-delà ?

17/3/98

Jona entend, mais qui parle ? Quelle voix ?
- Tu m’entends, Jona ?
Non, ça ne va pas.
- Jona, je viens à toi, tu le sens, je te parle, tu m’entends ?
Non, c’est toujours la même interrogation. Qui parle ? Dire, c’est dieu, cela n’apporte rien. C’est la parole qui parle, se parle, indéfiniment, brouillant les pistes de ses apparitions pour perpétuer sa possibilité d’exister, comme si ce mystère était plus fragile qu’il ne semble et que les malheurs étaient un prix faible à payer par rapport au risque énorme encouru, que la parole ne parle plus, que le silence règne, que son règne arrive.
Toujours cette tentation du devenir lointain d’un avenir sans avenir, sans consistance. Que ce règne là arrive, croyance des chrétiens, finalement.
- Parle Jona, Parle
- Mais que dois-je leur dire ?
- Parle, c’est tout, parle leur simplement
- Ils ne m’entendront pas si je ne m’adresse pas à eux et ils me tueront si je leur dit quelque chose qu’ils ne veulent pas entendre.
- Fais entrer dans leurs oreilles embuées de sortilèges sans gloire le silence de ma parole, le souffle de ma parole, cette parole qui de toute parole est le secret parce qu’elle se parle sans se soucier du contenu, qu’elle parle, se parle et qu’ainsi ils deviennent ce qu’elle est, ce qu’elle dit. Oui Jona, qu’ils deviennent ce qu’elle dit cette parole qui ne dit rien.
- Je ne peux pas, je ne peux pas, je veux la puissance de l’aurore sur toutes choses, son rayonnement sur les brumes du matin la puissance incorruptible qui fait être ce qu’elle dit
- Non Jona, tu te trompes.
- Non seigneur, tu me trompes.
- Va ! Qu’importe, je ne te dirai rien de plus. Tes oreilles aussi sont bouchées Jona, tes oreilles.
- Non puisque je t’entends !
- Tu ne m’entends pas, tu t’écoutes, n’entends pas la parole dans ton corps mais la parole de ton corps. Allons, va je me retire, va ton chemin Jona va je te dis va et déjà tu ne m’entends pas et tu es parti et tu vas tu vas tu vas.

18/3/98

Atteindre à la vérité du souffle, simplement. Le souffle sans le symbole ? Le souffle à travers les mots. Ce que cela signifie importe peu. Et la contradiction se réveille, une autre voix proteste. Que va-t-on devenir sans signification que va-t-on devenir. Justement, on va devenir, enfin, enfin. Mais cette voix là est peu nombreuse, trop peu nombreuse, trop peu puissante, n’est-ce pas ?
Je la veux comme mon souffle en toutes circonstances je ne l’abandonnerai jamais cette voix là, mais je veux aussi les autres, les autres toutes les autres voix, c’est ainsi, c’est tout. Qui parle ?
Je suis habitué pourrait-on dire à faire parler Dieu, à parler Dieu. Mais il est plus difficile d’épouser le souffle, de devenir léger dans le calme matin des étirements souples au lever de l’amour.
Jona, lui, je le vois ainsi, crispé dans le matin incapable de jouir du matin, pas plus capable de jouir de la nuit , oui, car privé soudain du jour et de la nuit, n’espérant plus que pouvoir se cacher mais ne le pouvant pas, le sachant et désirant alors la seule cachette possible, l’effacement de soi, la mort. Jona est celui qui ne comprend pas comment jouir de la parole qui lui a été confiée. En effet, il entend que cette parole est une condamnation, une parole de mort et il ne veut pas se faire le complice de la mort de Ninive. Jona ne comprend pas que la demande que Dieu lui fait puisse être autre chose que ce qu’il imagine qu’elle est, condamnation des méchants. Jona pense qu’on ne peut pas sauver Ninive, que la parole divine est uniquement passage à l’acte, que toute parole est prétention à l’agir, à l’action, à la mort, qu’il n’y a, dans cette parole, aucune possibilité d’échapper à ce qu’elle dit ou annonce. Se couler en elle, se trouver une existence digne de la parole, à cela il ne pense pas, il ne peut pas penser. La parole, est-ce fait pour être sans fin donné et repris ? Est-ce cela, la parole, cet échange là. N’est-ce pas en ce cas concevoir la parole sur le modèle des autres types d’échanges que les hommes ont inventés, soumettre la parole à l’échange des biens et des valeurs ? N’est-ce pas alors mettre de côté, au rebut, dans la cave sombre des choses à oublier, cette parole qui parle, et ne demande rien, qui est à elle-même sa propre réalité, parle pour parler et est à elle-même sa propre puissance ? Alors, en effet, il n’y a pas besoin de la forme lisible de l’acte de son inévitable violence pour qu’elle soit.
Jona n’est pas un récit, mais la présentation de la parole du possible au cœur des paroles. Parole du très haut, parole du possible.

23/3/98

Hanté par cela, Jona, ces mots, mieux vaut ma mort que ma vie. Cet étrange enjeu trame ses voies acharnées à travers la pensée. L’occident grec réussit mal à penser cet acharnement autrement que comme déploiement de la force, face à face brutal, car pour lui l’énigme est ailleurs, dans l’impossible retour du temps sur sa source, en tous cas il ne le pense jamais comme cette stupéfiante dialectique entre vie et mort qui fait de la vie non pas la valeur, le référent, le signe, mais bien cette autre chose, le lieu même de l’énigme au point de rencontre des souffles. Vivre ce n’est pas vivre, c’est indéfiniment tenter de confirmer l’exactitude de témoin ombrageux de quelques pensées sans fin recommençantes dont nous pensons être les auteurs. Elles nous habitent comme des certitudes, sont en nous comme notre vie, sont notre vie et nous découvrons parfois qu’elles sécrètent en nos chair le venin du renoncement.
Préférer mourir plutôt que vivre, n’est-ce pas découvrir que le renoncement, a déjà commencer de prendre ? N’est-ce pas se laisser entraîner sur le chemin des croyances vaines ? Les plus vaines s’accrochent à la peau même. Elles se savent illégitimes. D’autres, rugueuses et arides, laissent libre la chair de ses élans et de ses errances. Ce qu’elle sont, comment le dire ?
Préférer la mort, c’est s’offrir au renoncement sans contredire cette vie qui n’est rien que multiplicité sans fard, dérangement incessant des ordres variables, ruptures choisies avec les charmes cendreux. Jona croit à ces valeurs du combat, elles vivent en lui, non comme l’affirmation vagissante d’un désir de tuer mais comme ce râle plaintif qui sourd du silence dans lequel il est pris. Et ce silence est tout bruissant des cris de la ville qu’il va, croit-il, condamner à mort et il ne veut pas du silence qui, s’épanchant irrésistiblement de la ville morte, envahirait alors le monde.
La vie, Jona le pressent de toute ses chairs tremblantes sous la carapace du renoncement, la vie n’est rien d’autre que la parole, celle que, fuyant sa mission, il refuse. Certes, il entend l’ordre venu d’en haut, mais pas la parole qui le donnant, se parle en lui parlant.
Oui, Jona est l’homme, un homme, tout homme, cet homme qui a des yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler et des oreilles pour ne pas entendre et ce qu’il entend, c’est seulement une voix, un son, des mots, un ordre, ce qu’il voit c’est seulement l’ordre auquel il doit obéir et faire s’accomplir, ce qu’il dit, c’est seulement qu’il préfère mourir plutôt que de faire ce qu’il a entendu. S’il reconnaît sans hésiter la voix du grand dehors, il ne peut reconnaître qu’elle est tout autant en lui comme son plus profond dedans, cette parole.
Oui, Jona a peur de la vie, cette traversée des apparences qui donne forme aux apparences et qui jamais ne se referme sur son double. Le vent est là toujours entre les côtes, sous la peau et Jona n’a pas froid, il a peur d’avoir froid et ainsi, il a froid pour toujours, ou trop chaud, pour toujours aussi.
Ne pas ignorer sa condition d’homme, c’est refuser de comprendre que la parole c’est le possible quand il ne rime pas avec le pire mais avec l’inattendu au cœur de chaque instant. Jona refuse l’inattendu, il a choisi la mort. Jona refuse la surprise de l’amour, il a choisi de croire à l’absence de toute surprise. Jona pense cela de son dieu, il n’a pas choisi le blasphème mais l’erreur. L’acte n’est rien qui ne naît pas de la parole, n’est pas son prolongement, son accomplissement et Jona s’épuise à choisir de le croire. Jona a choisi mourir plutôt que de céder sur ce qui est, en lui, plus fort que la croyance. Jona choisit de croire qu’une pensée est extérieure à la vie, à la parole. Jona choisit de s’abreuver à la source de cette pensée qui réclame des objets pour se voir et de se crisper sur cette inconscience. Jona, comme on s’invente un continent dans la nuit claire d’un sommeil transversal, choisit de se fabriquer un inconscient. Par cette dénégation de l’évidence qui, si l’on veut y accéder se révèle être tout autre chose qu’une évidence, Jona choisit d’être homme.

24/3/98

Jona, celui qui ne peut pas passer.
- Pour aller où ?
- Je ne sais pas où aller.
- Personne ne te l’a-t-il dit ?
- On me l’a bien dit, mais je ne vois pas qu’il y ait une bonne raison pour m’y rendre.
- Il ne peut y en avoir que de mauvaises, sans doute ?
- En effet, de mauvaises, de très mauvaises.
- Que crois-tu avoir pour mission de faire ?
- Je ne veux pas avoir de mission à remplir, elles sont toutes semblables. Les mots portent la mort, voilà tout ! La puissance de la parole, c’est la mort et je me tais, je fuis tout ce qui me contraint à parler et si je le fais finalement, eh bien voilà... Je n’ignore pas que l’on se joue de moi.
- Pourquoi l’accepter ?
- Je n’accepte rien, je refuse et résiste.

Bien sûr, il y a la puissance divine, celle du dieu de Jona face au dieu des autres, les marins, les habitants de Ninive. Bien sûr, il y a les signes forts, lisibles, visibles, audibles. Bien sûr il y a le grand poisson et la conversion des habitants de Ninive. Ils n’hésitent pas, eux, ne résistent pas, eux, ils passent d’un coup de l’autre côté. Dans l’écoute de la voix ? Non, ils entendent la parole, à travers la voix de Jona et de cela, Jona ne veut pas, à cela, Jona résiste de toutes ses forces. Pour Jona, la voix de son dieu, l’ordre qu’il lui donne, la mission qu’il lui confie sont un mal nécessaire. S’il résiste, c’est par orgueil, l’orgueil de celui qui ne veut pas mourir, même s’il choisit la mort plutôt que la vie. Il faudrait dire puisqu’il choisit la mort plutôt que la vie.

Le mystère de Jona, de cette parabole, de ce conte, c’est sans aucun doute de mettre en scène la réalité d’un événement, de l’événement faut-il dire, tant il ne se passe rien de ce qui devrait avoir lieu, ou, plus exactement, le texte ne s’arrête jamais là où l’on pense qu’il devrait s’arrêter. L’essentiel n’est pas là où l’on voudrait qu’il soit, dans ces moments spectaculaires qui font trembler les enfants comme ils tremblent aux aventures de Pinnocchio. L’essentiel, comme dans tout texte, se trouve dans l’agencement des divers moments, et dans l’interprétation que cela rend possible.
Ainsi y a-t-il quatre moments. Ils vont deux par deux.
Dans le premier et le troisième, on se trouve dans le monde, avec les marins et dans la tempête, puis dans la ville avec les ninivites et c’est le bruit qui domine, règne sans partage, emporte tout, celui de la tempête, celui de milliers d’hommes et de femmes, de bêtes répondant à celui qui les appelle.
Dans le deuxième et le quatrième, Jona est seul avec ou face à son dieu, dans le silence de coffre-fort du ventre du grand poisson dans le silence brûlé de la solitude du désert aux portes de la ville où il attend que la puissance divine se manifeste avec fracas. À Jona, le bruit manque, ou alors d’être seul avec son dieu. Partager son dieu, partager la parole, cela il ne peut. Impuissance de Jona. Et de cette impuissance mise en abîme, réfléchissant dans les ruptures du rythme ses accents de nuit officielle, le cheminement de la parole se glisse jusqu’en nous. Jona résiste comme nous résistons. Il résiste à lui, comme nous résistons à nous.

Pleure homme sur tes puissances abolies, pleure sur tes forces évanouies, pleure encore sur le bruit, pleure sur la fureur, pleure sur ce grabuge, ce tohubohu. Qu’importe, tu pleures sur toi sans fin et ne le vois pas. Tu te fuis homme quand tu pleures, tu t’éloignes de toi quand tu parles sans entendre, tu te singes quand tu arbores avec la fierté des vainqueurs l’insigne des vaincus, car c’est cela que tu portes sur ton front quand tu t’avances vers toi et que tu ne prends pas même le temps de te regarder, le signe des vaincus, la marque de ta croyance, exhibée comme un trophée ou une proie, la marque du refus. Homme, tu ne cesses de dire non et tu entends que tu dis oui, tu ne cesses de crier non et tu as peur qu’on entende oui, tu ne cesses de hurler non et tu trembles que le ciel résonne d’un oui majestueux et sans attache, un oui de gloire et de passion joyeuse. Homme, tu as peur de ton rire et tu espères résoudre en jouant ta vie sur l’échiquier du hasard, l’équation de feu qui te brûle. Homme, tu sais aussi que d’autres peuvent jouer d’autres jeux et commencent d’habiter le silence, matrice sans énigme de toutes les paroles et tu te mets à bruire, enfant triste à jamais d’être proche du tout et de n’y trouver point de place pour toi. Et tu as déjà oublié que de place il n’y a pas sinon dans le mouvement lancinant de l’acceptation de l’inconnu, dans le bouillonnement du possible. Homme, tu parles quand tu devrais te taire et tu cries quand tu devrais commencer de parler. Alors, épuisé, tu t’écroules ou te crispes, butant tes dents contre tes dents, cognant ta mâchoire contre ton front et ton front contre la pierre du ciel et tu attends et si cela vient tu dis que tu sais quoi et que c’est bien, que cela aurait dû cependant venir plus vite parce que cela ne comblera jamais le moment de ta peur et tu te tais et tu glisses dans le four du ciel pour devenir pierre car tu ne veux pas maudire le monde et dans ton silence, tu le maudis.

26/3/98

C’est quand même le mal qu’ils font à Ninive et le mal, Jona ne croit pas qu’il soit possible de le pardonner. Quand à sauver du mal même une ville entière, il n’y croit pas plus. Pas possible se dit Jona, non, pas possible et il fuit, il fuit devant le possible, devant la porte ouverte sur le bonheur, car c’est bien cela le bonheur lorsque le dieu et les hommes s’entendent, l’un la voix des autres non troublée par le mal, les autres la voix de l’un leur rappelant qu’ils leur est bon de ne pas faire le mal. Non, pour Jona, l’un est colère et toute puissance, les autres sont oreilles bouchées et sales à jamais. Pour Jona, il n’est jamais ce creux dans lequel les formes s’épousent, ce lieu de la rencontre de la voix et de la parole.
L’un est oreille, celle qui reste aux hommes lorsqu’ils perdent la leur et l’autre, Jona, est la voix de cette oreille qui se manifeste lorsqu’elle n’entend plus rien d’autre que la vaine et lancinante rumeur des cris impartagés. La parole, ce n’est pas la voix, Jona se trompe et il le sait, mais il est en même temps l’une de ces oreilles bouchées dans lesquelles cuisent les vaines rengaines. Jona incarne cette inconciliable distance entre l’oreille et l’écoute, entre entendre et comprendre, entre l’écho de nuit des peurs craintives et l’éclat de clairière des réveils heureux. Il a la naïve traitresse de l’enfance de confondre voir et entendre, parole et regard, ou plutôt de croire qu’ils ne sont pas couplés. Il a la naïveté de croire qu’il est possible de ne pas faire d’histoire avec cela, ce mensonge-là et c’est avec cela que l’histoire va commencer, celle qu’après les chrétiens vont faire surgir de ce silence là, de cette peur là de ce temps là bouclé d’aurores et venté d’oracles.

28/3/98

Jona ne veut pas d’histoire, ne veut pas faire d’histoires, ne veut pas qu’il lui arrive des histoires, ne veut pas être pris dans une histoire. Il ne veut rien de tout ça, mais rester là où il est dans l’anonymat de la vie indifférenciée. Jona ne veut pas sortir du rang, ne veut pas devenir prophète, ne veut pas avoir à faire à la parole. Jona est silence, Jona veut la parole dans le silence de son corps, veut la parole pour lui seul, pas pour la transmettre, pas pour la faire circuler, pas pour la dire. Pour l’entendre, sans doute, ça oui, mais c’est tout. Dans la tempête, il dort, il ne crie pas vers son dieu, il n’entend pas la tempête parce qu’il ne veut pas avoir à crier. Le silence est son monde, le cœur de sa fuite, le cœur de son cœur, la matrice de tout. Jona s’enferme dans le silence parce qu’il ne veut pas d’histoire. Le silence, ce n’est pas l’envers de l’histoire car au commencement il n’y a pas d’histoire et Jona le sait et il sait aussi qu’il ne peut, vivant, échapper à cela, l’entrée dans ce mouvement, dans cette danse, dans cette histoire qu’est la vie. Pourtant ici on n’est pas dans l’histoire, pas même dans une histoire, mais dans cet à-côté de l’histoire, dans ce moment où il est encore possible de ne pas faire d’histoires et Jona qui ne veut pas d’histoire finit par faire des histoires et il ne veut pas en faire et il finit pas obéir, mais il préfère mourir que vivre dans ces histoires. Dans la nuit du poisson, il parle, il appelle, il crie, il se souvient, il comprend la puissance de la parole, mais ce n’est que la puissance qu’il comprend.
Rien, je ne veux rien, pas même cela, vivre plutôt rester dans la nuit, ma nuit, la nuit de l’éternité même sans savoir que j’y suis et je veux y retourner vite. Je n’aime pas le jour, pas la nuit, je n’aime rien de tout cela, je ne peux pas admirer, je connais le grandeur, la puissance et la gloire, oui, et je m’incline devant elles, mais elles ne m’importent pas. Je veux l’un et l’autre en même temps, le jour et la nuit et c’est la mort qui se parle à travers moi et m’appelle. Je n’ai pas envie de ces histoires-là, de vos histoires, de vos rengaines, de vos erreurs, si immenses, si insatiables, si infinies, je ne veux pas avoir à faire à ça, à ce temps qui n’en finit pas de finir et qui ne vient pas. Je veux plutôt entrer dans le temps qui est là, le temps du grand rien, de l’absence. Le temps de la présence m’ennuie et vos histoires et vos comptines et vos rengaines. Je lutte et ils ne m’entendent pas, je m’oppose à leurs histoires et ils inventent de nouveau chapitres au récit de leurs prouesses à venir qui n’en finissent pas de les plonger dans le doute et le désespoir et de les emporter dans le temps sans fin d’une mort différée. Moi, Jona, je préfère la mort maintenant, voilà.

Où est le monde ? Demain est déjà là, tremblant comme un cygne perdu sans sa compagne d’éternité et tout est changé, rien ne reste d’hier. Où est le monde que je connais puisque demain doit l’emporter ? Je persiste dans la lenteur et j’habite hier, et recule lorsque mon pas s’épuise et me perd dans cet hier sans limite. Que m’importe vos promesses, vos dons, vos enchantements, le lit de gloire dont vous tissez vos rêves, le lit de paille dont vous aggravez vos dettes et le silence des jours à venir tout mangés par les mites du temps passé. Cette dévoration est là, je la vois et qu’elle ne vienne pas immédiatement à ma rencontre ne change rien, je sais que j’ai raison, je sais que c’est cela le jour et que la nuit c’est aussi cela, ce chant de peur enjolivé parle reflet du regard dans le néant de l’espoir. Suave est la voix qui vient à moi et qui me dit que demain sera, oui que demain sera alors que règne dans ma vie un sang d’encre perlé de brûlures sans fond. Suave aussi est l’élan de mon cœur dans cette nuit de carapace, j’invente tout et tout me ravit, là il n’y a pas de temps, rien d’autre que ma voix en écho de parole, ma voix et les autres voix vibrant dans la mienne. Je suis cette vibration, je veux cette vibration et elle seule et de cela si l’on me prive, on me tue et si de cela on veut me priver tout en me faisant vivre, on me fait mourir d’un supplice sans pareil auquel je ne peux croire que nulle jouissance puisse l’égaler. Alors oui j’entends ce que j’entends et ce sont des histoires. C’est là que ça commence les histoires dans ce suspens sans énigme de l’énigme et lorsqu’elle réapparaît dans l’ombre portée d’un désir délivré de la peur alors quoi sinon ces histoires sans fin qui ne cherchent qu’à s’inventer une fin pour recommencer et se privent du chant et de sa roue, du chant et de son temps immature, du chant et de sa vie brève et parfaite, du chant et de sa vie impartagée.